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La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 07 mars 2011 a 22:35

La Shoah revisitée

L’Agence pour les réfugiés de guerre
« Trop peu, trop tard ». 1944-1945.

Marc-André Charguéraud



Début janvier 1944, Henry Morgenthau, le ministre américain des finances, rencontre le président Roosevelt. Il lui présente un rapport détaillant l’obstruction faite par certains fonctionnaires du Ministère des Affaires étrangères (Département d’Etat) aux secours et à l’accueil des Juifs d’Europe. Il informe aussi le Président du soutien apporté par la Chambre des Représentants à une motion recommandant « la création d’urgence par le Président d’une commission d’experts diplomatiques, économiques et militaires pour formuler et exécuter un plan d’action conçu pour sauver de l’extermination les survivants juifs d’Europe aux mains des nazis d’Allemagne ».

Roosevelt ne va pas se laisser imposer par le Parlement la mise en place d’urgence d’un si vaste plan de sauvetage. Le 22 janvier 1944, il signe un décret qui crée l’Agence pour les réfugiés de guerre, le fameux War Refugee Board (WRB). L’objectif est nettement plus limité. La motion est largement vidée de sa substance. Il évite, selon son habitude, d’employer le mot «juif».

Le décret interdit au WRB de prendre des mesures qui puissent gêner «la poursuite victorieuse de la guerre» ou qui «viole les lois d’immigration américaines et anglaises, y compris celles concernant la Palestine». Interdiction est faite au WRB de payer une rançon ou de négocier avec les Allemands directement ou indirectement. Pendant son existence, l’agence ne dépensera que la somme très modeste de $ 550 000.

Le WRB soulève immédiatement l’animosité du Département d’Etat qui estime qu’une partie de son autorité est usurpée. Un conflit oppose le WRB aux Britanniques qui désirent que le blocus soit strictement maintenu sur le plan financier comme sur celui de l’envoi de secours.
Dans ce contexte hostile, soumis à des contraintes qui semblent souvent irréalistes tant elles sont contraires à la mission confiée au WRB, John Pehle et sa petite équipe vont oeuvrer avec courage et persévérance.

Pour Arthur Morse, en un an le WRB aurait réussi le sauvetage de centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants. Daniel Wyman est plus nuancé, il estime que le WRB joua un rôle capital dans le sauvetage d’à peu près 200 000 Juifs. Ce n’est pas ce que pense Bernard Wasserstein pour lequel les principales réussites du WRB semblent se situer dans le domaine de la rhétorique.

Le WRB n’a eu que trois représentants en Europe neutre, Iver Olsen en Suède, Roswell McClelland en Suisse et Ira Hirschmann en Turquie. Olsen a soutenu l’arrivée de Raoul Wallenberg en Hongrie, mais lui a interdit de se présenter comme envoyé du WRB. Le JOINT a assuré le financement de Wallenberg. Le WRB a obtenu que le gouvernement américain sursoie à l’application de l’embargo sur le transfert de certains secours financiers vers l’Europe.

McClelland en Suisse est chargé de suivre les négociations que Saly Mayer, un dirigeant juif suisse, mena avec les Allemands. Le 21 août 1944, Cordell Hull, le ministre d’Etat, envoie à McCelland un télégramme sans équivoques : « Si une rencontre (avec les Allemands) prenait place, Saly Mayer devra y participer comme citoyen suisse (...) et non (je répète non) comme représentant de quelque organisation américaine que ce soit ».

Le jugement de Yehuda Bauer sur Hirschmann en Turquie est sans appel : « Il se pose en homme providentiel; c’est lui qui aurait tout fait. En vérité, malgré ses bonnes intentions et son énergie, ses actions de sauvetage échouèrent lamentablement ». Le Département d’Etat est ici aussi intervenu auprès de son ambassadeur à Ankara pour lui demander de limiter les activités de Hirschmann. Elles risquaient de gêner d’autres négociations plus importantes.

N’a-t-on pas confondu dans de trop nombreux cas des appels à intervenir avec des actions réelles de sauvetage ? C’est sur place qu’il fallait agir pour avoir une politique de secours efficace. Son absence sur le terrain a constitué pour le WRB une grave difficulté à surmonter.

A défaut de pouvoir monter des opérations de sauvetage inopérantes, Pehle s’est donné pour but d’augmenter le nombre de réfugiés pouvant trouver asile en Turquie, au Portugal, en Suisse, en Espagne ou en Suède. Ces réfugiés devront être par la suite transférés outre-mer, en Afrique du Nord, Palestine, Amérique du Nord et du Sud, afin de faire place à de nouveaux arrivants des pays occupés par les nazis. Le WRB demande alors aux gouvernements des pays neutres en Europe de faire savoir qu’ils sont prêts à accueillir tous les réfugiés dès qu’ils arrivent à leurs frontières. L’Agence assure ces puissances qu’elle subviendra aux besoins de ces nouveaux réfugiés et se chargera aussitôt que possible de leur évacuation. Ces promesses sont restées sans lendemain, l’Agence n‘ayant ni l’autorité ni les ressources financières nécessaires pour s’engager formellement.

Parallèlement Pehle approche sans succès les pays du Commonwealth britannique et ceux d’Amérique du Sud pour qu’ils ouvrent leurs portes aux réfugiés. La réponse du Nicaragua est symptomatique : il n’autorisera l’entrée des réfugiés qu’ « aux mêmes conditions que les Etats-Unis et en nombre proportionnel à la population respective des deux pays ». La question est close. Il est hors de question que le WRB demande au gouvernement un assouplissement des sacro-saintes lois américaines sur l’immigration.

Deux possibilités d’accueil de réfugiés auraient pu donner un nouveau souffle au WRB. En avril 1943, la Conférence des Bermudes décide l’installation d’un camp pour les réfugiés en Afrique du Nord à Fedhala. Les premiers réfugiés y arrivent en mai 1944. Ils ne seront que 630, un nombre qui ne correspond pas aux besoins. Il aurait fallu qu’un représentant du WRB soit présent en Espagne pour assister les nouveaux arrivés qui sont internés dès leur arrivée dans l’horrible camp espagnol de Miranda. Carlton Hayes, l’ambassadeur américain à Madrid, s’y oppose sous prétexte que cela entraverait son programme de sauvetage des prisonniers de guerre. Le WRB n’est pas soutenu par Roosevelt qui dès la création du camp écrit : « Je me pose la question au sujet de l’envoi d’un grand nombre de Juifs. Ce serait très imprudent ».

En mars 1944, un directeur du Département d’Etat propose à Pehle de créer un refuge temporaire pour les victimes potentielles des nazis qui auraient pu s’enfuir. L’opinion publique s’enflamme pour ce projet de « Ports francs pour les réfugiés ». Roosevelt en bon politique suit le mouvement. Mais ne voulant pas risquer des reproches du Congrès, il limite le nombre d’arrivant à 1 000. Ils ne seront que 983 dont 818 Juifs à arriver. Une opération au potentiel d’envergure aboutit à ce score dérisoire mettant un terme à ce qui aurait pu constituer pour les WRB une activité concrète.

« La conclusion est certaine, le WRB ne fut que l’expression du soutien moral et politique de l’administration pour sauver les Juifs avec des moyens juifs ». Ce jugement de Yehuda Bauer est sans concession. Il mérite une explication. Pourquoi Roosevelt a-t-il attendu janvier 1944 pour lancer le WRB alors que 85% des Juifs qui sont morts pendant la Shoah ont disparu ? Pourquoi ne pas avoir soutenu Pehle et son équipe et rappelé à l’ordre son Département d’Etat ? La réponse est simple : le Président n’a jamais souhaité qu’une telle agence soit créée au profit des réfugiés. Il ne l’a mise en place que sous la pression de l’opinion publique et de la Chambre des Représentants.

Il n’en reste pas moins que pour les survivants juifs, dans la mesure où ils en ont été informés, la mise en place et les activités du WRB ont eu un impact positif sur leur moral, même s’ils n’ont pas constaté de résultats pratiques. Enfin l’Amérique s’intéresse à leur sort, reconnaît leur calvaire et intervient.

Contacts et commentaires à : a.chargueraud@gmail.com
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 Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2011

FINGER Seymour, M. ed. American Jewry during the Holocaust, New York, Holmes and Meier, 1984, annexe 6, p.3.
BRAHAM Randolph, The Politics of Genocide, The Holocaust in Hungary, Columbia University Press, New York,1981, p. 1103. BAUER Yehuda, A History of the Holocaust, Franklin Watts, New York, 1982, p. 414. Pour la Palestine, il s’agit du quota annuel d’immigration décidé par la Grande Bretagne, puissance qui dirige la Palestine à la suite du mandat qui lui a été confié par la Société des Nations.
PINSKY Edward D, Cooperation among American Organisations in Their Efforts to Rescue European Jewry during the Holocaust, 1939.1945, New York University Press, 1980, p. 13.
WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon, Oxford, 1979, p. 323.
MORS Arthur D, While Six Millions Died : a Chronicle of American Apathy, The Overlook Press, Woodstock, New York 1983, p.. 381.
WYMAN David, L'abandon des Juifs. Les Américains et la solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 368.
WASSERSTEIN Bernard in FURET Francois, ed. L'Allemagne nazie et le génocide Juif, Gallimard, le Seuil, Paris, 1985, p. 363. Tous sont des historiens de renom de la Shoah.
JOINT, la grande organisation caritative de l’American Jewish Committee. D’autres transferts des Fonds du JOINT eurent lieu vers l’Europe en cette dernière année complète de guerre.
BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit , 1981, p. 414. Saly Mayer représentait le JOINT en Suisse.
Yehuda BAUER a étudié en détail les « tractations » turques.
BAUER Yehuda, Juifs à vendre : Les Négociations entre nazis et Juifs, 1933-1945, Liana Levi, Paris, 1996, p. 256.
OFER Françoise, Ces Juifs dont l’Amérique de voulait pas, 1945-1950, Editions Complexes, Paris, 1995, p. 270.
MORS, Op. Cit. p. 314.
Turquie, Portugal, Suisse, Espagne, Suède.
WYMAN, Op. Cit. 1987, p. 275.
MORS, Op. Cit. p. 341.
AVNI Haim, Spain, the Jews and Franco, The Jewish Publication Society of America, Philadelphia, 1982, p. 101.
IBID. p. 118.
BREITMAN Richard et KRAUT Alan, American Refugee Policy and European Jewry , 1933-1945, Indiana University Press, Bloomington 1987, p. 199.
BAUER, Op. Cit. p. 407.
HILBERG Raul, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 1046. Pourcentage calculé à partir du tableau B3.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 06 avril 2011 a 10:02

Marc-André Charguéraud


«Chrétiens allemands»,
une catastrophe protestante.
1933-1944

Jusqu’à la défaite, ils demandent l’élimination des Juifs.



On aurait dû les appeler « chrétiens nazis ». Les deux termes semblent antinomiques. C’est pourquoi, en 1933, Karl Barth, le célèbre théologien suisse, disqualifie XE "Barth Karl" sans appel ces protestants : « A côté des écritures sacrées qui sont la seule révélation de Dieu, ils réclament une seconde révélation, celle du peuple allemand et de sa politique actuelle. Nous devons donc admettre qu’ils croient à « un autre Dieu ».

Barth a raison, les professions de foi des « Chrétiens allemands » dépassent l’entendement. Ce sont des renégats dans toute la force du terme. Dans un guide publié en 1932, ils proclament que « la distinction entre les peuples et les races (…) est un ordre voulu par le Dieu du monde ». De ce fait, « le mariage entre les Allemands et les Juifs doit être interdit ». En 1933, leurs déclarations les égarent. Ils appellent les protestants à « participer à la grande heure qui vient de sonner (celle des nazis) et y reconnaître une mission de Dieu confiée à son Eglise ».

A leurs yeux, « l’Eglise doit s’intégrer dans le Troisième Reich, être mise au rythme de la révolution nationale, être façonnée par les idées du nazisme ». L’hérésie patente bascule dans le ridicule et l’absurde lorsque les « Chrétiens allemands » en appellent à Hitler XE "Hitler Adolf" pour interpréter les Ecritures et proclament que Dieu a marqué l’Allemagne de son sceau. Une attitude d’autant plus scandaleuse que les « Chrétiens allemands » ont adopté ces concepts païens nazis de leur propre initiative, sans avoir fait l’objet de pressions.

Après tant de blasphèmes et de ruptures théologiques, comment est-il concevable qu’en juillet 1933, lors de l’élection des dirigeants protestants, deux tiers des votes des paroissiens se soient portés sur des représentants des « Chrétiens allemands ? » Ces fidèles sont, sous la conduite de leurs pasteurs, descendus aux enfers. Ils sont marqués au fer, même si au sein de cette nébuleuse se croisent des participants plus ou moins radicaux.

Parmi les meneurs les plus engagés se trouvent les initiateurs, deux pasteurs de Thuringe, Siegfried Leffler XE "Leffler Sigfried" et Julius Leutheuser. XE "Leutheuser.Julius" Parmi les modérés on compte Wilhelm Niemöller XE "Niemöller Wihelm" , un sympathisant qui déclare à ses paroissiens : « En ce qui concerne ma position envers les Chrétiens allemands, j’en suis un membre et je le resterai ». Mais à la fin de l’été 1933, Wilhelm Niemöller coupe les ponts et rejoint son frère Martin à l’Eglise confessante qui, sous l’impulsion de ce dernier, s’élève avec succès contre cette théologie dévoyée.

Un feu de paille ? Un scandale éclate lors du rassemblement des « Chrétiens allemands » au Palais des sports de Berlin le 13 novembre 1933. Un orateur, le Dr. Krause XE "Krause, Dr." , n’hésite pas à demander en termes vifs que le protestantisme allemand déjudaïse l’Eglise ainsi que la Bible. Cela revient à abandonner l’Ancien Testament et à expurger le Nouveau de ses composantes juives. Les démissions se multiplient. Malgré ces importants revers, à la fin des années trente les « Chrétiens allemands » comptent encore 600 000 fidèles. Plus grave, ils conservent une position dominante au sein des Facultés de théologie. En 1937, 12 recteurs sur 15 sont affiliés aux «Chrétiens allemands», 14 sont professeurs sur 73 et 51 professeurs associés sur 102.

La situation est d’autant plus critique que les « Chrétiens allemands XE "Chrétiens allemands" » n’ont rien abandonné des principes païens nazis. Les déclarations aberrantes et inconditionnelles de leurs plus hautes autorités continuent. Un article paraît le 15 novembre 1936 dans Kommende Kirche XE "Kommende Kirche" , une publication dont le responsable est Heinz Weidemann XE "Weidemann Heinz, évêque" , l’évêque de Brême. « Dieu a envoyé Hitler au secours du peuple allemand (…) Adolf Hitler est le porte-parole de Dieu. Aider Hitler dans sa tâche, c’est servir Dieu, saboter son travail, c’est servir le diable ».

En avril 1938, Leffler affirme dans une allocution au Palais des Sports de Berlin : « Etre chrétien ne signifie pour nous rien de plus que de posséder la force de soutenir le programme national-socialiste ». De son côté, fin novembre 1938, l’évêque de Thuringe Martin Sass XE "Sass Martin évèque" écrit après la Nuit de cristal que « l’incendie des synagogues est le moment du couronnement du combat divinement béni du Führer pour l’émancipation définitive du peuple allemand ».

Six mois plus tard, le 4 avril 1939, les « Chrétiens allemands » fondent l’Institut pour la Recherche et l’Elimination de l’Influence Juive dans la Vie des Eglises Allemandes XE "Institut pour la Recherche et l’Elimination de l’Influence Juive dans la Vie des Eglises Allemandes" . Un intitulé en forme de programme que l’Institut résume de la manière suivante : « L’influence corruptrice juive a aussi été active dans le christianisme au cours de l’histoire. Le devoir obligatoire et sans échappatoires de l’Eglise et du Christianisme est de se débarrasser du Judaïsme. C’est une obligation pour le futur de la chrétienté ».

Jusqu’à la fin les « Chrétiens allemands » se déchaînent. Dans une lettre d’information datée du 29 avril 1944, ils insistent : « Il n’y a pas d’autre solution au problème juif que la suivante : (…) la bataille (…) jusqu’à ce que le monde soit totalement entre mains juives ou complètement purgé du judaïsme (…) nous pouvons fièrement proclamer devant le monde entier, le monde d’aujourd’hui et de demain, que nous avons saisi l’opportunité avec la ferme intention de résoudre la question juive une fois pour toutes ».

Le monde nazi s’écroule, mais la détermination, l’aveuglement devrait-on dire, des « Chrétiens allemands » reste intact. Cette page atroce du protestantisme allemand est trop souvent ignorée du grand public. On dénonce le vote massif des protestants qui a permis l’accession au pouvoir de Hitler mais on ne parle pas assez de leur soutien à l’élimination des Juifs et l’on évoque rarement le déviationnisme théologique insensé et la haine viscérale du judaïsme qui ont définitivement disqualifié de trop nombreux pasteurs et dirigeants de l’Eglise protestante allemande.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2010

Contact : « andre.chargueraud@bluewin.ch »

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Cet article est extrait d’un livre dont le premier tome paraîtra au premier semestre 2012 sous le titre :
La Shoah revisitée. 50 idées reçues et événements méconnus.

BERGEN Doris, Twisted Cross : The German Christian Movement in the Third Reich, Chapel Hill N.C. 1996, p. 20. Peuple allemand dans le sens du Volkstum germanique.
IBID. p. 23.
REYMOND Bernard, Une Eglise à croix gammée : Protestantisme allemand au début du régime nazi, 1932- 1935, L’Age d'Homme, Lausanne 1980, p. 117.
CONWAY J. S. La persécution nazie des Eglises 1933-1945, Editions France Empire, Paris 1969, p. 95.
LITTELL Franklin H. The German Church Struggle and the Holocaust, Wayne University Press, Detroit 1974, p. 137.
BERGEN, op. cit. p. 5.
IBID. p. 13.
REYMOND, op. cit. p. 122. HOCKENOS Mattew, A Church Divided. Protestants Confronts the Nazi Past, Indiana University Press 2005, p. 4. 41 millions d’Allemands étaient enregistrés comme protestants.
IBID. p. 121.
HOCKENOS, op. cit. p. 6.
BERGEN, op. cit. p. 177.
GUTTERIDGE Richard, Open thy Mouth for the Dumb : The German Evangelical Church and the Jews 1879-1950, New-York, Harper Row, 1976, p. 164.
IBID. p. 191.
IBID. p. 190.
BERGEN, op. cit. p. 142.
IBID. p. 26.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 01 juin 2011 a 17:10

Conférences sur les réfugiés,
une politique spectacle.
1938 et 1943.


Des gesticulations politiques pour calmer une opinion publique
choquée par les persécutions puis le massacre des Juifs.



Fin 1937, 130 000 Juifs allemands ont quitté le Reich. Ils sont encore près de 500 000 dépouillés de tous leurs droits qui cherchent à fuir. Déjà le 27 décembre 1935, James McDonald XE "McDonald James" , Haut Commissaire aux réfugiés venant d’Allemagne, alerte le monde : « Le programme du gouvernement allemand est conçu pour réduire les non-aryens à la misère (…) de façon à rendre leur situation intenable (…) et que ces importuns soient obligés de fuir l’Allemagne ».

Après le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne en mars 1938, les méthodes appliquées par les nazis aux Juifs pour les forcer à fuir font frémir. Le «candidat » obligé à l’émigration doit régler la taxe d’émigration et la taxe juive, abandonner son logement, donner un pouvoir à sa banque pour qu’elle puisse disposer de ses biens au profit du régime et ne partir qu’avec ses effets personnels. On lui donne alors un passeport qu’il doit utiliser pour quitter le pays dans la quinzaine, sous peine d’être interné dans un camp de concentration, explique Adolf Eichmann XE "Eichmann Adolf" . Une fois expulsés au-delà de la frontière autrichienne, ces Juifs sont souvent pourchassés d’un pays à l’autre par des autorités qui refusent de les recevoir.

Dans ce contexte, face à une opinion publique scandalisée, le président Roosevelt organise la Conférence d’Evian XE "Conférence d’Evian" en juillet 1938. Roosevelt XE "Roosevelt Franklin" précise que le but de la conférence est de faciliter l’émigration d’Allemagne et d’Autriche de réfugiés politiques. Il faut ici traduire réfugiés politiques par réfugiés juifs, car Roosevelt ne veut jamais en parler en tant que tels. Mais le président s’empresse de fermer la porte. Dans son invitation il précise « qu’il ne sera demandé à aucun pays de recevoir un plus grand nombre d’immigrants que celui permis par les lois existantes ». Il ajoute que « le financement de l’installation des réfugiés restera la responsabilité des organisations privées ». Ces organisations n’ont pas été invitées à Evian. On décidera pour elles. Elles n’auront plus qu’à régler la facture. On peut se demander quelle était la raison d’être de la Conférence : aucun engagement d’admettre un réfugié supplémentaire, ni de dépenser un franc de plus.

Que décide une conférence sans résultats qui veut se survivre ? Elle crée un comité. C’est ainsi que naît le fameux Comité Intergouvernemental XE "Comité Intergouvernemental" . Après la guerre, le sous-secrétaire d’état américain de l’époque écrit : « Le Comité aurait pu être responsable de succès exceptionnels avant et pendant les années de guerre, mais (...) les résultats ne dépassent guère zéro ».  Il faut dire à sa décharge qu’on ne lui a donné ni pouvoirs, ni financements.

Evian est la tribune où l’Occident annonce au monde désorienté l’abandon des Juifs du Reich à leurs tortionnaires nazis. Un abandon justifié pour les uns par le nombre de réfugiés qu’ils ont déjà accueillis, pour les autres par la crise économique et le chômage, pour d’autres encore par des déclarations antisémites. Evian aura servi à dire cyniquement tout haut ce que chacun pense et fait tout bas. Ce Munich juif préfigure le Munich diplomatique à venir.

Les gouvernants occidentaux semblent ignorer les drames humains sur lesquels ils se penchent. Des centaines de milliers de damnés du Reich ont cru chaque jour que la Conférence d’Evian allaient abréger leurs souffrances et les sauver. Or ils ont vécu un espoir dont l’existence même n’était qu’une illusion, une tromperie. Peut-on jouer ainsi avec les tourments d’autrui ? C’est odieux, et sans excuses. Anne O’Mc Cormick XE "Mc Cormick Anne" , éditorialiste du New-York Times XE "New-York Times" , exprime le côté dramatique de ce théâtre absurde. « On a le coeur brisé à la pensée de ces queues d’êtres désespérés aux abords de nos consulats à Vienne ou dans d’autres villes, attendant avec impatience ce qui va arriver à Evian ».

On retrouve le même scénario lors de la Conférence des Bermudes XE "Conférence des Bermudes" en avril 1943. A la grande différence de celle d’Evian, elle a lieu en pleine guerre et plusieurs millions de Juifs sont déjà morts. Sans en connaître l’ampleur, l’opinion publique est consciente du drame et se manifeste. Les Parlements alliés emboîtent le pas. En Amérique, le Sénat et la Chambre des Représentants adoptent la même résolution condamnant « les atrocités infligées aux populations civiles des pays occupés par les nazis et particulièrement les massacres de masse des hommes, des femmes et des enfants juifs ». En mars également, en Grande-Bretagne, les Communes donnent « leur soutien le plus complet à des mesures immédiates d’aide et d’asile temporaire aux réfugiés, aussi généreuses que possible dans le cadre des contraintes des opérations militaires ».

Le même mois Stephan Wise XE "Wise Stephen" , président du Congrès Juif Américain XE "Congrès Juif Américain CJA" , écrit à Roosevelt : XE "Roosevelt Franklin"  « Je vous supplie, cher Président, en tant que leader reconnu des forces démocratiques et humanitaires, de lancer une action, qui, même si elle ne peut pas mettre fin au plus grand crime perpétré contre des gens, pourrait tout de même sauver ces gens d’une disparition complète en offrant aux survivants un asile dans des sanctuaires créés sous les auspices des Nations Unies ». En mars 1943, lors d’une conférence de presse, le président Roosevelt appelle « tous les peuples d’Europe et d’Asie à ouvrir temporairement leurs frontières à toutes les victimes de l’oppression. Nous trouverons un refuge pour eux... » 

Un sauvetage, un refuge, c’est le but affiché de la conférence des Bermudes, mais la réalité est bien loin des bonnes intentions. Richard Law XE "Law Richard" , représentant anglais à la Conférence, reconnaît sans ménagement que « les réfugiés et les personnes persécutées ne doivent pas être trompées (...) et avoir l’espoir qu’une aide va leur arriver, quand en fait nous sommes incapables de leur apporter le moindre secours immédiat ».

Que peut-on espérer de plus ? Les instructions reçues par les délégués américains et anglais sont si strictes qu’ils ne peuvent rien décider : impossibilité de modifier les lois sur l’immigration, de négocier avec les puissances de l’Axe, d’échanger des prisonniers, de lever le blocus, d’apporter des secours et d’utiliser des navires alliés pour le sauvetage. Comment s’étonner que dans une lettre à son ministre, Myron Taylor XE "Taylor Myron" , un représentant américain, conclue avec une pointe de cynisme : « La Conférence des Bermudes fut, comme je l’avais pensé, parfaitement inefficace ».

A l’exception d’une déclaration d’intention, la Conférence ne prit que deux décisions mineures : l’établissement d’un camp en Afrique du Nord pour les réfugiés et la réactivation du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, né à Evian. Il fallut attendre un an pour qu’un camp soit établi et il ne reçut que 630 personnes. Quant au Comité intergouvernemental XE "Comité Intergouvernemental" , c’est paradoxalement une organisation de sauvetage dont le mandat exclut toute opération de sauvetage. Son programme consiste à apporter des secours à ceux qui, ayant pu fuir les pays occupés par les nazis, sont déjà sauvés.

Peter Bergson, XE "Bergson Peter" chef d’un groupe de sionistes révisionnistes, fait figure d’outsider avec ses communications enflammées. Même s’il force le trait, sa pleine page dans le New York Times XE "New York Times" daté du 4 mai 1943 reflète assez fidèlement les sentiments du public. Sous le titre en gros caractères « Pour les 5 000 000 de Juifs pris dans les filets meurtriers des nazis, les Bermudes n’ont été qu’une moquerie cruelle », Bergson s’indigne : « Victimes infortunées et condamnées de la tyrannie de Hitler ! Pauvres hommes et pauvres femmes de bonne foi de toute la terre ! Vous avez caressé une illusion. Vos espoirs ont été vains. Les Bermudes n’ont pas été l’aube d’une nouvelle époque, d’une époque d’humanité et de compassion où la pitié se transforme en actes. Les Bermudes ont été une moquerie …. »

Que les Alliés n’aient pas pu monter des opérations de sauvetage, n’aient pas eu le courage d’ouvrir leurs frontières aux réfugiés, on peut le leur reprocher. Mais tenir deux Conférences sur ces sujets pour faire semblant, susciter des espoirs et ne rien décider, c’est inadmissible et immoral.

Copyright Marc-André Charguéraud. Genève mai 2011

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Cet article est extrait d’un livre dont le premier tome paraîtra au premier semestre 2012 sous le titre :

La Shoah revisitée. 50 idées reçues et événements méconnus.


BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1981, p. 26. Calcul à partir des chiffres cités.
STRAUSS, Herbert A. Dir. Jewish Immigrants from the Nazi Period in the USA, K.G.Saur, New York, 1992, p. 291.
ROSENKRANZ, Herbert, The Anschluss and the Tragedy of Austrian Jewry, 1938-1945, in FRAENKEL Joseph, (direction) The Jews of Austria, Vallentine&Mitchell, Londres, 1967, p. 500.
WYMAN David, The Abandonment of the Jews and the Holocaust, 1941-1945, Pantheon, New York, 1984, p. 57.
SHERMAN Ari Johsua, Island of Refuge, Britain and Refugees from the Third Reich, 1933-1939, Paul Elek, Londres, 1973, p. 123.
WYMAN, op. cit. p. 51.
LEVIN Nora, The Jews in the Soviet Union Since 1917, Paradox of Survival, New York University Press, New York, 1988, p. 28.
LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : the American Press and the Coming Holocaust, 1933-1945, Hartmore House, New York, 1985, p. 203.
FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaus , 1938-1945, N J. Rutgers University Press, New Brunswick, 1970, p. 177.
DRUKS Herbert, The Failure to Rescue, Robert Speller and Sons, New York, 1977, p. 37. Lettre datée du 4 mars 1943.
IBID. p. 51.
FEINGOLD, op. cit. p. 53.
PENKOWER Monty, The Efforts of the American Jewish Congress and the World Jewish Congress in the Years of the Holocaust, in FINGER Seymour Maxwell, direction, American Jewry and the Holocaust : A Report by the Research Director, his Staff and Independent Research Scholars Retained by the Director for the American Jewish Commission on the Holocaust, Holmes Meier, New York, 1984, annexe 4-1.
FEINGOLD, op. cit. p. 214.
FRIEDMAN Saul, No Haven for the Oppressed : United States Policy Towards Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 31 août 2011 a 18:46

Sauvez les enfants !
Juillet-août 1944
Un désastre pour 250 enfants en France,
un triomphe pour 600 en Belgique

XE "Belgique"

A la fin du printemps 1944, de 350 à 500 enfants juifs se trouvent dans les onze centres de la région parisienne de l’Union Générale des Israélites de France XE "Union Générale des Israélites de France" (UGIF), 600 dans les sept homes dirigés par l’Association des Juifs en Belgique XE "Association des Juifs en Belgique" (AJB).

Entre le 21 et le 25 juillet, 250 enfants des centres de l’UGIF sont arrêtés par la Gestapo. 200 sont déportés et périssent. En Belgique aucune arrestation, les 600 enfants sont sauvés. Ce qui est un désastre pour les Français se révèle comme un grand succès pour les Belges. On a, à juste titre, vivement reproché leur inaction coupable aux premiers, pour citer les seconds en exemple. L’histoire n’est pas si simple.

Pourquoi les nazis ont-ils laissé libres pendant de longs mois plus de mille enfants en France et en Belgique ? Ils connaissent l’existence des maisons qui les hébergent et peuvent à tout moment sans le moindre problème rafler et déporter ces enfants. Alors que la Gestapo lance de laborieuses opérations de police pour débusquer les Juifs entrés dans la clandestinité, n’est-il pas plus facile d’envoyer quelques autobus pour ramasser ces enfants, les interner à Drancy XE "Drancy" ou à Malines XE "Malines" pour ensuite les envoyer à la mort ? Il n’y a pas de réponse satisfaisante aujourd’hui à ce comportement allemand. A l’époque il renforce le sentiment de sécurité des dirigeants juifs : les Allemands ne semblent plus s’intéresser aux enfants des centres d’accueil officiels.

Le 30 octobre 1942, la Gestapo rafle les 58 enfants du home de Wesembeek-Ophem XE "Wesembeek-Ophem" de l’AJB. Ils sont transférés à la caserne Dossin de Malines. Un front d’intervenants se constitue immédiatement et dès le lendemain, la Gestapo libère les enfants. Ce résultat renforce l’assurance des dirigeants de l’AJB. Il est inutile de disperser les enfants pris en charge. Le nombre important de 600 enfants hébergés en juin 1944 par l’AJB n’a pas d’autre explication. C’est un chiffre très élevé si on le compare aux 350 à 500 enfants des centres de l’UGIF à la même époque. Rappelons que les enfants juifs sont cinq fois plus nombreux en France qu’en Belgique. A l’échelle de la France ces 600 enfants belges correspondent à 3 000 enfants français. On mesure la taille démesurée de l’imprudence belge et l’ampleur qu’auraient prise les reproches à l’égard de l’UGIF si l’organisation française avait pris un tel risque.

Contrairement à l’AJB, l’UGIF est inquiète. En 1943, trois de ses centres ont été raflés par la Gestapo. Il s’agit de 16 enfants de l’Orphelinat Rothschild, de 32 des Centres Lamark XE "Lamark (centre)" et Guy Patin XE "Guy Patin (centre)" et d’une vingtaine du foyer de la Verdières. XE "Verdières.(Foyer)" Autant de signaux forts du danger dans lequel se trouvent ces enfants. Des organisations juives clandestines se mobilisent. Le 16 février 1943, l’organisation communiste Solidarité XE "Solidarité" enlève 63 enfants des maisons de l’UGIF et les fait entrer en clandestinité. Bien que la Gestapo n’ait pas réagi, cette opération d’envergure ne se répétera malheureusement pas.

L’UGIF n’est pas en reste. Ses dirigeants dispersent de nombreux enfants dans des institutions charitables et des familles à l’abri des nazis. Entre septembre 1942 et juin 1944, l’effectif dans les foyers de l’UGIF diminue de 2 000 à environ 350 à 500 enfants. C’est insuffisant mais ce sont autant d’enfants qui échappent à la Gestapo et ne seront pas déportés à Auschwitz XE "Auschwitz" .

Ces sauvetages résultent d’une collaboration entre organisations légales et clandestines. Elle se poursuit jusqu’en juillet 1944. Albert Akerberg, XE "Akerberg,Albert" secrétaire général du Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris XE "Comité d’Union et de Défense des Juifs de Paris" (CUD), en témoigne : «... J’étais en relation avec Juliette Stern XE "Stern Juliette" , membre du Conseil d’administration de l’UGIF. Elle nous aidait dans notre travail en nous fournissant les informations nécessaires pour que nous puissions kidnapper les enfants en péril (...) J’avais avec Juliette Stern une conférence hebdomadaire (...) C’est là que nous mettions au point les kidnappings à venir… » Il s’agit ici non pas d’opérations de groupe, mais d’évasions individuelles. Elles concernent principalement des enfants libres mais parfois aussi, bien que ce soit nettement plus délicat, quelques « enfants bloqués ».

Au printemps 1944, en Belgique comme en France, une partie importante des enfants des centres d’accueil sont ce que l’on a appelé des « enfants-bloqués ». Ce terme barbare désigne des enfants juifs remis à l’UGIF ou à l’AJB par la Gestapo. Ils viennent de Drancy ou de Malines où ils sont restés seuls, leurs parents ayant « disparu ». La Gestapo les a méticuleusement listés et ils ne peuvent quitter les foyers sans son autorisation. Des otages que les nazis peuvent reprendre à tout moment et dont l’UGIF et l’AJB sont responsables. Cette collaboration des organisations juives légales leur a été reprochée. Mais quel était le choix ? Refuser ces enfants, c’est les vouer à une déportation immédiate et à une mort certaine. Les accueillir, même dans des conditions intolérables, dépendantes de l’arbitraire allemand, c’est leur donner un espoir de vivre, une chance d’être sauvés qui pour nombre d’entre eux s’est réalisée.

L’UGIF et l’AJB sont réticentes à faire passer en clandestinité ces « enfants-bloqués ». Ces organisations estiment que cela conduira les Allemands à reprendre immédiatement les enfants-bloqués qui restent dans les foyers et à les déporter. Et tout aussi grave, les autorités allemandes décideront de ne plus accorder de libération à d’autres enfants qui sont détenus à Malines et à Drancy. Leur destin, dans ce cas, ne fait pas de doute, c’est la déportation vers la mort. Pouvait-on prendre ce double risque qui était bien réel, quasi inéluctable ? Un dilemme que l’on ne peut rayer d’un trait de plume.

Ce cas de conscience ne se pose plus en juillet-août 1944, alors que la libération est toute proche. Il faut alors impérativement disperser les enfants, ceci d’autant plus que parmi les enfants bloqués se trouvent également un certain nombre d’enfants libres qui n’ont pas été envoyés par la Gestapo. Jamais, jamais ils n’auraient dû se trouver dans les mêmes foyers ! C’est d’ailleurs le principal reproche que le jury d’honneur qui s’est réuni après la guerre adresse aux dirigeants de l’UGIF.

Les enfants des foyers de l’UGIF devaient impérativement être cachés avant que 200 d’entre eux ne soient déportés vers la mort par le convoi 77 du 31 juillet 1944. Ce qui s’est passé a fait l’objet de nombreux et longs développements. On se contentera de quelques remarques. Lorsque le CUD propose de faire disparaître les enfants avec l’accord de l’UGIF, son président Georges Ediger XE "Ediger Georges" refuse la participation de son organisation. Il est accusé d’agir de la sorte par crainte de son arrestation et de celle des autres dirigeants de l’UGIF. L’accusation est un peu courte. Après le débarquement allié en Normandie le 6 juin 1944, ceux qui ont vécu sur place cette époque savent qu’il était d’autant plus facile de se cacher que ce n’était que pour quelques semaines. Les portes s’ouvraient et les Allemands isolés ne pouvaient que procéder à quelques opérations ponctuelles, très ciblées. Entrer en clandestinité n’aurait pas posé de problème. D’autres raisons ont motivé le refus de l’UGIF sans le justifier pleinement.

Pourquoi les forces clandestines juives n’ont-elles pas alors monté sans la participation de l’UGIF une action-commando, un kidnapping, comme elles le firent pour 63 enfants le 16 février 1943 ? L’opération est plus facile en juillet 1944. Les Allemands sont désorganisés et sur la défensive. Les effectifs de la résistance sont importants et leur marge de manoeuvre incomparablement plus large.

C’est la question que pose l’historienne Annette Wiervorka XE "Wiervorka Anette" en termes pragmatiques : « Pourquoi n’a-t-on pas envoyé les jeunes gens des milices patriotiques juives dans ces maisons avec ordre de faire sortir les gosses et de tenter de les planquer au lieu de les lancer dans des missions aléatoires et périlleuses pour voler des armes aux Allemands ? » La réponse tient dans la question telle qu’elle est formulée. L’enthousiasme, la soif de participer aux entreprises les plus dangereuses de la Libération, la décision des politiques d’occuper le terrain au maximum pour préparer l’après-guerre, expliquent qu’aucune priorité n’a été accordée à l’évasion des enfants de l’UGIF.

Contrairement aux Français, les Belges vont intervenir. Une réunion de l’AJB est organisée le 26 août 1944. Il est décidé de « faire disparaître les 600 enfants des homes. La directrice de l’Office national de l’enfance (ONE), Mme Yvonne Nevejean XE "Nevejean Yvonne" et les militants de la section enfance du Comité de Défense des Juifs (CDJ) se chargent de sauver les enfants de l’AJB d’une rafle imminente. » Le courage et la détermination doivent ici être salués. Dans les faits ils se sont avérés inutiles. Une semaine plus tard, le 4 septembre, Bruxelles était libérée. Les Allemands n’étaient plus en mesure de monter la moindre rafle. La chance, le hasard, le miracle, disent certains, c’est que les Allemands n’ont pas décidé l’arrestation des enfants un mois avant la Libération comme ils l’ont fait en France. Alors la décision de l’AJB serait arrivée trop tard et 600 enfants belges partaient pour Auschwitz. Comme leurs homologues français, les dirigeants belges de l’AJB auraient été accablés de reproches au lieu d’être félicités. Il n’en reste pas moins que les uns comme les autres ont pris envers tous ces enfants un risque inadmissible.




Copyright Marc-André Charguéraud. Genève. 2011

Trouvez sur mon blog : La Shoah revisitée ( HYPERLINK "http://la.shoah.revisitee.org" [la.shoah.revisitee.org]) d’autres articles récemment publiés.


WIEVIORKA Annette, Ils étaient juifs, résistants, communistes, Denoël, Paris, 1986, p. 175.
LAZARE Lucien, La résistance juive en France, Stock, Paris, 1987, p. 225 citent un chiffre de 500 enfants.
KLARSFELD Serge, La Shoah en France, vol. 3. Le calendrier de la persécution des Juifs de France. Septembre 1942-août 1944, Fayard, Paris, 2001. p. 1876 donne un chiffre de 350..
BRACHFELD Sylvain, Ils n’ont pas eu les gosses, Institut de recherche sur le judaïsme belge, Bruxelles, 1989, p. 44.
KLARSFELD, op. cit. p. 1876.
BRACHFELD, op. cit. p. 118 et ss.
Rappelons qu’en 1940, il y avait en France 84 000 enfants juifs contre seulement 15 000 en Belgique.
HAZAN Katy, Les orphelins de la Shoah : les maisons de l’espoir, 1944-1960, Editions des Belles Lettres, 2000, p. 38.
WIEVIORKA, op. cit. p. 176. Le Comité d’Union est une organisation clandestine créée à Paris en janvier 1944. Elle regroupe différents groupes juifs dont des communistes.
RAJSFUS Maurice, Des Juifs dans la collaboration, L’UGIF 1941-1944, Etudes de documentation internationales, Paris, 1980, p. 338.
LAZARE, op. cit. p. 225.
RAJFUS op. cit. p. 258.
Ce sont principalement les dizaines de milliers d’adultes juifs « officiels » qui ne survivent que grâce aux secours de l’UGIF.
WIEVIORKA, op. cit. p. 209. Wieviorka fait allusion à l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide (UJRE) qui dispose de 60 groupes de combat. RAJFUS, op. cit. p. 258. Pour lui le CUD n’a malheureusement pas eu le temps et les événements ont été plus rapides.
BRACHFELD, op. cit. p. 44. ONE organisme étatique, CDJ mouvement clandestin.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 09 octobre 2011 a 21:05

La Shoah revisitée.

Marc-André Charguéraud


Les Alliés en guerre refusent
de sauver des Juifs.
1942-1944.



Fin 1942, le département d’Etat américain apprend qu’il existe une possibilité de sauver 60 à 70 000 Juifs en Bulgarie. Bucarest est disposé à « négocier » leur départ. Le 27 mars 1943 Eden et Roosevelt traitent du sujet à Washington au cours d’une rencontre. « Si nous faisons cela, dit Eden, alors tous les Juifs du monde entier voudront que nous fassions des offres similaires pour la Pologne et pour l’Allemagne. Hitler pourrait très bien nous prendre au mot et il n’y a tout simplement pas assez de bateaux dans le monde pour les évacuer ». Les Alliés refusent de participer au sauvetage de quelques dizaines de milliers de Juifs de peur que la voie ne soit ouverte au départ de centaines de milliers, ce qui aurait créé une situation difficile à gérer.

Au printemps 1943, Borden Reams, un haut fonctionnaire au Département d’Etat, franchit une étape dans l’argumentation. Il faut éviter, dit-il, d’entrer dans une négociation car « il y a toujours le danger que le gouvernement allemand accepte de livrer aux Etats-Unis et à la Grande-Bretagne (…) un grand nombre de Juifs. Ni la situation militaire, ni celle des transports maritimes n’auraient permis aux Nations Unies d’entreprendre une telle tâche. Dans le cas où nous aurions admis notre impuissance à prendre soin de ces gens, la responsabilité d’une poursuite de leur persécution aurait été, dans une large mesure, transférée du gouvernement allemand aux Nations Unies ».

Ce « transfert de responsabilité » et ses conséquences possibles peuvent-ils être avancés pour justifier un refus de négocier ? Le manque de transports maritimes semble une excuse inacceptable lorsqu’il s’agit de quelques dizaines de milliers de personnes. On manque de transports maritimes ? L’Angleterre et les Etats-Unis ne trouvent-ils pas à la même époque les moyens de transport, les sanctuaires d’accueil et les financements pour 100.000 réfugiés non juifs, polonais, yougoslaves et grecs ?

Le 13 février 1943 le New York Times publie un rapport selon lequel le gouvernement roumain est prêt à autoriser l’émigration de 70.000 Juifs qui ont été déportés fin 1941 dans un territoire occupé de l’Union soviétique connu sous le nom de Transnistrie. Ces Juifs pourraient partir par mer sur des bateaux battant pavillon du Vatican ou de la Croix Rouge à condition qu’une taxe de départ soit payée pour chacun afin de couvrir les frais de transport de Transnistrie à la destination finale.

La réaction immédiate de Londres suit la même ligne de conduite que celle adoptée pour les Bulgares : « C’est un mode de chantage qui, s’il est couronné de succès, ouvrira les portes toutes grandes à l’Allemagne et à ses satellites d’Europe du Sud Est pour déverser dans les pays d’outremer, à un prix donné, tous les nationaux dont il veulent se débarrasser ». Le 15 décembre 1943, après des mois de discussions entre Alliés, Washington résume la position britannique. « Le Foreign Office estime qu’il est pratiquement impossible de prendre en compte des groupes importants comme les 70.000 réfugiés dont le sauvetage est envisagé (…) C’est pourquoi ils sont peu disposés à donner leur accord».

Scandalisé par ce refus, Henry Morgenthau, le ministre des finances américain, condamne : « En termes simples les Anglais sont apparemment prêts à accepter la mort de milliers de Juifs en territoires ennemis du fait des difficultés à recevoir un nombre considérable de Juifs s’ils pouvaient être sauvés ».

Morgenthau semble oublier que la politique du Département d’Etat est la même que celle de ses homologues britanniques. Dès novembre 1941, lors d’une première alerte, Cavendish Cannon de la section des affaires européennes du State Department avance les raisons d’une non intervention des Etats-Unis qui sont les mêmes que celles avancées par Londres. « Il ne faut pas soutenir un projet visant à faire sortir 30.000 Juifs de Roumanie (…) l’adoption d’un tel plan amènerait probablement de nouvelles pressions en faveur d’asiles dans l’hémisphère occidental (…) une migration des Juifs roumains soulèverait la question d’un traitement similaire accordé aux Juifs hongrois et par extension, à tous ceux de tous les pays où se sont déroulées d’intenses persécutions ».

Plus tard, le 7 mai 1943, Cordell Hull, le chef du State Department, confirme cette politique de non intervention dans une lettre à Roosevelt : « Le coût inconnu de transporter un nombre indéterminé de personnes d’un endroit non révélé vers une destination ignorée, un plan recommandé par certains, est évidemment hors de question ». On prend encore prétexte de l’immensité du problème pour l’ignorer.

Ces déclarations sont-elles sincères ou servent-elles simplement à se justifier envers une opinion publique américaine alertée par le groupe d’orthodoxes réformistes de Bergson ? Il a fait paraître en pleine page du New York Times du 16 février 1943 une annonce percutante : « A vendre à l’humanité 70 000 Juifs, garantis du genre humain à 50 dollars pièce ». Le 20 décembre 1943, malgré l’opposition britannique, le State Department autorise le transfert des capitaux nécessaires à une négociation. Trop tard, avant qu’un seul dollar ne soit envoyé, les pressions allemandes sur Bucarest font avorter le projet.

Le 19 mars 1944, les troupes allemandes occupent la Hongrie. Deux jours plus tard, Gerhart Riegner, le représentant à Genève du Congrès Juif Mondial, télégraphie à New York et à Londres : « Extrêmement anxieux au sujet du destin des Juifs hongrois. (...) Suggère un appel dans le monde entier de personnalités anglo-saxonnes juives et non-juives, y compris les chefs des Eglises protestante et catholique, au peuple hongrois. Il faut les (les Allemands et les Hongrois) inciter à ne pas admettre l’application de la politique d’extermination des Juifs ». Ce « destin » va conduire à Auschwitz en six semaines plus de 400 000 Juifs hongrois.

Les Alliés ne vont rien entreprendre alors que la victoire se profile. Ils se défaussent de toute responsabilité en demandant aux autres pays d’intervenir. Le 30 mars 1944, Eden appelle « tous les pays alliés ou soumis à l’Allemagne à s’opposer activement à de nouvelles persécutions et à coopérer à la protection et au sauvetage des innocents ». Deux jours auparavant, Roosevelt a demandé aux Hongrois de ne pas coopérer et d’aider les Juifs dans toute la mesure du possible. Aux nations neutres il demande d’ouvrir leurs portes toutes grandes aux réfugiés et leur promet que l’Amérique « trouverait des moyens pour assurer leur entretien et les aider jusqu'à ce que le tyran soit terrassé ».

Des appels platoniques et peu réalistes. Des promesses hypocrites quand on se rappelle les demandes réitérées d’assistance des pays neutres. Ils s’engagent à accepter un plus grand nombre de réfugiés s’ils peuvent compter sur les Alliés pour les soutenir financièrement et s’engager à leur trouver un lieu d’accueil définitif après les hostilités. Ce sujet est évoqué dans plusieurs réunions au sommet des Alliés sans jamais recevoir de réponse.

Une nouvelle occasion de sauvetage se présente. Le 18 juillet 1944 le Foreign Office reçoit un message de la légation britannique à Berne. Le gouvernement hongrois a informé les diplomates suisses à Budapest que tous les Juifs en possession d’un permis d’entrer dans d’autres pays, y compris la Palestine, pourraient quitter la Hongrie. Le gouvernement allemand donnerait des permis de transit à de tels émigrants. D’après le Comité International de la Croix-Rouge un premier contingent de 40 000 Juifs hongrois peut partir dès la mi août.

Eden est réticent pour les raisons habituelles. Le 4 août il écrit : « On ne sait pas si le chiffre de 40.000 ne sera pas beaucoup plus important. » Il rappelle la proposition de Brandt que le Comité étudia récemment et qui concernait 800.000 à un million de Juifs. Il estime de la manière la plus impérative qu’il est très urgent de prendre des mesures pour arrêter ce mouvement en attendant une décision sur notre ligne d’action générale ».

Il faudra attendre un mois et demi pour que le 17 août 1944 les deux gouvernements publient un communiqué par lequel ils acceptent la responsabilité de trouver des lieux d’asile pour tous les Juifs autorisés à quitter la Hongrie. Sans autres précisions. Trop tard, le soir du 24 août 1944, Himmler le chef de la Gestapo à Berlin, ordonne la suspension immédiate des préparatifs d’évacuation.

On a argumenté que de toutes façons les chances d’arriver à des sauvetages sont minces, pour certains inexistantes. Peut-être, mais on ne peut rien affirmer tant que des occasions n’ont pas été saisies rapidement et avec la volonté d’aboutir. N’a-t-on pas assisté à des sauvetages par des individus sans grands moyens qui ont pris tous les risques et ont évité la mort de milliers de Juifs ? Au nom d’une morale élémentaire les Alliés ne devaient-ils pas poursuivre activement toutes les voies de sauvetages qui se présentaient ? On ne leur demande pas d’intervenir militairement, ce qu’ils refusent constamment, mais de transporter et d’accueillir des hommes en danger imminent de mort.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011

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Notes

1 - WYMAN David, L'Abandon des Juifs. Les Américains et la Solution finale, Flammarion, Paris, 1987, p. 135. Département d’Etat, le ministère américain des Affaires étrangères.
2 - HILBERG Raul, La Destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris, 1988, p. 969.
3 - WYMAN, op. cit. p. 137.
4 - IBID. p. 134 et 432.
5 - WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 244.
6 - IBID. p. 245.Note du Foreign Office à l’ambassade d’Angleterre à Washington du 26 février 1943.
7 - WASSERSTEIN, op. cit. p. 247. Lettre de Washington à son ambassade à Londres du 15 décembre 1943.
8 - IBID.
9 - WYMAN. op. cit. p. 137.
10 - FRIEDMANN Saul, No Haven for the Oppressed: United States Policy towards Jewish Refugees 1938-1945, Wayne University Press, Detroit, 1973, p. 203.
11 - BRAHAM Randolph, Ed. Jewish leadership in the Nazi area : Pattern of Behaviour in the Free World . New York, 1985, p. 11
12 - RIEGNER Gerhart , Ne jamais désespérer : soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Editions du Cerf, Paris,1998, p. 138.
13 - BRAHAM Randoph, ed. The Destruction of Romanian and Ukrainian Jews During the Antonescu area, Columbia University Press, New York, 1997, p. 1103.
14 - FEINGOLD Henry, Bearing Witness : How American and its Jews Responded to the Holocaust, Syracus University Press, New York, 1995, p. 148.
15 - WASSERSTEIN, op. cit. p. 262 et 264. Le nombre passe de 8 000 à 40 000 car le CICR a inclus les familles.
16 - IBID. p. 264. Une déclaration dans le droit fil d’un mémorandum envoyé de Londres à Washington le 4 juin 1944, alors que les trains vers la mort de Juifs hongrois se succèdent à un rythme accéléré. « Si un million de personnes quittent les territoires sous contrôle allemand, il faudra suspendre les opérations militaires et les Allemands en profiteront pour retourner toutes leurs forces vers l’Est. D’autre part, font observer les Anglais, la libération d’un tel nombre de Juifs va déchaîner un tollé dans les pays alliés : l’opinion va exiger des comptes à propos des prisonniers de guerre et des détenus civils ». BAUER Yehuda, Juifs à Vendre : Les Négociations entre Nazis et Juifs. 1933-1945, Liana Levi, Paris, 1996, p. 248.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 02 novembre 2011 a 20:26

La Shoah revisitée.

Marc-André Charguéraud

Washington et Londres refusent la
constitution d’une armée juive.
1940-1944.

Les Juifs palestiniens interdits de combattre
sous leur propre bannière.



En septembre 1939, quelques jours après le début de la guerre, Chaim Weizmann, Président de l’Agence juive pour la Palestine déclare à Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté, « qu’il est prêt à armer les Juifs de Palestine (…) convaincu que cela permettra aux troupes anglaises de quitter la Palestine pour le front de l’Ouest ». Churchill se déclare favorable à cette requête.

Churchill confirme sa position dès sa nomination comme Premier Ministre en mai 1940. « La solution de la situation (en Palestine) », écrit-il au Général Wawell, commandant en chef au Moyen Orient, « dépend d’un armement suffisant des Juifs colonialistes, pour qu’ils assument leur propre défense ». « C’est un vrai scandale qu’alors que nous nous battons pour nos vies », d’importantes forces britanniques « soient immobilisées (en Palestine) », écrit-il à Lord Lloyd, son Ministre des Colonies.

Un mois plus tard, en juin 1940, David Ben Gourion, directeur de l’Agence juive, intervient dans le même sens. Dans un message lors de la Convention des Sionistes d’Amérique (ZOA), il s’enflamme : « Jamais notre peuple, jamais notre pays ne s’est trouvé dans un danger aussi grand qu’aujourd’hui (...) Les armées nazies menacent la Palestine dont la conquête détruirait tous les succès sionistes des cinquante dernières années ». Les Juifs américains doivent faire « tout ce qui est possible pour donner au Yishouv la chance de se défendre lui-même ». Les 800 délégués à la Convention demandent d’urgence à Winston Churchill de permettre aux Juifs de Palestine de former des unités de combat pour la défense du Moyen Orient.

Le 6 août 1940 Weizmann reprend ce thème dans une lettre à Churchill : « Si on en arrivait à un retrait temporaire (des troupes britanniques) (…) les Juifs de Palestine se trouveraient exposés à un massacre massif par les Arabes, encouragés par les Nazis et les Fascistes. Cette possibilité renforce la demande de nos droits humains élémentaires d’avoir des armes ».

Les démarches de Weizmann auprès de Churchill vont se multiplier. Ce dernier continue à répondre favorablement, mais il se heurte à l’opposition de son administration. Le télégramme au Ministère de la guerre du Général Wawell daté du 26 février 1941 est significatif : « Je suis tout à fait opposé à la création d’une force armée (juive) pour le moment ». Un échange de notes avec Lord Moyne, le successeur de Lloyd au Ministère des colonies, questionne la sincérité du soutien de Churchill aux sionistes.

Répondant à un plan soumis par Weizmann, Churchill décide sur les recommandations de Moyne, de le remettre de six mois sous prétexte que l’on manque d’équipement. Dans une note à Churchill, Moyne se demande « s’il ne vaut pas mieux reconnaître la vraie raison (...) Elle est due à la situation au Moyen Orient et à la nécessité de ne pas risquer un soulèvement des Arabes en ce moment ». Un problème majeur confronte le Premier ministre. Si une armée juive est en charge de la Palestine, n’est-ce pas reconnaître de facto un Etat juif et provoquer des troubles sanglants et peut-être même l’entrée en guerre de l’Arabie Saoudite et de l’Irak ?

De leur côté, de nombreux Juifs américains répondent à l’appel de Vladimir Jabotinsky, le chef réformateur de la New Zionist Organisation. Ils le soutiennent pour la création d’une armée juive de 100.000 hommes. Jabotinsky a été le promoteur de la « Légion juive » qui combattit avec les Alliés pendant la première guerre mondiale. Sa mort, en août 1940, met le projet en sommeil.

Le mouvement est relancé par Peter Bergson et son Committee for a Jewish Army pendant un meeting à Washington le 4 décembre 1941. Il réclame la création d’une armée juive de 200.000 Juifs palestiniens et apatrides pour servir les Alliés en Palestine et dans ses environs. Son slogan « les Juifs se battent pour le droit de se battre » rencontre beaucoup de sympathie dans le public au moment où l’Amérique entre en guerre.

Avec la chute en juin 1942 de Tobrouk en Lybie occupée par l’Africa Corps du Général allemand Erwin Rommel, la route de l’Egypte et de la Palestine est ouverte. La situation des Juifs palestiniens devient critique. Le 25 juin Weizmann en appelle une fois de plus à Churchill pour qu’il permette aux Sionistes du Yishouv l’exercice de « droits humanitaires élémentaires » de self défense contre la menace de destruction de leur « existence physique elle-même ». Le 5 juillet 1942, Churchill demande à son ministre des Colonies une proposition. Il s’exprime clairement : « La force de l’opinion publique est très forte aux Etats Unis et nous souffrirons de nombreuses façons si nous cédions au parti pris des autorités militaires britanniques et du Colonial Office en faveur des Arabes et contre les Juifs. Maintenant que ces gens sont en péril direct, nous devons certainement leur donner une chance de se défendre eux- mêmes ».

Weizmann, le 7 juillet, rencontre Roosevelt qui l’assure de son soutien. « J’ai toujours désiré faire une déclaration à propos d’une armée juive, que j’estime être une bonne chose ». Le 1er août les ministres britanniques concernés (Colonies et Guerre) proposent au Cabinet la constitution d’un régiment de 10 000 hommes consistant en bataillons séparés d’Arabes et de Juifs. Cette proposition ne répond absolument pas au problème politique urgent. La déception des Sionistes tourne au désespoir.

La victoire d’El Alamein en novembre 1942 met heureusement Jérusalem complètement hors de portée des troupes de l’Axe. Une armée juive pour défendre la Palestine perd de son importance. Les Sionistes changent d’argument comme l’exprime en janvier 1943 Shertok, le chef politique de l’Agence Juive. Il demande la création d’une division ou au moins d’une brigade séparée qui utiliserait les 22.000 Palestiniens juifs qui servent déjà dans l’armée anglaise. Déjà le 11 mai 1942 à la Conférence sioniste de l’Hôtel Biltmore ce changement d’orientation s’est esquissé. Dans le compte-rendu de la Conférence on peut lire que les Juifs de Palestine doivent avoir « une force armée pour se battre sous leur propre bannière et sous les ordres du commandement en chef des Nations Unies ».

Les interventions sionistes se multiplient, les objections de l’administration fleurissent, rien ne se passe. Une fois de plus Weizmann revient à la charge. Le 26 juin 1944, il écrit à Sir James Percy Grigg, ministre britannique de la Guerre : « Une participation collective dans la bataille est une préoccupation importante des Juifs. L’Europe est maintenant le cimetière de millions de Juifs massacrés (…) Le monde a failli dans leur sauvetage. Le moins que nous puissions demander c’est qu’une force de Juifs libres puisse se battre de façon à maintenir l’honneur de son peuple, de venger ses martyrs et d’aider à libérer les survivants ».

Aux objections de Grigg, Churchill répond le 12 juillet 1944 : « J’aime cette idée des Juifs essayant de s’en prendre aux meurtriers de leurs coreligionnaires en Europe Centrale (...) C’est avec les Allemands qu’ils se disputent (...) Je ne peux pas admettre que l’on refuse à cette race dispersée à travers le monde et qui souffre comme jamais aucune autre race n’a souffert jusqu'à présent, la satisfaction d’avoir son propre drapeau ».

Le 17 août 1944, Briggs informe Weizmann de l’accord du cabinet pour la constitution d’une brigade juive sous la bannière de l’Etoile de David. Auparavant, pour éviter des émeutes arabes, Churchill a donné son accord à son ministre de la Guerre pour que la brigade ainsi constituée ne soit pas après la victoire ramenée telle quelle en Palestine. En octobre 1944, une Brigade est formée et entraînée en Italie. Forte de 5 000 hommes, elle entre en action contre les Allemands sur le front de l’Adriatique en mars 1945, quelques semaines avant la victoire finale.

On aboutit à une situation paradoxale. La politique d’atermoiement suivie par les Britanniques se révèle providentielle pour les Sionistes. En refusant la constitution d’une armée juive qui aurait remplacé les troupes anglaises en Palestine, Londres a évité une offensive arabe qui aurait tourné à la défaite d’une armée sioniste, sans expérience et à peine installée. Les régimes arabes voisins infiltrés par les Allemands n’auraient jamais accepté une armée juive au pouvoir en Palestine. Des décennies auraient été perdues pour le sionisme.

Opérationnelle in extremis, quelques semaines avant la victoire, la Brigade juive a pu participer au défilé de la victoire à Londres le 8 juin 1945. La seule unité militaire arborant un drapeau, bleu et blanc frappé à l’Etoile de David, qui n’appartient à aucun Etat existant. Cette exception frappe l’opinion publique et participe à la construction d’une crédibilité internationale pour le sionisme.

Cette Brigade juive autorisée dans les dernières semaines de la guerre n’a pas pu vraiment combattre aux côtés des Alliés. Par contre elle a joué un rôle de premier plan avant et après la proclamation de l’Etat d’Israël. Démobilisés, les 5 000 membres de la Brigade sont rentrés individuellement en Palestine. Un grand nombre de ces soldats formés par les Britanniques ont rejoint les rangs de la Haganah, la branche armée clandestine de l’Agence juive. Ils ont apporté une compétence guerrière de premier plan à une organisation qui lutte contre les troupes britanniques qui occupent le pays.

Des combats acharnés ont fait rage pendant les mois qui ont précédé et suivi la partition de la Palestine entre Arabes et Juifs qui aboutit en mai 1948 à la constitution d’un Etat juif. Les anciens de la Brigade ont été alors un appoint déterminant dans la victoire qui permit en mai 1948 la naissance de l’Etat hébreu. Une partition mal vue par les Britanniques qui se sont abstenus lors du vote du 27 novembre à l’Organisation des Nations Unies à ce sujet.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.


Notes

1. PENKOWER Monty, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago University of Illinois Press, 1983, p. 5. 20 000 soldats britanniques sont stationnés en Palestine .
2. WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 32
3. BERMAN Aaron, Nazism, the Jews and American Sionism, 1933-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1990, p. 75.
4. WASSERSTEIN, op. cit. p. 276.
5. IBID. p. 279.
6. IBID. p. 280. Mars 1941.
7. PENKOWER, op. cit. p. 12.
8. IBID 284.
9. IBID. p. 284.
10. L’AXE, pacte liant le Reich, l’Italie et le Japon.
11. PENKOWER, op. cit. p. 21 et 13.
12. WASSERSTEIN, op. cit. p. 285.
13. PENKOWER, op. cit. p. 23.
14. WASSERSTEIN, op. cit. p. 287. En avril « le front Adriatique » fut inactif.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 16 novembre 2011 a 08:45

Marc-André Charguéraud

Washington et Londres refusent la
constitution d’une armée juive.
1940-1944.

Les Juifs palestiniens interdits de combattre
sous leur propre bannière.



En septembre 1939, quelques jours après le début de la guerre, Chaim Weizmann XE "Weizmann Chaim" , Président de l’Agence juive pour la Palestine déclare à Winston Churchill XE "Churchill Winston" , Premier Lord de l’Amirauté, « qu’il est prêt à armer les Juifs de Palestine (…) convaincu que cela permettra aux troupes anglaises de quitter la Palestine pour le front de l’Ouest ». Churchill se déclare favorable à cette requête.

Churchill confirme sa position dès sa nomination comme Premier Ministre en mai 1940. « La solution de la situation (en Palestine) », écrit-il au Général Wawell XE "Wawell Général" , commandant en chef au Moyen Orient, « dépend d’un armement suffisant des Juifs colonialistes, pour qu’ils assument leur propre défense ». « C’est un vrai scandale qu’alors que nous nous battons pour nos vies », d’importantes forces britanniques « soient immobilisées (en Palestine) », écrit-il à Lord Lloyd XE "Lloyd Lord" , son Ministre des Colonies.

Un mois plus tard, en juin 1940, David Ben Gourion, directeur de l’Agence juive, intervient dans le même sens. Dans un message lors de la Convention des Sionistes d’Amérique (ZOA) XE "Convention des Sionistes d’Amérique (ZOA)" , il s’enflamme : « Jamais notre peuple, jamais notre pays ne s’est trouvé dans un danger aussi grand qu’aujourd’hui (...) Les armées nazies menacent la Palestine dont la conquête détruirait tous les succès sionistes des cinquante dernières années ». Les Juifs américains doivent faire « tout ce qui est possible pour donner au Yishouv la chance de se défendre lui-même ». Les 800 délégués à la Convention demandent d’urgence à Winston XE "Churchill Winston" Churchill de permettre aux Juifs de Palestine de former des unités de combat pour la défense du Moyen Orient.

Le 6 août 1940 Weizmann reprend ce thème dans une lettre à Churchill : « Si on en arrivait à un retrait temporaire (des troupes britanniques) (…) les Juifs de Palestine se trouveraient exposés à un massacre massif par les Arabes, encouragés par les Nazis et les Fascistes. Cette possibilité renforce la demande de nos droits humains élémentaires d’avoir des armes ».

Les démarches de Weizmann auprès de Churchill vont se multiplier. Ce dernier continue à répondre favorablement, mais il se heurte à l’opposition de son administration. Le télégramme au Ministère de la guerre du Général Wawell daté du 26 février 1941 est significatif : « Je suis tout à fait opposé à la création d’une force armée (juive) pour le moment ». Un échange de notes avec Lord Moyne XE "Moyne Lord" , le successeur de Lloyd au Ministère des colonies, questionne la sincérité du soutien de Churchill aux sionistes.

Répondant à un plan soumis par Weizmann, XE "Weizmann Chaim" Churchill décide sur les recommandations de Moyne, de le remettre de six mois sous prétexte que l’on manque d’équipement. Dans une note à Churchill, Moyne se demande « s’il ne vaut pas mieux reconnaître la vraie raison (...) Elle est due à la situation au Moyen Orient et à la nécessité de ne pas risquer un soulèvement des Arabes en ce moment ». Un problème majeur confronte le Premier ministre. Si une armée juive est en charge de la Palestine, n’est-ce pas reconnaître de facto un Etat juif et provoquer des troubles sanglants et peut-être même l’entrée en guerre de l’Arabie Saoudite et de l’Irak ?

De leur côté, de nombreux Juifs américains répondent à l’appel de Vladimir Jabotinsky XE "Jabotinsky Vladimir" , le chef réformateur de la New Zionist Organisation XE "New Zionist Organisation (ZOA)" . Ils le soutiennent pour la création d’une armée juive de 100.000 hommes. Jabotinsky a été le promoteur de la « Légion juive » qui combattit avec les Alliés pendant la première guerre mondiale. Sa mort, en août 1940, met le projet en sommeil.

Le mouvement est relancé par Peter Bergson XE "Bergson Peter" et son Committee for a Jewish Army XE "Committee for a Jewish Army" pendant un meeting à Washington le 4 décembre 1941. Il réclame la création d’une armée juive de 200.000 Juifs palestiniens et apatrides pour servir les Alliés en Palestine et dans ses environs. Son slogan « les Juifs se battent pour le droit de se battre »rencontre beaucoup de sympathie dans le public au moment où l’Amérique entre en guerre.

Avec la chute en juin 1942 de Tobrouk en Lybie occupée par l’Africa Corps du Général allemand Erwin Rommel XE "Romme Erwin" , la route de l’Egypte et de la Palestine est ouverte. La situation des Juifs palestiniens devient critique. Le 25 juin Weizmann en appelle une fois de plus à Churchill XE "Churchill Winston" pour qu’il permette aux Sionistes du Yishouv l’exercice de « droits humanitaires élémentaires » de self défense contre la menace de destruction de leur «  existence physique elle-même ». Le 5 juillet 1942, Churchill demande à son ministre des Colonies une proposition. Il s’exprime clairement : « La force de l’opinion publique est très forte aux Etats Unis et nous souffrirons de nombreuses façons si nous cédions au parti pris des autorités militaires britanniques et du Colonial Office en faveur des Arabes et contre les Juifs. Maintenant que ces gens sont en péril direct, nous devons certainement leur donner une chance de se défendre eux- mêmes ».

Weizmann XE "Weizmann Chaim" , le 7 juillet, rencontre Roosevelt XE "Roosevelt Franklin" qui l’assure de son soutien. « J’ai toujours désiré faire une déclaration à propos d’une armée juive, que j’estime être une bonne chose ». Le 1er août les ministres britanniques concernés (Colonies et Guerre) proposent au Cabinet la constitution d’un régiment de 10 000 hommes consistant en bataillons séparés d’Arabes et de Juifs. Cette proposition ne répond absolument pas au problème politique urgent. La déception des Sionistes tourne au désespoir.

La victoire d’El Alamein XE "El Alamein" en novembre 1942 met heureusement Jérusalem complètement hors de portée des troupes de l’Axe. Une armée juive pour défendre la Palestine perd de son importance. Les Sionistes changent d’argument comme l’exprime en janvier 1943 Shertok XE "Shertok Moshe" , le chef politique de l’Agence Juive. Il demande la création d’une division ou au moins d’une brigade séparée qui utiliserait les 22.000 Palestiniens juifs qui servent déjà dans l’armée anglaise. Déjà le 11 mai 1942 à la Conférence sioniste de l’Hôtel Biltmore XE "Conférence sioniste de l’Hôtel Biltmore" ce changement d’orientation s’est esquissé. Dans le compte-rendu de la Conférence on peut lire que les Juifs de Palestine doivent avoir « une force armée pour se battre sous leur propre bannière et sous les ordres du commandement en chef des Nations Unies ».

Les interventions sionistes se multiplient, les objections de l’administration fleurissent, rien ne se passe. Une fois de plus Weizmann XE "Weizmann Chaim" revient à la charge. Le 26 juin 1944, il écrit à Sir James Percy Grigg XE "Grigg Percy" , ministre britannique de la Guerre : « Une participation collective dans la bataille est une préoccupation importante des Juifs. L’Europe est maintenant le cimetière de millions de Juifs massacrés (…) Le monde a failli dans leur sauvetage. Le moins que nous puissions demander c’est qu’une force de Juifs libres puisse se battre de façon à maintenir l’honneur de son peuple, de venger ses martyrs et d’aider à libérer les survivants ».

Aux objections de Grigg, Churchill répond le 12 juillet 1944 : « J’aime cette idée des Juifs essayant de s’en prendre aux meurtriers de leurs coreligionnaires en Europe Centrale (...) C’est avec les Allemands qu’ils se disputent (...) Je ne peux pas admettre que l’on refuse à cette race dispersée à travers le monde et qui souffre comme jamais aucune autre race n’a souffert jusqu'à présent, la satisfaction d’avoir son propre drapeau ».

Le 17 août 1944, Briggs informe Weizmann de l’accord du cabinet pour la constitution d’une brigade juive sous la bannière de l’Etoile de David. Auparavant, pour éviter des émeutes arabes, Churchill XE "Churchill Winston" a donné son accord à son ministre de la Guerre pour que la brigade ainsi constituée ne soit pas après la victoire ramenée telle quelle en Palestine. En octobre 1944, une Brigade est formée et entraînée en Italie. Forte de 5 000 hommes, elle entre en action contre les Allemands sur le front de l’Adriatique en mars 1945, quelques semaines avant la victoire finale.

On aboutit à une situation paradoxale. La politique d’atermoiement suivie par les Britanniques se révèle providentielle pour les Sionistes. En refusant la constitution d’une armée juive qui aurait remplacé les troupes anglaises en Palestine, Londres a évité une offensive arabe qui aurait tourné à la défaite d’une armée sioniste, sans expérience et à peine installée. Les régimes arabes voisins infiltrés par les Allemands n’auraient jamais accepté une armée juive au pouvoir en Palestine. Des décennies auraient été perdues pour le sionisme.

Opérationnelle in extremis, quelques semaines avant la victoire, la Brigade juive XE "Brigade juive" a pu participer au défilé de la victoire à Londres le 8 juin 1945. La seule unité militaire arborant un drapeau, bleu et blanc frappé à l’Etoile de David, qui n’appartient à aucun Etat existant. Cette exception frappe l’opinion publique et participe à la construction d’une crédibilité internationale pour le sionisme.

Cette Brigade juive autorisée dans les dernières semaines de la guerre n’a pas pu vraiment combattre aux côtés des Alliés. Par contre elle a joué un rôle de premier plan avant et après la proclamation de l’Etat d’Israël. Démobilisés, les 5 000 membres de la Brigade sont rentrés individuellement en Palestine. Un grand nombre de ces soldats formés par les Britanniques ont rejoint les rangs de la Haganah, la branche armée clandestine de l’Agence juive. Ils ont apporté une compétence guerrière de premier plan à une organisation qui lutte contre les troupes britanniques qui occupent le pays.

Des combats acharnés ont fait rage pendant les mois qui ont précédé et suivi la partition de la Palestine entre Arabes et Juifs qui aboutit en mai 1948 à la constitution d’un Etat juif. Les anciens de la Brigade ont été alors un appoint déterminant dans la victoire qui permit en mai 1948 la naissance de l’Etat hébreu. Une partition mal vue par les Britanniques qui se sont abstenus lors du vote du 27 novembre à l’Organisation des Nations Unies XE "Nations Unies ONU" à ce sujet.

Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2011. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.

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PENKOWER Monty, The Jews Were Expandable, Free World Diplomacy and the Holocaust, Chicago University of Illinois Press, 1983, p. 5. 20 000 soldats britanniques sont stationnés en Palestine .
WASSERSTEIN Bernard, Britain and the Jews of Europe, 1939-1945, Clarendon Press, Oxford, 1979, p. 32
BERMAN Aaron, Nazism, the Jews and American Sionism, 1933-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1990, p. 75.
WASSERSTEIN, op. cit. p. 276.
IBID. p. 279.
IBID. p. 280. Mars 1941.
PENKOWER, op. cit. p. 12.
IBID 284.
IBID. p. 284.
L’AXE, pacte liant le Reich, l’Italie et le Japon.
PENKOWER, op. cit. p. 21 et 13.
WASSERSTEIN, op. cit. p. 285.
PENKOWER, op. cit. p. 23.
WASSERSTEIN, op. cit. p. 287. En avril « le front Adriatique » fut inactif.


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André Charguéraud




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
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Date: 03 janvier 2012 a 02:02

La Bulgarie a sauvé tous ses Juifs !
1940-1944
Une réalité ou une idée reçue ?



Pour certains historiens, le sauvetage des Juifs bulgares doit être considéré comme un sujet de fierté nationale. Dès 1966, Hannah Arendt XE "Arendt Hannah" donne le signal en écrivant à propos de la Bulgarie : « Pas un seul Juif n’a été déporté, aucun n’est mort de cause autre que naturelle ». Tzvetan Todorov XE "Todorov Tzvetan" , directeur de recherche au CNRS, de s’exclamer en 1999 « Comment expliquer (…) ce merveilleux accomplissement du bien ? »
Il est exact qu’aucun des 50 000 Juifs résidant dans la Bulgarie XE "Bulgarie" des frontières de 1918 n’a été déporté. C’est oublier les 11 343 Juifs envoyés à la mort en 1943 de Thrace XE "Thrace" et de Macédoine XE "Macédoine" , des territoires « libérés par l’armée bulgare » en 1941. Deux provinces qui faisaient partie de la Bulgarie avant 1918.
Alliée de l’Allemagne pendant la guerre de 1914-1918, la Bulgarie a dû céder sa province de Macédoine à la Serbie (qui deviendra la Yougoslavie) et celle de Thrace à la Grèce. En mars 1941, La Bulgarie rejoint l’Axe, l’alliance militaire de l’Allemagne, de l’Italie et du Japon. Comme nouvelle alliée de Berlin, Sofia autorise les troupes allemandes à transiter par le pays, ce qui facilite la conquête de la Grèce, de la Yougoslavie et l’offensive contre l’URSS. Bien que n’ayant pas combattu, les troupes bulgares sont autorisées par les Allemands à reprendre possession de la Thrace et de la Macédoine. Ce ne sont pas des troupes d’occupation bulgares qui arrivent mais bien une armée de Libération.

Le 5 juin, ce retour à la mère patrie de deux provinces qui font partie du patrimoine ancestral bulgare est concrétisé par un décret le 5 juin 1942 : Tous les anciens citoyens yougoslaves ou grecs de ces territoires redeviennent bulgares à l’exception des personnes d’origine juive. Cette mesure discriminatoire antisémite grave sera fatale.

Les Allemands ne se préoccupent de la « solution finale » en Bulgarie qu’au début 1943, une année après le début des déportations en masse des Juifs dans le reste de l’Europe. Les Bulgares n’ont donc pas l’excuse de la surprise. Ils savent ce que signifie la livraison des Juifs aux nazis. Malgré cela, le 22 février 1943, Sofia signe un accord pour la déportation d’un premier groupe de 20 000 Juifs. Cet accord précise que « dans le cas où leur nationalité n’aurait pas été retirée aux Juifs désignés pour la déportation, ceci devra être fait au moment où ils quittent le territoire bulgare ».

Ce tour de passe-passe permet abusivement d’affirmer que pas un Juif bulgare n’a été déporté ! En fait près de 20% des Juifs de Bulgarie, soit 11 331, ont été envoyés mourir à Tréblinka XE "Tréblinka" et Auschwitz XE "Auschwitz" par le gouvernement de Sofia. Alors comment citer la Bulgarie en exemple ?

La Bulgarie XE "Bulgarie" n’a jamais été occupée par l’Allemagne. Jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge en septembre 1944, le roi a régné, le premier ministre a administré, le parlement s’est régulièrement réuni. Le passage de troupes allemandes ne signifie en aucune façon la prise en main de l’Etat par le Reich. Les arrestations, le regroupement en camps, la conduite à la frontière et l’expulsion sont entièrement et exclusivement l’oeuvre du Commissariat aux affaires juives, de l’administration et de la police bulgares.

Parler de pressions et de menaces allemandes qui auraient forcé les Bulgares à livrer des Juifs manque de sérieux. Le 21 mai 1943, quelques semaines à peine après la remise aux nazis des Juifs des territoires retrouvés, le Conseil des ministres décide de surseoir à la demande allemande de déportation des 50 000 Juifs restant dans le royaume. La réaction allemande à cette décision n’est qu’un constat d’impuissance. Un rapport allemand envoyé à Berlin le 31 août 1943 espère que le gouvernement bulgare « n’en croit pas moins qu’il sera possible un jour ou l’autre d’arriver à la solution finale juive », mais ajoute que ce ne sera possible qu’ « au moment où les Allemands enregistreront de nouveaux succès militaires qui refouleront l’offensive ennemie ».

Les victoires alliées en Afrique du Nord et plus encore la retraite des troupes allemandes vers les frontières de la Bulgarie à la suite de la défaite de Stalingrad XE "Stalingrad" font réfléchir Sofia. S’ajoutent les interventions auprès du roi Boris pour que cessent les expulsions. Celles du clergé orthodoxe emmenées par le Métropolite Stéphane, de l’ambassadeur de Suisse, du Comité International de la Croix-Rouge XE "Comité International de la Croix-Rouge CICR" qui envoie deux représentants dans ce but en Bulgarie et surtout celles de 43 députés, un tiers des parlementaires bulgares, dans une courageuse motion de protestation écrite au roi.

Si au printemps et pendant l’été 1943 les Allemands avaient été déterminés à éliminer les 50 000 Juifs restants, ils auraient pu y arriver en intervenant directement. Ils ne furent pas prêts à en payer le prix. La non participation d’un seul soldat bulgare sur les champs de bataille russes ou la non déclaration de guerre à l’URSS n’ont pas non plus été l’objet d’interventions. Ces défis lancés par la Bulgarie pesaient probablement plus lourd et pourtant Hitler n’a pas jugé utile de les relever.

Les 50 000 Juifs bulgares ont certes échappé à la mort mais leur sort a été terrible. Rien ne leur a été épargné. Calquée sur les lois antijuives nazies de Nuremberg, une loi sur la protection de la Nation de janvier 1941 enlève tous leurs droits civiques aux Juifs. Leurs biens sont confisqués. Ils sont privés de leur emploi. Outrage suprême les mariages mixtes sont interdits.

Non satisfait d’avoir fait des Juifs privés de ressources et de travail des « morts sociaux », le gouvernement envoie 12 000 Juifs dans des camps de travaux forcés. Des hommes qui vont travailler à la construction de routes et de voies ferrées dans les conditions dures et inhumaines que l’on peut imaginer. Puis c’est au printemps 1943 l’expulsion en quatre semaines des 20 000 Juifs de Sofia XE "Sofia" . Des familles entières hâtivement arrachées à leur domicile, dépourvues de tout, sont précipitées sur des routes inhospitalières. Elles sont regroupées en province dans des conditions de vie abjectes.

Il faut attendre le courant du mois d’août 1944 pour que les Juifs soient autorisés à rentrer chez eux à Sofia. Avec l’arrivée de l’Armée rouge, en septembre, le régime s’effondre. Pendant l’année qui suit les mesures antijuives sont progressivement abolies. On aurait pu penser qu’après le calvaire qu’ils ont vécu, ces dizaines de milliers de Juifs trouveraient le repos et la sérénité si nécessaires pour se reconstruire.
Il n’en a rien été. Les difficultés rencontrées à la reprise d’une vie journalière normale se sont multipliées, s’accompagnant de persécutions intolérables. La seule issue a été la fuite, principalement vers la Palestine, de 40 000 survivants juifs en 1946 et 1947. En 1952, il ne reste plus que 5 000 Juifs en Bulgarie, en 2002 ce chiffre tombe à 2 300. Autant dire que la Bulgarie, par des déportations vers les camps de la mort et par la maltraitance des survivants, a rendu le pays « Judenrein » (sans Juifs). La Bulgarie XE "Bulgarie" a éliminé pratiquement tous ses Juifs, l’objectif que s’était assigné Hitler pour l’Europe entière.

Qu’il y ait eu des manifestations de protestation et de sympathie de certains segments de la population bulgare, c’est certain. Ce fut le cas dans la plupart des pays de l’Europe occupés. Mais peut-on dire que « le sauvetage des Juifs bulgares est l’une des rares pages lumineuses de l’histoire des Juifs en cette sombre époque ?» N’est-ce pas nier la réalité que d’estimer que ce sauvetage fut « incontestablement un acte méritoire ? »  N’est-ce pas occulter un bilan terriblement noir dont l’Etat bulgare est le seul responsable ?


Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.



TODOROV Tzvetan, La Fragilité du bien. Le sauvetage des Juifs bulgares. Albin Michel, Paris, 1999, p. 9. Citant ARENDT Hannah, Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, Gallimard, Paris, 1966.
IBID. p. 9. CNRS Centre National de la Recherche Scientifique.
IBID. p. 11 et 13.
TODOROV, op. cit. 13.
A l’exception du Danemark. En mars 1943, près de 70% des Juifs ont déjà été victimes de la Shoah
CHARY Frederick, The Bulgarian Jews and the Final Solution, 1940-1944, University of Pittsburg Press, 1972, p. 80.
SABILE Jacques, Le sauvetage des Juifs bulgares pendant la Seconde Guerre mondiale, in Mémoire du Génocide, recueil de 80 articles du « Monde juif », Centre de Documentation Juive contemporaine, Paris, 1987, p. 164.
48 000 Juifs de Bulgarie, plus 14 000 de Thrac et de Macédoine soit 62 000. 11 343 livrés aux nazis dont seuls 12 sont revenus. En fait 18,3% des Juifs bulgares ont disparu.
L’on blâme à juste titre la France défaite et sous contrôle allemand dont 25% des Juifs ont disparu dans les camps d’extermination nazis. 
Personne n’estime que la Suède a été occupée et pourtant Stockholm a autorisé le passage de centaines de milliers de soldats allemands à transiter vers et depuis la Norvège.
SABILE, op. cit. p. 167. Sofia aurait pu de la même façon surseoir à la livraison aux nazis des Juifs des deux provinces retrouvées.
CHARY, op. cit. p. 129 et 130. BEN-YAKOV Avraham, in Encyclopedia of the Holocaust, MacMillan Publishers, New York, 1990, p. 269
IBID. p. 198.
HILBERG Raul, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, Paris 1988, p. 643.
SHEALTIEL Shlomo, The Holocaust Encyclopedia, MacMillan Publishing Company, New York, 1990, p. 99.
TODOROF, op. cit. p. 14. Fin août 1942, un nouveau décret annonce une série de mesures supplémentaires réglementant la vie des Juifs
BEN-YAKOV, op. cit. p. 270.
HILBERG, op. cit. p. 654. TODOROV 1999, op. cit. p. 19. Opération conduite entre la fin mai et la fin juin 1943.
TODOROV, op. cit. p. 21.
CHARY, op. cit. p. 182.
SHEALTIEL 1990, p. 103.DELLA PERGOLA Sergio, World Jewish Population 2002, in American Jewish Yearbook, New York, 2002.
TODOROV 1999, p. 37 et 23.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 14 mars 2012 a 16:48

Cet article est extrait de “50 idées reçues sur la Shoah » un livre qui paraîtra le mois prochain.

Un curé champion américain de l’antisémitisme
1934-1942.

3 500 000 auditeurs suivent ses diatribes hebdomadaires.


En 1926 le père Charles Coughlin XE "Coughlin Charles" prend en charge l’Eglise de Little Flower, aux environs de Chicago. A peine quelques dizaines de fidèles la fréquentent. Le petit curé de banlieue va connaître une ascension fulgurante jusqu'à devenir un des principaux démagogues américains du vingtième siècle. En 1933, 55% des personnes interrogées par une enquête le nomment « le citoyen le plus utile politiquement aux Etats Unis ». Il réussit seul, avec ses propres moyens, sans le moindre soutien d’une organisation établie, qu’elle soit religieuse, politique ou sociale.

Diffusés d’abord sur une radio locale, ses sermons sont repris en 1930 par la CBS, la plus importante chaîne américaine qui couvre tout le pays. On estime alors que ses émissions touchent 40 millions d’Américains. Pour son biographe John Spivak XE "Spivak John" , « seul le Président (Roosevelt) a une audience plus importante. Mais le Président ne parle que dans certaines occasions, le prêtre (Coughlin) tous les dimanches ».Publié en 1932, Golden Hour of the Little Flower, un recueil de ses sermons se vend à près d’un million d’exemplaires. En 1933, plus de vingt mille personnes se pressent pour l’écouter à l’hippodrome de New York. L’année suivante Coughlin lance un hebdomadaire Justice sociale qui tire jusqu’à un million d’exemplaires. 2 000 églises participent à sa diffusion. Ce succès et cette popularité n’ont pas faibli jusqu’au début de la guerre malgré ses prises de positions violentes, imprévisibles et radicales. Elles ont dû perturber nombre de ses admirateurs et son public a dû se renouveler.

Au début des années trente ses sermons religieux se transforment en discours politiques. Coughlin évoquait le péché, le salut, le Royaume de Dieu, il ne parle plus que de morale, de justice et d’égalité. Il entre dans l’arène politique en soutenant vigoureusement Roosevelt XE "Roosevelt Franklin" pendant la campagne présidentielle de 1932. Il utilise des formules choc qui seront souvent reprises telles que « Roosevelt ou la ruine », « Le Nouveau pacte, c’est le pacte du Christ ». En janvier 1934, il témoigne devant le Congrès : « Si le Congrès ne soutient pas le programme monétaire du Président, je prédis une révolution dans ce pays qui rendra la Révolution française ridicule ». Il conclut : « Dieu tout puissant guide Roosevelt ».

Fin 1934, volte face de Coughlin. Il voue aux gémonies celui qu’il a adulé. Le 11 novembre il crée l'Union nationale pour la justice sociale (UNJS) et attaque Roosevelt qu’il traite, sans la moindre vergogne de « grand menteur et de traître ». Le programme de l’UNJS se démarque radicalement de celui du New Deal de Roosevelt. Il demande entre autre la nationalisation des principales industries et des chemins de fer, une redistribution de la fortune par la taxation des riches, une protection fédérale des syndicats ouvriers, une diminution du droit de propriété afin que le gouvernement contrôle pour le « bien du public » les actifs de la nation.

Cette politique radicale de Coughlin XE "Coughlin Charles" est vivement critiquée par d’importants membres de la hiérarchie catholique. Des pressions s’exercent sur l’évêque de Détroit Michael Gallagher XE "Gallagher Michael" , seul habilité à intervenir. Il s’y refuse, déclarant : « Je soutiens fermement ce prêtre  jusqu'à ce qu’un supérieur hiérarchique  en décide autrement ». La popularité de Coughlin a joué ici un rôle décisif. En 1937, Edward Cardinal Mooney XE "Mooney Edward. Cardinal" qui vient de succéder à Gallagher tente de diminuer les activités de Coughlin, mais le Vatican intervient en sa faveur.

Dans un article de Justice Sociale XE "Justice Sociale" Coughlin résume sa politique : « J’ai consacré ma vie à combattre contre le capitalisme moderne, pourri et criminel, car il vole les travailleurs des biens de ce Monde. Mais coup pour coup j’attaque le communisme, car il nous vole le bonheur du Monde futur ». Sa déclaration est paradoxale. Son programme est anticapitaliste, nettement communisant et il se contredit en condamnant le communisme.

Cette antinomie résulte de son antisémitisme. Jusqu’à présent discret, il devient un de ses thèmes favoris. Il estime que les banquiers juifs ont soutenu la Révolution russe. Il écrit : « Il n’y a aucun doute que la Révolution russe (…) a été fomentée et organisée par une influence distinctement juive ». Coughlin brandit sans cesse la "menace mondiale judéo-bolchevique", prétendant que l'ensemble des dirigeants soviétiques, y compris Lénine et Staline, était juif. Il s’en prend aux financiers internationaux juifs qui maintiennent les Américains dans les affres de la crise. En 1935 il dénonce l’influence néfaste des « Tugwells, Frankfurters et le reste des Juifs » qui entourent le président. Dans neuf articles intitulés « Suis-je un antisémite ? » il désigne les Juifs comme étant « une minorité puissante dans son influence, une minorité dotée d’agressivité » empêchant de façon permanente la restauration des idéaux américains.

Des voix de politiciens au plus haut niveau blâment l’attitude de Coughlin. Dans un discours du 18 février 1936, John O’Connor XE "O’Connor John" déclare : « Il fait honte à tout décent catholique en Amérique (…) Je ne connais pas un seul prêtre de l’Eglise catholique à une exception près (l’évêque Gallagher de Détroit) qui approuve sa désacralisation de l’habit (ecclésiastique) par son intrusion en politique ».

Coughlin franchit une étape dans sa phobie d’une conspiration juive mondiale en publiant dans son magazine Justice Sociale sous forme de série les Protocoles des sages de Sion XE "Protocoles des sages de Sion" . Un faux document tsariste qui se présente comme le compte-rendu d'une conférence de dirigeants juifs complotant pour prendre le contrôle du monde. Les Protocoles ont été largement utilisés par la propagande nazie, mais dénoncés par les Alliés. Coughlin faisait-il mine de croire à leur authenticité, car elle justifie sa politique, ou s’en sert-il comme d’un outil de désinformation ?

Sa croisade anticommuniste conduit Coughlin à appeler le 23 mai 1938 dans Justice sociale » à la constitution d’un Front chrétien unifié. Il est ouvert à d’autres formations tel que l’American Bund ( pro-nazi ). Dans ses rallyes le Front demande « la liquidation des Juifs d’Amérique ». Le curé n’en garde pas moins une popularité exceptionnelle. Un sondage d'opinion réalisé en 1938 montre que 25 pour cent des sondés soutiennent tout ou partie de ses idées.

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938, la Nuit de cristal XE "Nuit de cristal" , un pogrom gigantesque organisé par les nazis met en émoi la population des démocraties occidentales. Alors que la compassion s’impose, Coughlin se déchaîne dix jours plus tard. Il se lance dans une diatribe antisémite. Il minimise la barbarie nazie, blâme les Juifs pour avoir imposé le communisme en Russie et note que les Allemands estiment à juste titre que les Juifs sont responsables des souffrances sociales et économiques dont leur pays a souffert sans discontinuité depuis le traité de Versailles. Le 18 décembre 1938, 2000 partisans de Coughlin défilent à New York pour protester contre des changements des conditions d’asile qui permettent l’entrée aux Etats-Unis d’un plus grand nombre de Juifs. Ils chantent : « Renvoyez les Juifs d’où ils viennent dans des bateaux pourris ». En décembre 1938 il reste toujours aussi actif. 45 stations de radio transmettent ses sermons hebdomadaires à des millions d’auditeurs. Il reçoit en moyenne 80 000 lettres par semaine.

Le 30 janvier 1939 Coughlin XE "Coughlin Charles" déclare : « Est-ce-que le monde entier doit aller à la guerre pour 600 000 Juifs allemands ? » En mars 1942, dans un article de Justice sociale, il va plus loin encore en accusant les Juifs d’avoir déclenché la guerre. Entre 1940 et 1942, il publie 102 articles antisémites. Toujours aussi provocateur, il écrit le 8 décembre 1939   « de nombreuses personnes se demandent ce qu’ils doivent craindre le plus, la combinaison Roosevelt-Churchill ou celle de Hitler et de Mussolini ».

Le gouvernement décide alors d’intervenir. Il rend difficile l’accès aux radios, malgré le Premier amendement de la Constitution américaine sur la liberté de parole. Puis l’administration révoque la possibilité d’utiliser la Poste pour envoyer Justice sociale. Après l’attaque de Pearl Harbour et la déclaration de guerre en décembre 1941, il est considéré comme sympathisant avec l’ennemi. Roosevelt XE "Roosevelt Franklin" envoie un de ses conseillers demander au cardinal Mooney d’intervenir pour que cessent ses menées subversives. Mooney informe Coughlin que s’il ne met pas fin à ses activités non religieuses, il sera suspendu comme prêtre. Coughlin obtempère et met fin à sa carrière publique en avril 1942.

Il est plus que temps car comme John Cogley, l’éditeur du Chicago Catholic Worker XE "Catholic Worker" , l’écrit dans une lettre du 22 mai 1939 à Coughlin :  « D’une certaine manière vous (êtes) la plus puissante voix catholique aux Etats-Unis (…)Vos opinions captivent des millions mais consternent encore plus de millions. »

On peut s’étonner que les positions extrêmes de Coughlin aient pu séduire des millions d’Américains, même après le début de la guerre. Elles reflètent un antisémitisme fortement implanté dans l’esprit de trop nombreux Américains. Une enquête d’opinion de novembre 1942 en est l’illustration. La question : «  Quels sont les groupes que vous ne voudriez pas voir arriver dans votre voisinage ? » La réponse : les Nègres 72%, les Juifs 42%.


Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.


Maryland State Archives
CBS : Columbia Broadcasting System
SPIVAK John, A Man in His Time, 1967.
Maryland State Archives.
Nouveau pacte, le New Deal, nom donné à la nouvelle politique économique proposée par Roosevelt.
WASHNIGTON POST, 17 janvier 1934, p. 1 et 2.
UNITED STATES HOLOCAUST MEMORIAL MUSEUM, WASHINGTON, D.C. Traduction
Mémorial de la Shoah, Paris, France.
Le 6 avril 1936 Coughlin écrit « les classes laborieuses et agricoles d'Amérique sont contraintes de travailler pour moins d'un salaire de subsistance tandis que les propriétaires de l'industrie proclament sans vergogne que leurs profits sont en hausse."
DINNERSTEIN Leonard, Anti-Semitism in America, Oxford University Press, New York, 1994, p. 115.
KAZIN Michael, The Populist Persuasion. An American History, Basic Books, a division of HarperColliers, New York, 1995, p. 109.
27 novembre 1938.
BRINKLEY, Alan. Voices of Protest: Huey Long, Father Coughlin, and the Great Depression. Knopf Publishing Group, New York, 1982.
En novembre 1938, l’hebdomadaire The New Republic l’accuse d’être « cyniquement conscient de diffuser des mensonges. » Il ajoute qu’il n’y avait « pas de différences éditoriales entre les hebdomadaires nazis et Social Justice de Coughlin.
DINNERSTEIN, op. cit. p. 120 et 121.
IBID. p. 131.
En quelques heures 190 synagogues sont démolies, incendiées pour la plupart, 7.000 magasins et entreprises juives sont détruits, 30.000 Juifs seront arrêtés et internés.
DINNERSTEIN, op.cit. p. 116.
IBID. p. 118.
TULL, Charles, Father Coughlin and the New Deal, University Press, Syracuse, 1965, p. 233.
BRINKLEY, op. cit.
FOGARTY Gerald, The Vatican and the American Hierarchy from 1870 to 1965, Anton Hiersemann, Stuggart, 1982, p. 278
BRINKLEY, op. cit.
DINNERSTEIN, op. cit. p. 131.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 08 avril 2012 a 13:58

Mouvements occidentaux pro-nazis
et antisémites.
1920-1945

Des crimes commis sans pression allemande.



Dans les Etats démocratiques, les partis fascistes on eu un rôle important dans ce qu’un historien appelle « la rage antijuive ». Pendant l’entre-deux-guerres, presque dans tous les pays de l’Europe occidentale existe un parti fasciste antisémite qui se réclame du national-socialisme. Ils sont certes minoritaires, mais chacun connaît le danger de minorités bien organisées et déterminées, capables de déstabiliser un régime. Pour nombre d’entre eux, le parti nazi se trouve juste au-delà de la frontière, prêt à apporter son aide.

En Suède, c’est le[b]SN Folkparti XE "NS Volkpartie" , au Danemark le parti National Socialiste Danois XE "National Socialiste Danois", en Finlande le Mouvement agraire antisémite Lappo XE "Lappo" , en Norvège le Rassemblement Nationaliste avec à sa tête Vidkun Quisling XE "Quisling Vidkun" qui deviendra le chef du gouvernement lors de l’occupation. En Angleterre c’est Oswald Mosley XE "Mosley Oswald" qui dirige les Chemises noires de l’Union Britannique des Fascistes.
Le Nationaal-Socialistische Beweging (NSB) XE "Nationaal-Socialistische Beweging (NSB)" en Hollande regroupe 100 000 membres, soit 1,25% de la population. En Belgique, le Vlaamsch Nationaal Verbond (VNV) XE "Vlaamsch Nationaal Verbond (VNV)" compte également 100 000 membres. Pour se situer au même niveau, la France, dont la population est cinq fois plus importante que celle de la Belgique ou de la Hollande, aurait dû compter 500 000 fascistes. On est loin du compte. Les principales organisations fascistes, le Parti populaire français (PPF) XE "Parti populaire français (PPF)" de Jacques Doriot XE "Doriot Jacques" , le Rassemblement national populaire (RNP) XE "Rassemblement national populaire (RNP)" de Marcel Déat XE "Déat Marcel" , et le Mouvement national révolutionnaire ne dépassent pas ensemble 65 000 membres à la vieille de la guerre.


Aucun des partis français n’a adopté les thèmes politiques du National-Socialisme. Le fossé creusé vingt ans plus tôt par la Grande guerre dans l’opinion publique est bien trop profond. Déat et Doriot sont à l’origine des dirigeants marxistes militants. Or les pires ennemis des nazis ce sont les marxistes. Les deux hommes ont été les soutiens déclarés de la Ligue Internationale contre l’Antisémitisme (LICA) XE "Ligue Internationale contre l’Antisémitisme (LICA)" , la grande organisation philosémite. « Doriot fut le héros et le leader des grandes campagnes antimilitaristes lancées par le parti communiste au cours de la décennie 1920 ». « Déat, pacifiste depuis toujours. Figure de proue du pacifisme français de la fin des années 1930 », écrit l’historien Simon Epstein. Tous les deux sont en 1938 « munichois ». C’est le fameux cri de Déat en 1939 : « Mourir pour Dantzig XE "Dantzig" , non ! » Paradoxalement, l’occupation de la France va les faire basculer dans le camp des mouvements fascistes pro-nazis antisémites.

Aux Etats-Unis le soutien aux nazis prend au seuil de la guerre sa forme la plus spectaculaire. Le nom même du principal mouvement fasciste, German American Bund XE "German American Bund" , affiche son allégeance à l’Allemagne. Des cohortes d’Américains, bottés de noir, uniformes bruns, portant brassards et drapeaux frappés de la croix gammée, descendent au pas de l’oie la cinquième avenue à New-York. Plus impressionnant encore, un rallye se tient le 20 février 1939 au Madison Square Garden XE "Madison Square Garden" à New-York. Plus de 22.000 manifestants conspuent Roosevelt et se lèvent aux cris de Heil Hitler. Des oriflammes à croix gammée flottent au vent. Les orateurs glorifient Hitler et l’Allemagne nazie, condamnent le communisme et appellent à l’élimination des Juifs.

Avec l’occupation allemande, les mouvements fascistes passent des déclarations et des manifestations à une action antisémite dure, souvent meurtrière. En Hollande et en Belgique, dès l’automne 1940, aux côtés de la police nationale, des unités fascistes nationales ont été le principal soutien des activités antijuives de la Gestapo. Le 11 septembre 1940 déjà, Mussert XE "Mussert" , le chef du Nationaal-Socialistische Beweging (NSB) XE "Nationaal-Socialistische Beweging (NSB)" , crée une formation de SS hollandais. En août 1944 ces SS nationaux comptent 4 000 membres et plus de 4 000 sympathisants.
En février 1941, près d’une année avant le début de la Shoah, des unités paramilitaires du NSB attaquent des restaurants et cafés juifs d’Amsterdam. La police n’intervenant pas, de jeunes Juifs organisent leurs propres groupes de défense. Le 11 février 1941, lors d’une bagarre entre les deux groupes, un membre du NSB est tué. La police allemande intervient et 389 Juifs sont envoyés à Mauthausen. Aucun ne survivra. Haans Albin Rauter XE "Rauter Hans Albin" , chef de la Gestapo en Hollande, crée en mai 1942 une Police volontaire auxiliaire sous ses ordres directs. Forte de 2 000 Hollandais, elle se compose de SS et de SA du NSB. Leur seule mission, traquer et arrêter les Juifs. Rauter est satisfait. Il écrit à Heinrich Himmler, le chef de la Gestapo à Berlin : « Les nouveaux escadrons de la police hollandaise font merveille en ce qui concerne la question juive et arrêtent des Juifs par centaines, jour et nuit ».

De leur propre initiative des groupes de membres du NSB se constituent dans le seul but de « débusquer » et de se « saisir » de Juifs qu’ils remettent aux Allemands contre paiement de primes. Leur capacité à produire un maximum de résultats est effarante. La Henneike Column XE "Henneike Column" avec seulement 35 hommes est arrivée à arrêter ou faire arrêter 3 400 Juifs en moins de six mois. Ses méthodes sont si brutales, mêlant chantages, tortures, extorsions, que les Allemands mettent fin à ses activités en septembre 1943.

En Belgique, des mois avant la Shoah, des centaines de militants du Vlaamsch National Verbond (VNV) XE "Vlaamsch National Verbond (VNV)" organisent un vrai pogrom à Anvers. Ils mettent à sac le quartier juif d’Anvers, incendient deux synagogues, brûlent les rouleaux de la Tora et mettent le feu à la maison du rabbin Rottenberg XE "Rottenberg Rabbin" .

Les « Mouvements de l’ordre nouveau », lisez pronazis, nombreux, particulièrement en pays flamand, comblent les insuffisances de la police régulière. Les plus radicaux sont les membres de la VNV. Une série d’organisations antisémites moins importantes les complète, telles que le Volksverwering, le Anti-Joodsch Front, le Nationaal Volksche Beweging. Ces activistes ne feront jamais défaut à la Gestapo. Les formations de combat du Rex de Léon Degrelle XE "Degrelle Léon" sont directement rattachées aux SS. Elles s’occupent d’abord du repérage des Juifs avant d’être autorisées à opérer des arrestations en fin 1943. « Une bande de crapules, traîtres à la patrie belge » seconde la Gestapo dans sa triste besogne, s’insurge en novembre 1943 Le Flambeau, une publication de la résistance.

En France les mouvements fascistes n’ont joué qu’un rôle secondaire dans les arrestations. Leur principale intervention, ce sont les 300 à 400 militants du PPF de Doriot qui, en uniforme, participent à la rafle du Vel d’Hiv XE "Vel d’Hiv" le 16 juillet 1942. Les fascistes français prêts à rejoindre des milices antijuives sont peu nombreux.


Copyrigth Marc-André Charguéraud. Genève. 2012. Reproduction autorisée sous réserve de mention de la source.


FRIEDLANDER, Saul, Les années d’extermination, l’Allemagne nazie et les Juifs, 1939-1945, Seuil, Paris, 2008, p. 161.
HIRSCHFELD Gerhart, Nazi Rule and Dutch Collaboration, Berg, New York, 1988, p. 285.
STEINBERG Maxime, L'étoile et le fusil, Volume 1, La vie ouvrière, Bruxelles, 1983, p. 138.
ZUCCOTTI Susan, The Holocaust, the French and the Jews. New York, 1993, p. 281. DREYFUS Francois George, Histoire de Vichy, Perrin, Paris, 1990, p. 686 cite un chiffre de 70 000 à 80 000 pour la zone occupée.
EPSTEIN Simon, Un paradoxe français. Antiracistes dans la collaboration et antisémites dans la résistance, Albin Michel, Paris, 2008, p. 368.
IBID. p.196.
LIPSTADT Deborah, Beyond Belief : The American Press and the Coming of the Holocaust, 1933-1945, The Free Press, New York, 1986, p.123. WYMAN David, Paper Walls : American and the Refugee Crisis, 1938-1941, Pantheon, New York, 1985, p.14-17.
HIRSCHFELD, op. cit. p. 287 et 288. 22 000 à 25 000 Hollandais rejoignirent les Waffen SS sur le front russe.
MOORE Bob, Victims & Survivors : The Nazi Persecution of the Jews in the Netherland : 1940- 1945, Arnold, New York, 1997, p. 66.
WARMBRUNN Werner, The Dutch under Occupation, Stanford University Press, Stanford, 1963, p. 107.
MOORE, op. cit. p. 71 et 72. Weerafdeling . Nom de ces groupes paramilitaires fascistes du NSB.
HIRSCHFELD, op. cit. p. 178 et 179. Proportionnellement aux populations respectives, ces 2 000 hommes seraient l’équivalent de 10 000 hommes en France.
FRIEDLANDER 2008 op. cit. p. 507.
HIRSCHFELD, op. cit. p. 176. MOORE, op. cit. p. 207. Il en va de même pour un groupe intitulé  « Département Juif » dirigé par un SS hollandais, membre du NSP, Dalmen von Buchholz.
BRACHFELD Sylvain, Ils n’ont pas eu les gosses, Institut de recherches sur le judaïsme belge, Bruxelles 1989, p. 14 au 17 avril 1941.
SAERENS Lieven, Antwerp’s Attitude Towards the Jews from 1918 to 1940 and its Implications for the Period of the Occupation, in MICHMAN Dan, Belgium and the Holocaust, Yad Vashem, Jerusalem, 1998, p. 193.
STEINBERG,1983, op. cit. p. 143.
STEINBERG Maxime, L'étoile et le fusil, Volume 2, La vie ouvrière, Bruxelles, 1986, p. 123. La Feldkommandantur actera plus tard : « Etant donné l’insuffisance des forces de police, l’arrestation de dizaines de milliers de Juifs (sic) à Anvers n’a pu s’accomplir sans le concours des mouvements d’ordre nouveau pour les dépister et les amener à la police de sécurité.»
IBID. p. 475.

Le financement des communautés juives d’Europe de l’Est réduit à néant par les régimes communistes
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 01 mai 2012 a 20:19

La politique généreuse mais vouée à
l’échec du JOINT.
1945-1952


Le financement des communautés juives d’Europe de l’Est
réduit à néant par les régimes communistes


L’American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT) XE "American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT)" est l’admirable et vaste organisation de secours financée et administrée par l’American Jewish Committee XE "American Jewish Committee " qui regroupe les Juifs les plus riches, la plupart d’origine germanique. Les programmes du JOINT en Europe dépassent en importance ceux additionnés de toutes les autres organisations caritatives présentes. Entre le début 1945 et la fin 1947, le JOINT a dépensé en Allemagne, Autriche et Italie, $ 17 millions et en Pologne, Roumanie et Hongrie $ 47 millions soit près de quatre fois plus.

Dans le premier cas il s’est agi de secourir les survivants de la Shoah. Dans l’autre le JOINT s’est principalement consacré à financer la renaissance des communautés juives nationales. Cet engagement considérable sera brutalement réduit à néant avec l’arrivée de gouvernements communistes dans ces trois pays. Un revers majeur peu connu du JOINT.

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut rappeler la politique constamment suivie par le JOINT : « Les Juifs ont le droit de vivre dans leur pays de naissance ou dans leur pays d’adoption. (...) Le succès du JOINT dépend de la vitesse avec laquelle il peut rendre ces Juifs et ces communautés juives économiquement indépendants, pouvant ainsi arrêter son assistance. »

C’est sur cette base que Joseph Schwartz XE "Schwartz Joseph" , le directeur du JOINT en Europe, décide d’apporter une aide massive sur plusieurs années aux populations juives survivantes de Pologne, de Roumanie et de Hongrie. Il ne s’agit pas seulement de secours ponctuels dans l’attente d’un départ ailleurs, mais de contribuer à une implantation en profondeur de ces populations pour qu’elles puissent aussi rapidement que possible devenir autonomes, indépendantes économiquement et rester dans leur pays d’origine.

Trois cas importants sont particulièrement intéressants. En Basse Silésie polonaise en juillet 1946 après l’expulsion des Allemands, 70 000 Juifs polonais rapatriés d’URSS et 15 000 venus d’autres parties de la Pologne y sont regroupés par le gouvernement. Dans une perspective à long terme, le JOINT met en place des coopératives dont il assure le financement. Il installe des structures communautaires, hôpitaux, écoles, homes d’enfant, hospices pour vieillards… La même politique est suivie en Hongrie pour les 150 000 Juifs qui y vivent encore. Le JOINT y finance entre autres 119 entreprises agricoles et 60 entreprises industrielles. Il en va de même en Roumanie, mais avec plus d’assistance et moins d’investissements. Malheureusement la situation va rapidement tourner au cauchemar.

Le 31 juillet 1947, le ministre hongrois de la Protection sociale envoie un signal négatif fort. Il déclare que « le JOINT finance des coopératives industrielles, des usines et des coopératives agricoles qui constituent des centres d’infection pleins de pus sur le corps de la démocratie hongroise tant à Budapest que dans le reste du pays ». Puis, en décembre 1949, le régime communiste met fin aux investissements du JOINT en arrêtant et en expulsant pour espionnage son directeur américain Israel Gaynor Jacobson. XE "Gaynor Jacobson.Israel"

C’est la conséquence d’une politique de capitalisme d’état. Elle est brutalement exposée le 8 septembre 1949 dans Uj Elet XE "Uj Elet" , le journal juif hongrois d’obédience communiste : « Les classes moyennes en tant que telles ont désormais accompli leur mission. Que cela leur plaise ou non, elles doivent se retirer de la scène de l’histoire pour laisser la place aux classes sociales montantes : les ouvriers et les paysans…. Ceux qui s’accrochent au vieil ordre économique et au style de vie petit-bourgeois favorisent une situation qui ne peut conduire qu’à un nouvel Auschwitz XE "Auschwitz" , à de nouveaux massacres. » Les Juifs sont particulièrement touchés. Sur 1 721 magasins nationalisés en Hongrie en 1949, 1 504 appartiennent à des Juifs.

En Pologne, le 21 mai 1948, les coopératives juives passent sous le contrôle d’un organisme d’Etat, l’Union centrale des coopératives. Début 1949, les écoles juives sont reprises par l’école publique polonaise.
En octobre 1949, toute autonomie des services de santé et des organisations juives est supprimée. Fin 1949 le gouvernement de Varsovie ferme les bureaux polonais du JOINT. En Roumanie la situation est similaire. Fin 1947 la monarchie est remplacée sous l’influence de Moscou par une « République démocratique ». Une loi d’août 1948 abolit tous les crédits juifs. C’est la faillite programmée des entreprises financées par le JOINT. Avant la fin de l’année, les homes d’enfants, les hôpitaux, les écoles et d’autres structures communautaires juives sont nationalisés.

Dans les trois pays la politique du JOINT de reconstruction des communautés juives est un fiasco. Au-delà des pertes financières, des centaines de milliers de Juifs qui ont choisi de ne pas fuir leur pays au lendemain de la Libération vivent une tragédie. Ils avaient confiance dans les plans du JOINT pour un renouveau juif. Spoliés de nouveau des biens qu’ils viennent d’acquérir, victimes d’une vague d’antisémitisme meurtrière et violente orchestrée par Moscou, ils sont de nouveau réduits à la misère et aux persécutions.

Après un long processus de « déshumanisation », ces Juifs sont devenus des « morts sociaux », comme le furent leurs coreligionnaires allemands avant la guerre. Pour leur malheur, après la prise de pouvoir des communistes et l’établissement du « rideau de fer », ils ne peuvent plus émigrer que très difficilement. Des centaines de milliers de ces « morts sociaux » sont pris au piège. Ils vont devoir survivre, des mois pour certains, des années pour d’autres sous la dictature communiste, parmi une population hostile.

A la suite des accords de Yalta XE "Yalta" de février 1945, le monde occidental savait que les pays du Centre et de l’Est de l’Europe allaient tomber sous l’influence soviétique. N’était-il pas raisonnable pour le JOINT de prévoir que Moscou allait imposer progressivement son modèle politique et économique à ces pays ? Ce modèle, qui ne laisse aucune place aux investissements privés, vouait au désastre les efforts d’investissement du JOINT.


André Charguéraud


Notes
HYMAN Abraham S. The Undefeated, Gefen Publishing House, Jérusalem and Hewlett NJ, 1993, p. 386.
BAUER Yehuda, Out of the Ashes, The Impact of American Jews on Post Holocaust European Jewry, Pergamon Press, Oxford, 1989, p. XVIII. Chiffres dérivés du tableau des dépenses du JOINT.
BAUER Yehuda. American Jewry and the Holocaust : The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press , Detroit, 1981, p. 182. Déclaration de Moses Leavitt, secrétaire général du JOINT, en 1943.
HYMAN, op. cit. p.180.
FROJIMOVICS Kinga, in BANKIER David éd. The Jews are Coming Back: The Return of the Jews to their Country of Origin after WW II, Berhahn, New York, 2004, p. 287. Rapport du ministre au parti.
Ibid, p. 291.
WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000, p. 67.
BAUER, op. cit. p. 165, 167 et 168.
BAUER, 1989, p. 156 et 157.

Cet article est extrait de “50 idées reçues sur la Shoah » un livre qui vient d’être publié.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 01 mai 2012 a 20:21

Cinquante idées reçues sur la Shoah

Par Marc-André Charguéraud






Depuis plus de dix ans, Marc-André Charguéraud traque les vérités non dites de la Shoah, en consultant les historiens les plus réputés du génocide, notamment anglo-saxons.
Sa connaissance des tenants et aboutissants relatifs aux massacres des Juifs dans la période de la Seconde Guerre mondiale lui permet de mettre dans des perspectives inédites certains épisodes trop rapidement interprétés.

Après la rédaction de huit livres sur le sujet, il propose ici de revisiter cinquante idées reçues sur la Shoah, une forme de dictionnaire thématique qui couvre les lettres A à J et qui sera suivi ultérieurement par un deuxième volume.

Sur les raisons pour lesquelles Auschwitz n’a pas été bombardé, sur la passivité des Juifs américains, la bravoure méconnue des Français à l’égard des enfants juifs ou le sort désastreux des rescapés juifs après 1945, Marc-André Charguéraud fait oeuvre nécessaire : il permet de confirmer que le désastre génocidaire de la Seconde Guerre mondiale a été rendu possible par un climat général de passivité dont l’Allemagne nazie a largement profité.

Marc-André Charguéraud a publié de nombreux ouvrages sur la Seconde Guerre mondiale. Diplômé de sciences politiques et de droit, MBA de Harvard, il s’est engagé en 1944 dans la Première Armée française.




SOMMAIRE


INTRODUCTION ………………………………………………………………… 15

1. ACCUEIL
CES SURVIVANTS DE LA SHOAH DONT PERSONNE NE VEUT, 1945-
1948……………………………………………………………………………… 19
Les pays victorieux restent antisémites et refusent
d’ouvrir leurs portes aux survivants juifs

2. AGENCE JUIVE
UN ACCORD AVEC LES NAZIS, 1933-1938 ……………………………. 24
Il sauvera 50 000 Juifs allemands

3. AGENCE POUR LES RÉFUGIÉS DE GUERRE
« TROP PEU, TROP TARD », 1944-1945 ……………………………….. 28

4. AIDE
PaS D’AIDE DES ALLIÉS POUR LES NEUTRES ACCUEILLANT LES
RÉFUGIÉS, 1942-1944 ………………………………………………………. 33
Des dizaines de milliers de Juifs auraient pu être sauvés
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8 CINQUANTE IDÉES REÇUES SUR LA SHOAH

5. ALIYAH
PAS POUR LES JUIFS AMÉRICAINS ! 1948-1952 ……………………… 38
Malgré les appels de Ben Gourion, peu de sionistes amériricains
iront en Israël rejoindre les survivants de la Shoah

6. ALLIÉS
EN GUERRE, ILS REFUSENT DE SAUVER DES JUIFS, 1942-1944 …. 42

7. ANTIJUDAÏSME
PIE XI ET PIE XII, UN ANTIJUDAÏSME COUPABLE, 1937-1965 …. 48

8. APPELS
APPELS AU SECOURS, 1936-1945 ……………………………………….. 53
Cris de désespoir et accusations des Juifs d’Europe

9. ARMÉE JUIVE
WASHINGTON ET LONDRES REFUSENT SA CONSTITUTION, 1940-
1944……………………………………………………………………………… 59
Les Juifs palestiniens interdits de combattre sous leur
propre bannière

10. ATTENDRE
LE SAUVETAGE DES JUIFS DEVRA ATTENDRE LA VICTOIRE, 1942-
1945……………………………………………………………………………… 64
Même si la Shoah continue ses massacres

11. AUSCHWITZ
DEVAIT-ON BOMBARDER AUSCHWITZ ? 1944 ……………………….. 68
Désaccords entre historiens

12. MOSES BECKELMAN
DEUX HOMMES SAUVENT 2 200 JUIFS POLONAIS D’UNE MORT
CERTAINE, 1939-1940 ……………………………………………………… 74
L’un devient légendaire, l’autre est oublié
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SOMMAIRE 9

13. BULGARIE
ELLE A SAUVÉ TOUS SES JUIFS ! 1940-1944 …………………………. 78
Une réalité ou une idée reçue ?

14. CATHOLIQUES ALLEMANDS
HITLER DÉMANTÈLE L’ÉGLISE CATHOLIQUE ALLEMANDE, 1933-
1939……………………………………………………………………………… 83

15. CATHOLIQUES POLONAIS
HITLER ASSASSINE 2 500 000 CATHOLIQUES POLONAIS, 1940-
1945……………………………………………………………………………… 88
Un génocide majeur trop souvent oublié

16. CHAMBON-SUR-LIGNON
LE CHAMBON-SUR-LIGNON ET LES JUIFS, 1942-1944 ……………. 92
Pourquoi faire de cette belle page du protestantisme
un mythe en multipliant par dix le nombre de sauvetages
?

17. « CHRÉTIENS ALLEMANDS »
UNE CATASTROPHE PROTESTANTE, 1933-1944 ……………………… 97
Jusqu’à la défaite, ils demandent l’élimination des Juifs

18. CHURCHILL
AVOCAT POUR LA CRÉATION D’UN ÉTAT JUIF, 1908-1944 ………. 101
Pourtant en novembre 1944 il abandonne son soutien

19. CHYPRE
52 000 SURVIVANTS Y SONT INTERNÉS, 1946-1949 ……………….. 107

20. CINQUIÈME COLONNE
LA CINQUIÈME COLONNE ARRIVE EN AMÉRIQUE, 1940-1941 …… 112
Un frein important à l’accueil des réfugiés
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10 CINQUANTE IDÉES REÇUES SUR LA SHOAH

21. COMPROMIS
UN BANQUIER JUIF CROIT POSSIBLE UN COMPROMIS AVEC
HITLER, 1932-1938 …………………………………………………………. 116

22. CONFÉRENCES
CONFÉRENCES SUR LES RÉFUGIÉS, UNE POLITIQUE SPECTACLE,
1938 ET 1943 …………………………………………………………………. 121
Des gesticulations politiques destinées à une opinion
publique choquée par les persécutions puis les massacres
de Juifs

23. CHARLES COUGHLIN
UN CURÉ CHAMPION AMÉRICAIN DE L’ANTISÉMITISME, 1934-
1942……………………………………………………………………………… 126
3 500 000 auditeurs suivent ses diatribes hebdomadaires

24. CROATIE
L’ARCHEVÊQUE STEPINAC ET LE GÉNOCIDE EN CROATIE, 1941-
1942……………………………………………………………………………… 132
Un « bienheureux » pour Rome, un complice du massacre
pour les Serbes orthodoxes

25. CROIX-ROUGE
LES DÉTENUS DES CAMPS DE CONCENTRATION SANS PROTECTION,
1921-1945 …………………………………………………………….. 138
Pendant les vingt années précédant la guerre, les Occidentaux
refusèrent d’approuver les protections proposées
par la Croix-Rouge

26. CROIX-ROUGE
UNE CONDUITE HONTEUSE ? 1945 ………………………………………. 142
Un témoignage et l’histoire
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SOMMAIRE 11

27. DACHAU
PIRE QUE MAJDANEK ? 1944-1945 …………………………………….. 146
Ce que pensent à tort les Occidentaux après la victoire

28. DANEMARK
UN EXEMPLE POUR L’OCCIDENT ? 1940-1945 ………………………. 150
Un « protectorat modèle », disait Hitler

29. DÉSUNION
ENTRE JUIFS AMÉRICAINS ET ANGLAIS, 1942-1944 ……………….. 157
Aucune unité face à la Shoah

30. DRANCY
SECOURIR LES JUIFS DE DRANCY, UNE IGNOMINIE ? 1943-1944 …. 163
Pouvait-on les laisser mourir de faim sachant que personne
ne viendrait à leur secours ?163

31. ÉGLISE CONFESSANTE ALLEMANDE
1933-1945 …………………………………………………………………….. 168
Elle n’a dénoncé que tardivement et avec manque de
conviction la persécution des Juifs

32. ÉGLISE PROTESTANTE ALLEMANDE
UNE VOLONTÉ COUPABLE D’OUBLI, 1945-1950 …………………….. 173
L’antisémitisme et l’antijudaïsme toujours présents
retardent toute repentance

33. ÉGLISE SUÉDOISE
SES « SILENCES », 1939-1944 …………………………………………… 178

34. ENCYCLIQUE
« MIT BRENNENDER SORGE », UNE ENCYCLIQUE POUR RIEN ? 1937 . 182
En l’absence de déclarations de l’Occident, l’encyclique
de Pie XI est de première importance
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12 CINQUANTE IDÉES REÇUES SUR LA SHOAH

35. ENFANTS
LES FRANÇAIS EXEMPLAIRES DANS LE SAUVETAGE DES
ENFANTS JUIFS, 1941-1945 ……………………………………………….. 187
La France laisse les autres pays très loin derrière elle

36. ENFANTS
SAUVEZ-LES ! JUILLET-AOÛT 1944 ……………………………………… 191
Un désastre pour 200 enfants en France, un triomphe
pour 600 en Belgique

37. ERREUR
LE MONDE COMMET UNE ERREUR DÉSASTREUSE, 1933 …………… 196

38. ÉTATS-UNIS
LE SCANDALE DES COMPTES AMÉRICAINS DES VICTIMES DE LA
SHOAH, 1945-2001 …………………………………………………………. 201

39. ÉTATS-UNIS
L’AMÉRIQUE NEUTRE REFUSE LES RÉFUGIÉS JUIFS, 1940-1941… 205

40. EUROPE DE L’EST
LES COMMUNISTES ACHÈVENT L’ÉLIMINATION DES JUIFS, 1945-
2000……………………………………………………………………………… 209

41. FASCISTES
MOUVEMENTS OCCIDENTAUX PRO-NAZIS ET ANTISÉMITES, 1920-
1945……………………………………………………………………………… 214
Des crimes commis sans pression allemande

42. FRANCO
L’AMBIVALENCE DU GÉNÉRAL FRANCO ENVERS LES JUIFS,
1940-1944 …………………………………………………………………….. 220
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SOMMAIRE 13

43. GESTAPO
CES JUIFS QU’ELLE N’ARRÊTE PAS. PRINTEMPS 1944 ……………… 225
30 000 Juifs vivent alors à Paris, recensés et portant
l’étoile jaune

44. HISTORIENS
QUAND HITLER A-T-IL DÉCIDÉ LA SHOAH ? 1920-1941 ………….. 229
Hypothèses et réalités

45. HITLER
LES JUIFS ALLEMANDS PLÉBISCITENT SA POLITIQUE ÉTRANGÈRE.
NOVEMBRE 1933 ……………………………………………………. 234
Un piège destiné à montrer au monde que Hitler fait
l’unanimité dans son pays

46. HONGRIE
L’HOMME QUI LIVRA 450 000 JUIFS AUX NAZIS EN HUIT
SEMAINES. PRINTEMPS 1944 ……………………………………………… 238
L’amiral Horthy, en tant que chef de l’Etat hongrois,
en est responsable

47. INACTION JUIVE
L’INACTION DES JUIFS AMÉRICAINS, 1942-1944 ……………………. 242
Des « raisons » qu’il faut examiner

48. ITALIE
LA ZONE D’OCCUPATION ITALIENNE, UN SALUT TEMPORAIRE.
NOVEMBRE 1942, SEPTEMBRE 1943 ……………………………………. 247

49. IZIEU
UN DRAME AFFLIGEANT, 1943-1944 …………………………………… 252
Les 44 enfants assassinés n’ont pas été dispersés à
temps
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14 CINQUANTE IDÉES REÇUES SUR LA SHOAH

50. JOINT
LA POLITIQUE GÉNÉREUSE MAIS VOUÉE À L’ÉCHEC DU JOINT,
1945-1952 …………………………………………………………………….. 257
Le fi nancement des communautés juives d’Europe de
l’Est réduit à néant par les régimes communistes



OUVRAGES CITÉS …………………………………………………………….. 261
REPÈRES CHRONOLOGIQUES ………………………………………………. 275
INDEX ……………………………………………………………………………. 283
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La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 13 mai 2012 a 20:13

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud livre que j'ai lu avec une tres grande attention qui fournit des details extremement precieux et interessants sur cette funeste periode et dont je conseille vivement la lecture.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud/Le monde commet une erreur désastreuse. 1933
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 08 juin 2012 a 13:25

Le monde commet une erreur désastreuse.
1933





« Le jour du boycott a été le jour de la plus grande lâcheté. Sans cette lâcheté, tout ce qui suivit ne serait pas arrivé », écrit après la guerre Léo Baeck. Le rabbin se réfère au boycott des magasins et des affaires juives organisé par les nazis le 1er avril 1933. Il dénonce la passivité et le soutien à Hitler de la population allemande et des dirigeants étrangers pendant les six mois qui ont suivi sa nomination comme Chancelier du Reich, le 31 janvier 1933.

11 millions de protestants, soit près de 90%, ont voté pour les nazis en juillet 1932. Sans surprise, la plupart, regroupés dans le mouvement inféodé aux nazis des « Chrétiens allemands », ont continué dans la même voie l’année suivante. On aurait toutefois pensé que les pasteurs, qui allaient fin 1933 fonder « l’Eglise confessante » pour contrer les « Chrétiens allemands », se seraient montrés plus critiques. Il n’en fut rien.

Otto Dibelius XE "Dibelius Otto" , cofondateur avec Martin Niemöller XE "Niemöller Martin" de l’Eglise confessante, affirme à la radio le 4 avril 1933 que le gouvernement a bien raison d’organiser un boycott. «L’Eglise ne doit pas et ne peut pas empêcher l’Etat de maintenir l’ordre par des mesures sévères (…) et vous savez, mes amis, que nous sommes des gens d’ordre, de droit et de discipline ». Quelques semaines plus tard, Niemöller déclare dans le Völkischer Beobachter XE "Völkischer Beobachter"  : « Dans notre peuple, en de nombreux groupements, l’espoir a surgi d’une association nouvelle entre la nation et l’église chrétienne, entre notre nation et Dieu ». 

Les catholiques à l’appel de leur clergé ont massivement et constamment voté pour leurs propres partis contre les nazis. Ils vont cependant apporter les voix décisives au Führer lors du vote des pleins pouvoirs du 23 mars. Un changement de politique dicté par le pape Pie XI XE "Pie XI" qui constate que depuis les élections du 3 mars les nazis possèdent la majorité au Reichstag. Il s’estime obligé de composer. Hitler a plusieurs fois déclaré qu’il revendique la sphère politique mais qu’il garantit le religieux aux Eglises. Le Vatican, qui depuis longtemps cherche un accord formel avec le gouvernement allemand, pense qu’il faut saisir l’occasion pour négocier un Concordat, quitte à abandonner toute participation au pouvoir politique. Un Concordat s’appliquera dans la durée et Rome pense à tort que le gouvernement nazi n’est que transitoire.

Dans l’attitude de Pie XI, il ne faut pas négliger une phobie du bolchevisme. Il aurait dit à François Charles-Roux XE "Charles-Roux François" , l’ambassadeur français auprès du Saint Siège : « J’ai modifié mon opinion sur M. Hitler à la suite du langage qu’il a tenu ces jours-ci sur le communisme. C’est la première fois, il faut bien le dire, que s’élève une voix de gouvernement pour dénoncer le bolchevisme en termes aussi catégoriques et se joindre à la voix du pape ».

Les marxistes allemands ont eu un comportement étrange qui les a conduits à accepter dans les faits la mise en place du régime nazi. Ils sont pourtant 13 millions, bien organisés avec leurs milices entraînées et armées qui font le coup de feu chaque jour et des syndicats ouvriers puissants qui sont à leurs ordres. Entre leurs mains deux armes redoutables qu’ils ont déjà utilisées au début des années vingt : la grève générale et l’utilisation de la force.

Mais les marxistes obéissent aux directives de Staline XE "Staline Josef" . Comme Pie XI et de nombreux observateurs bien informés, Staline estime « que le régime nazi doit tôt ou tard s’effondrer et se briser entre les différents groupes qui le composent. Il a une base sociale diffuse, celle d’un parti de protestation, il n’a pas de programme politique clair à offrir ». L’historien Ian Kershaw XE "Kershaw Ian" donne une excellente analyse de la situation : « Son aversion pour les socialistes est à l’origine de l’invraisemblable politique que Staline impose au Parti Communiste allemand (...) Il aide Hitler à détruire la république de Weimar, comptant sur lui pour détruire les social-traîtres et ne croyant pas que le nazisme leur survivra. Ainsi la voie serait libre pour faire la révolution (…) Mais Hitler n’élimine pas seulement les socialistes, il se débarrasse aussi des communistes ... »

Hitler XE "Hitler Adolf" n’a pas de soucis à se faire du côté des démocraties occidentales. Déjà en décembre 1930 dans le Populaire XE "Populaire" , Léon Blum XE "Blum léon" écrivait : « Je crois que l’astre hitlérien est déjà monté au plus haut de sa course, qu’il a touché son zénith». D’ailleurs, ajoute-t-il, si un jour « l’absurde baladin du racisme arrivait tout de même au pouvoir, il sentirait tomber sur lui le lourd manteau de prudence et l’on pourrait s’attendre à l’une de ces métamorphoses opportunes comme il s’en produit souvent ». Après le boycott du 1er avril 1933, Léon Blum met publiquement en garde contre  «toutes réactions nationalistes». Dans la grande tradition de vœux pieux imprégnés de rhétorique humanitaire, il estime qu’il vaut mieux répondre à la force par la « révolte des consciences ».

Aux Etats-Unis, le 16 mai 1933, le président Roosevelt XE "Roosevelt Franklin" lance un appel au désarmement et à la paix. Le jour suivant, Hitler lui répond devant le Reichstag dans son fameux discours de paix. Il approuve l’appel de Roosevelt et ne réclame qu’une chose, l’égalité avec les autres nations sur le plan de l’armement. A Washington le porte-parole déclare : « Le Président a été enthousiasmé par la façon dont Hitler a accepté ses propositions ». Six semaines à peine après le boycott des affaires et magasins juifs en Allemagne, Roosevelt ne demande qu’à être rassuré.

En Grande-Bretagne, le ton est donné par Winston Churchill XE "Churchill Winston" qui, malgré son grand sens politique, montre qu’il n’arrive pas à saisir la personnalité de Hitler. En 1935 encore, il prend une position équivoque à l’égard du Führer. Il se demande si Hitler « va déclencher sur le monde une nouvelle guerre désastreuse pour la civilisation, ou bien s’il prendra sa place dans l’histoire comme l’homme ayant rendu l’honneur et l’esprit de paix à la grande nation allemande, sereine et forte, au premier rang du cercle de famille qu’est l’Europe ».

Paradoxe de ces temps troublés, face au danger bolchevique la communauté juive allemande est à l’unisson. Le rabbin Léo Baeck XE "Baeck Leo" déclare en public à la fin mars 1933 : « La révolution allemande et nationale que nous vivons en ce moment montre deux directions qui tendent à se rejoindre : la lutte pour surmonter le bolchevisme et celle qui vise à rénover l’Allemagne. Comment se situe le judaïsme face à ces deux objectifs ? Le bolchevisme étant un mouvement athée est l’ennemi le plus violent et le plus acharné du judaïsme (…) Un Juif qui se fait bolcheviste est un renégat. L’idéal et la nostalgie des Juifs allemands est bien la rénovation de l’Allemagne ».

Cette « nostalgie » pousse certains intellectuels Juifs à aller jusqu’à déclarer qu’ils auraient approuvé le régime nazi s’il n’avait pas été antisémite. En témoignent ces mots du rabbin Elie Munk XE "Munk Elie"  : « C’est à partir du judaïsme que je rejette la doctrine marxiste,  je me reconnais dans le socialisme national une fois ôtée sa composante antisémite. Sans l’antisémitisme, le socialisme national trouverait ses plus chauds partisans chez les Juifs fidèles à leur tradition ». Au vu de toutes ces prises de positions, est-il exagéré de conclure que pour la plupart des acteurs l’arrivée du national-socialisme au pouvoir a plutôt été considérée avec sympathie et pour le moins n’a pas été combattue ? Certes des voix se sont élevées pour dénoncer les emprisonnements d’opposants politiques, l’abandon de l’habeas corpus, les renvois arbitraires de fonctionnaires et autres dérives inadmissibles d’un régime totalitaire qui s’installe. Le soulagement de voir l’Allemagne s’éloigner d’un chaos total qui l’aurait détruite a relégué ces mesures scélérates au second plan.

Fin 1932, la gauche marxiste et les nationaux-socialistes totalisent les trois quarts des représentants du Reichstag. Il ne reste que deux choix de régime possibles, le marxisme ou le nazisme. Hitler a éloigné le spectre angoissant pour les occidentaux d’une Allemagne bolchevique. En juillet 1932, la droite et la gauche se battent à Hambourg : 19 victimes et 285 blessés. Rien qu’en Prusse, entre le 1er et le 20 juin 1932, il y eut 461 échauffourées qui firent 82 morts. Entre 1928 et 1932, la production industrielle allemande a chuté de 42%, une situation économique et sociale insupportable. Hitler a rétabli l’ordre, condition essentielle à la reprise économique. Quant aux mesures odieuses décidées par le régime nazi, un consensus se dégage pour penser qu’il ne s’agit que d’une situation momentanée car le régime ne durera pas. Cette erreur de jugement grave a eu des conséquences catastrophiques.

Marc-André Charguéraud




LEVIN Nora, The Holocaust Years,The Nazi Destruction of European Jewry, 1933-1945, Robert Krieger, Malabar Florida, 1990, p. 22. Léo Baeck deviendra en septembre 1933 président de la Reichsvertretung des Deutschen Juden, l’organisation faîtière des Juifs d’Allemagne.
REYMOND Bernard, Une Eglise à croix gammée : Protestantisme allemand au début du régime nazi, 1932- 1935, L’Age d'Homme, Lausanne, 1980, p.79.
GUTTERIDGE Richard, Open thy Mouth for the Dumb : The German Evangelical Church and the Jews 1879- 1950, Harper Row, New York, 1976, p.78.
CONWAY J.S, La Persécution nazie des églises 1933-1945, Editions France Empire, Paris, 1969, p. 89. 19 juillet 1933.
Parti du centre et Parti bavarois.
Il fallait pour les pleins pouvoirs une majorité des deux tiers alors que les nazis et leurs alliés n’avaient qu’une majorité simple.
CONWAY, op.cit. p. 61. « Le gouvernement national voyant dans le christianisme le fondement inébranlable de la vie morale de notre peuple, attache la plus haute importance au développement et au maintien des relations les plus amicales avec le Saint Siège (...). Les droits des églises ne seront pas touchés, leurs relations avec l’état ne seront pas changées.» Discours de Hitler au Reichstag le 23 mars 1933.
LACROIX-RIZ, Annie, Le Vatican, l’Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale à la guerre froide, Armand Colin, Paris, 1996, p 154. Propos rapportés par l’Ambassadeur.
KERSHAW Ian, Hitler’s Myth’s, Images and Reality in the Third Reich, Oxford Clarendon Press, Oxford, 1983, p. 29.
JELEN Christian, Hitler ou Staline : le prix de la paix, Flammarion, Paris, 1988, p. 16 et 17. Une première fois Staline sous-estime Hitler.
GREILSAMMER Ilan, Blum, Flammarion, Paris, 1996. p. 272.
THALMANN Rita, L’Antisémitisme en Europe Occidentale et les réactions face aux persécutions nazies des Juifs pendant les années trente dans L’Allemagne et le génocide Juif, François Furet, (Direction) Gallimard, Le Seuil, Paris, 1985, p. 140.
SHIRER William, Le IIIème Reich, Stock, Paris, 1990, p.231.
FEDIER François, Martin Heidegger, Ecrits Politiques, 1933-1939, Gallimard, Paris, 1995, p. 60.
IBID, p. 15.
MUNK Elie, Le Judaïsme face à ce qui l’entoure, Frankfurt, 1933, cité par FEDIER, op. cit. p. 14 et 15.
SHIRER, op. cit. p. 184.
FEDIER, op. cit. p. 55.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 14 juillet 2012 a 11:28

3 200 00 Juifs polonais n’émigrent pas.
1933-1939

Plus de 90% seront assassinés par les nazis.



Entre 1933 et 1939, 50% des Juifs du Grand Reich ont fuit le régime nazi. En Pologne seuls 4% des Juifs polonais sont partis avant que le désastre ne s’abatte sur eux. Un déséquilibre fatal alors que pendant cette période les persécutions en Pologne ont été d’un niveau proche de celles qui ont sévit en Allemagne.

Les Juifs polonais ont été exclus de l’économie contrôlée par l’Etat. L’accès à la fonction publique à quelque niveau que ce soit leur est interdit. Le boycott de l’industrie, des professions libérales et des magasins juifs se généralise. Il y avait 9.500 boutiquiers en 1929, ils ne seront plus que 3.000 en 1938. La licence nécessaire leur a été retirée, alors que le nombre de leurs concurrents non juifs ne diminuait que de 2%.

En 1937 les associations professionnelles de docteurs, d’ingénieurs et d’architectes adoptent les « paragraphes aryens » qui interdisent aux Juifs d’exercer ces professions. L’accès aux universités est limité par l’établissement de quotas et par la violence que font régner des étudiants fascisants sur leurs condisciples juifs. Comme en Allemagne, le délit d’opinion soumet les Juifs à l’arbitraire le plus abject. Le délit d’injure à la nation polonaise fait son apparition en 1936. Seuls les Juifs s’en rendent coupables.

La politique du gouvernement est claire. En 1936 le premier ministre Slawoj Skladkowski déclare « un combat économique contre les Juifs par tous les moyens mais sans recours à la force ». Plus tard il ajoute : « Du point de vue du gouvernement, l’émigration est indispensable à la solution du problème juif » En octobre 1938, l’ambassade de Pologne à Londres renchérit auprès du Foreign Office : «le problème juif devient intolérable et il est vital de trouver un débouché pour les Juifs polonais ». Le directeur des nationalités au ministère de l’intérieur conclut : «Tout le monde est aujourd’hui antisémite en Pologne. Nous ne pouvons pas assigner un policier à chaque Juif et nous n’avons pas l’intention de pendre nos jeunes parce qu’ils sont antisémites ».

L’Eglise catholique n’est pas en reste. Dans une lettre pastorale du 29 février 1936 du Cardinal Hlond, primat de Pologne écrit : «il est vrai que les Juifs commettent des fraudes, pratiquent l’usure et la traite des blanches. Il est vrai que du point de vue religieux et éthique, l’influence à l’école de la jeunesse juive sur la jeunesse catholique est généralement satanique ... » Il continue : «Il est vrai que les Juifs se battent contre l’église catholique, qu’ils sont libres penseurs et constituent l’avant-garde de l’athéisme, du bolchevisme et de l’activité révolutionnaire ». Il conclue avec ce jugement terrible et sans appel : «Un problème juif existe et il existera tant que les Juifs resteront juifs ». Traduisez « Tant que les Juifs ne seront pas convertis au catholicisme ».

Toujours en 1936, un périodique jésuite appel à l’élimination des Juifs de la société civile : «On doit laisser les Juifs vivre, mais ils doivent être éliminés de la vie de la société chrétienne. Il est nécessaire de leur donner des écoles séparées (...) pour que nos enfants ne soient pas infectés par leur moralité douteuse ». Comment s’étonner qu’en fin 1936, plusieurs milliers d’étudiants polonais en pèlerinage fassent solennellement le voeu de « transformer la nation polonaise en un état purement catholique (...) et de n’avoir de cesse que le dernier Juif soit chassé de Pologne, mort ou vif ».

On comprend dans ces conditions qu’entre 1933 et 1939, le pourcentage des victimes juives en Pologne dépasse très largement celui des Juifs allemands. Un auteur estime à des centaines le nombre des victimes entre 1935 et 1937 seulement. Malgré cette situation catastrophique, aucun pays n’est prêt à recevoir une multitude de «Polaks » qui ne parlent que yiddish, s’habillent étrangement et sont pour plupart sans ressources.

La Conférence d’Evian ignora les Polonais et donna la priorité aux réfugiés Allemands. Myron C.Taylor, le représentant américain, écrivait le 10 juillet 1938 que la plupart des Etats participants estiment « qu’il serait fatal de donner le moindre encouragement aux Polonais, aux Roumains ou aux autres états d’Europe centrale, car ils commenceraient immédiatement à mettre une telle pression sur leurs minorités que nous nous retrouverions avec un problème monstrueux sur les bras ». On ouvrait la boîte de Pandore et risquait un raz de marée que l’on ne pourrait pas endiguer.

Un changement radical de la politique d’émigration des Etats-Unis illustre cet abandon des Juifs d’Europe centrale. Au tournant du vingtième siècle plus d’un million de Juifs d’Europe de l’Est sont arrivés en Amérique. La nouvelle politique américaine d’immigration de 1924 ferme la porte, elle n’accorde à la Pologne qu’un quota annuel dérisoire de 6.524 personnes par an. Il ne fut rempli entre 1930 et 1939 qu’à concurrence de 60% et ce n’était pas faute de candidats..
L’immensité du problème posé par 3 300 000 Juifs polonais effraie. Dans sa lâcheté, le monde baisse les bras. La peur d’avoir à sauver des millions de gens sert de prétexte pour ne pas en secourir des centaines de milliers.

Dans ces conditions, la Palestine reste pour certains une dernière possibilité. Un leader sioniste révisionniste polonais qui fera beaucoup parler de lui, Vladimir Jabotinsky, donne l’alerte : « les éléments déchaînés vont bientôt s’abattre sur l’ensemble de la population de l’Europe de l’Est, et avec une telle force que le désastre allemand en sera éclipsé ». Pour lui, la catastrophe est imminente et il est urgent d’évacuer 750 000 Juifs de Pologne.

Dans une conférence célèbre de septembre 1936 à Varsovie, Jabotinsky donne une seule destination possible : les deux rives du Jourdain, la Palestine, la patrie historique du peuple juif. Quelques semaines auparavant, le 2 août 1936, I. Grynbaum, membre du comité exécutif de l’Agence Juive, avait déclaré à la presse à Varsovie : « Nous devons partir. Pour la grande masse des Juifs de Pologne, l’heure de l’exode XE "exode" a sonné »..

Le seul enthousiasme que Jabotinsky soulève c’est paradoxalement celui du colonel Beck, le chef du gouvernement polonais. Il applaudi : un Juif confirme qu’il faut que les Juifs partent et c’est urgent. Un Juif cautionne la politique polonaise d’expulsion des Juifs qui a été l’objet de tant de critiques à l’étranger.

La communauté juive polonaise, elle, s’est violemment élevées contre le plan Jabotinski. Pour le Bund, la grande centrale syndicale, la solution du problème juif passe par la constitution en Pologne d’un état socialiste. C’est en Pologne que la bataille doit avoir lieu. Dans leur grande majorité les Juifs ne désirent pas émigrer malgré de terribles conditions de vie. Ils vivent dans ce pays d’accueil depuis des siècles et pensent que leur force est de rester ensemble en bravant l’adversité. Ils considèrent comme une trahison que Jabotinsky, comme le gouvernement antisémite, encourage leur départ de Pologne. Rester et mourir, voilà ce qui arriva, mais cela, ils ne pouvaient pas l’imaginer.

L’American Jewish Joint Distribution Committee, le JOINT, la grande organisation caritative américaine réagit de la même façon. Déjà, à la fin des années vingt, le JOINT avait décidé «qu’en aucune circonstance il ne financerait l’établissement des Juifs à l’étranger ». Pour elle « La solution au problème doit être cherchée là où les Juifs vivent ». Elle va accorder de généreuses subventions destinées à soulager les misères les plus criantes et à relancer un minimum d’activité économique par le biais de divers financements

A Evian, Lord Winterton, le représentant britannique dresse une barrière supplémentaire. Il oppose une fin de non-recevoir à toute discussion sur l’immigration juive en Palestine : «On a fait valoir dans certains milieux que l’ensemble du problème, tout au moins en ce qui concerne les réfugiés juifs, pourrait être résolu si seulement on ouvrait toutes grandes les portes de la Palestine aux immigrants juifs, sans restrictions d’aucune sorte. Je tiens à déclarer avec toute la netteté possible que je considère toute proposition de ce genre entièrement insoutenable ».

Le manque de vision des uns, le refus d’accueil des autres ont conduit[b] 3 000 00 de Juifs polonais à la mort. Ils représentent 52% des victimes de la Shoah alors que celles du Reich s’établissent à 3,7%. Des chiffres trop rarement articulés qui montrent qu’avant la guerre une priorité devait être donnée aux Polonais comme elle le fut aux Allemands.

Le Président Roosevelt écrivait en janvier 1939 à propos des Juifs de l’Est: « Je ne pense pas que le départ de 7 millions de personnes de leur domicile actuel et leur relogement dans d’autres parties du monde seraient possibles, ni qu’ils soient une solution au problème.» Roosevelt avait raison : tous les Juifs n’auraient pas pu quitter la Pologne mais le monde démocratique pouvait et devait se porter au secours de quelques centaines de milliers. Il s’y est lâchement refusé.

140 000 Juifs polonais sur un total de 3 300 000. 439 000 Juifs du Grand Reich (Allemagne, Autriche, Protectorat de Bohème-Moravie) sur un total de 869 000.

Notes

MARCUS Joseph, Social and Political History of the Jews in Poland 1919-1939, Mouton Publishers, New York,1983, p 388.
BAUER Yehuda, American Jewry and the Holocaust The AJJDC 1930-1945, Wayne State University Press, Detroit, 1981, p 29.
GUTMAN Israel, Encyclopedia of the Holocaust, Collier MacMillan, London, 1990, p. 1799.
MENDELSOHN Ezra, The Jews of East Central Europe between the World Wars, Indiana University Press, Bloomington, 1983, p.167
HELLER Celia, On the Edge of Destruction : Jews of Poland between the Two World Wars, Schoken Books, New York, 1977, p. 76
MARCUS, op. cit. p. 243.
DAWIDOWICZ Lucy, The Holocaust and the Historians, Harvard University Press, Cambridge, 1981, p. 92.
MENDELSHON, op. cit. p.71.
HELLER, op. cit. p.138.
KORZEC Pawel, Juifs de Pologne : La question juive pendant l'entre deux guerres, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, Paris, 1980, p.248. Déclaration début 1936.
MARTIN Gilbert, l’Atlas de la Shoah, Edition de l’Aube, Paris, 1992, p. 21.
HELLER, op. cit. p. 113.
HELLER, op. cit. p.110.
MARCUS, op. cit. p.356.
GUTMAN, MENDELSOHN, REINHARZ, SHMERUK, The Jews of Poland between the Two World Wars, University Press of New England, 1989, p.105.
ELISSAR Eliahu Ben, Le facteur Juif dans la politique étrangère du III èm Reich, 1933-1939, Julliard, Paris, 1969, p. 302. Chiffre à 500 le nombre de Juifs morts dans les pogromes entre 1934 et 1938.
STRAUSS Herbert, Immigrant from the Nazi Period to America, New York, 1987, p. 366. Près de 5 000 000 de Juifs habitaient en Pologne, Hongrie, Roumanie et Tchéquie.
MARCUS, op. cit. p. 516.
KOTZEC, op. cit. p. 315.
MARCUS, op. cit. p. 391.
Actes du Comité Intergouvernemental, 6-15 juillet 1938, Evian.
GUTMANN, op. cit. p. 1799.
FEINGOLD Henry L, The Politics of Rescue : The Roosevelt Administration and the Holocaust , 1938.1945, Rutgers University Press, New Brunswick N J, 1970, p. 53. Roosevelt à son ministre des Affaires étrangères le 14 janvier 1939.




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