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Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 29 avril 2007 a 19:41

Avec l'accord du Prof. David Bensoussan que je remercie vivement pour cette formidable contribution en faveur de notre forum Darnna, je voudrais exposer ici, au fur et a mesure, les differents temoignages d'anciens eleves de l'AIU, reccueillis en un ensemble extremement emouvant qui a fait l'objet de la publication "Souvenirs et Reflexions sur l'oeuvre de l'Alliance Israelite Universelle" aux Editions Du Lys en 2002.





TEMOIGNAGES
Souvenirs et Reflexions sur l'oeuvre de
l'Alliance Israelite Universelle
par David Bensoussan - Edmond Elbaz
Les Editions Du Lys - 2002



"Un diction arabe dit que celui qui m'apprend une lettre me possede comme esclave, "man allamani barfan malakani abdan".
L'ecole de l'Alliance m'a appris la premiere lettre de chacune de mes langues. Elle m'a appris a etre l'enfant de mon pays, d'ou les circonstances historiques et politiques m'ont chasse ; elle m'a incite et m'incite encore a tenter d'etre digne de mes ancetres talmudistes, a accueillir Shakespeare dans sa langue et a m'alimenter a toutes les richesses de la France. Les premieres lettres auraient suffi pour me remplir de gratitude, mais toutes les autres ont suivi et je ne cesse de les dechiffrer et d'essayer de les inscrire jour apres jour."

Texte de Naim Kattan sur la couverture du livre.










Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 29 avril 2007 a 19:43

Préface

Bient√īt un si√®cle et demi d'activit√©s qui ont fait rayonner la langue fran√ßaise de par le monde. Le mandat de l'Alliance isra√©lite universelle (AIU) a donn√© aux Juifs de la diaspora l'occasion d'avoir une ouverture sur le monde moderne depuis la seconde moiti√© du XIXe si√®cle. Pour la plupart, les Juifs des pays musulmans √©taient prisonniers d'un statut de dhimmi (tol√©r√©) dans des pays islamiques, et leurs droits y √©taient inf√©rieurs par rapport √† ceux de la population islamique majoritaire. L'Alliance n'a pas seulement apport√© une nouvelle dimension culturelle, mais elle a aussi contribu√© √† faire conna√ģtre au monde le sort difficile des Isra√©lites et √† insuffler √† ces derniers un go√Ľt de libert√© et d'affranchissement. En rapportant les exc√®s envers les Isra√©lites, l'Alliance a contribu√© au fait que les oppresseurs durent rendre des comptes parce que l'opinion internationale en fut saisie. L'on a souvent tendance √† oublier cette contribution de l'AIU, car les puissances coloniales ont fini par faire r√©gner l'ordre et la paix, mettant fin √† une ins√©curit√© s√©culaire.


L'Alliance est plus qu'une institution de scolarisation. Tout celui qui est pass√© par son moule a pu b√©n√©ficier de l'apport du corps enseignant tout d√©vou√© √† sa t√Ęche. Les professeurs ne voulaient pas seulement que diffuser un enseignement, mais visaient l'excellence. Ils avaient pour leurs √©tudiants les ambitions les plus nobles. Ils tenaient tellement √† ce qu'ils r√©ussissent que cela transparaissait au quotidien. C'est dans une atmosph√®re familiale et privil√©gi√©e que les √©l√®ves re√ßurent une √©ducation et des enseignements de la vie.


Doit-on rappeler la r√©ussite des finissants de l'Alliance ? L'Alliance a permis d'ouvrir tout grand la voie vers des carri√®res professionnelles tant dans la science que dans les arts. L'√©num√©ration non seulement des cas de r√©ussite mais aussi des statistiques portant sur les dizaines de milliers d'autres √©l√®ves qui sont pass√©s par ses √©tablissements serait fastidieuse. Mais il y a plus encore : O√Ļ que l'on soit sur le continent, l'on rencontre des anciens amoureux et nostalgiques qui ont conserv√© un merveilleux souvenir de leur s√©jour, de leurs professeurs et des copains farceurs.


La pr√©sence de l'A.I.U sur les bords du St Laurent s'est faite tout naturellement avec l'arriv√©e des Juifs d'Afrique du Nord et du Moyen Orient. Cette pr√©sence bien qu'√©tant un ph√©nom√®ne r√©cent, a pris en quelques ann√©es une importance ind√©niable. Importance due, certes, au fait fran√ßais au Qu√©bec, mais aussi √† une volont√© de mettre en commun des exp√©riences p√©dagogiques qui ont fait leurs preuves dans les √©tablissements de l'Alliance de par le monde. Les √©coles juives de Montr√©al, anglophones et francophones sont toutes aujourd'hui affili√©es √† l'AIU, et pr√®s de 7000 √©l√®ves b√©n√©ficient de cette association. Nombreux sont les professeurs qui sont des anciens de l'Alliance et qui ont re√ßu eux-m√™mes de leurs a√ģn√©s des valeurs qu'ils retransmettent au Canada avec la m√™me ferveur, dans le respect d'autrui et dans la fiert√© du patrimoine juif. Dans le contexte canadien, les √©tablissements affili√©s √† l'Alliance couvrent l'ensemble des tendances religieuses fort diff√©rentes, allant du mouvement lib√©ral √† l'ultra orthodoxie.


Avec le recul du temps, on commence √† r√©aliser la dimension du d√©fi titanesque relev√© par l'Alliance tant su rle plan des efforts p√©dagogiques et organisationnels que sur le plan financier. L'AIU nous donne ici une le√ßon d'histoire exemplaire qui aura marqu√© l'histoire du peuple juif en diaspora. Fasse que l'Ňďuvre pass√©e de l'Alliance puisse nous inspirer pour pouvoir continuer et pers√©v√©rer dans la foul√©e de son id√©al.


David Bensoussan Edmond Elbaz








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 29 avril 2007 a 19:45

Avant-Propos

Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose à faire
Samuel Daniel Lévy
(1874-1971)


Dans ce recueil de t√©moignages, nous avons voulu permettre aux anciens de l'Alliance de t√©moigner de leurs exp√©riences respectives. Nous nous sommes vite rendu compte que ces t√©moignages √©taient tous empreints de nostalgie et d'admiration pour l'Ňďuvre √©ducative de l'institution de l'Alliance. Les t√©moignages viennent d'originaires des grandes villes du Maroc tout comme Mekn√®s, Mazagan, Marrakech, mais aussi des r√©gions √©loign√©es du bled marocain ainsi que de l'Irak et de l'Iran.

Peut-on envisager des souvenirs de classe sans leurs cancres et leurs farceurs ? Nous avons √©t√© chanceux de pouvoir mettre la main sur des notes personnelles de l'artiste et po√®te Isaac D. Knafo connu sous le nom de IDK, qui nous conte avec sagacit√© des sc√®nes de classe dans sa ville de Mogador natale ainsi que son voyage √† Paris √† l'√Čcole Normale Isra√©lite Orientale (√ČNIO), des souvenirs de son s√©jour dans cet √©tablissement et son retour au Maroc.

Samuel D. L√©vy a √©t√© incontestablement un leader qui a motiv√© toute une g√©n√©ration d'√©ducateurs et de dirigeants communautaires. Nous reproduisons des t√©moignages rapport√©s par les dirigeants communautaires de l'√©poque. Bien que certains de ces t√©moignages soient parfois redondants, nous avons jug√© bon de les incorporer car ils traduisent un style et une forme de pens√©e propres aux dirigeants communautaires d'une autre √®re et mettent mieux en √©vidence les dilemmes et les difficult√©s qu'ils ont d√Ľ confronter.

Dans une derni√®re partie, nous laissons la place √† des r√©flexions sur l'Ňďuvre de l'Alliance et sa philosophie ainsi que sur celle de certaines de ses grandes figures. Des critiques et √©loges sont de mise, notamment du fait que l'Ňďuvre de l'Alliance peut √™tre √©valu√©e aujourd'hui avec un certain recul.

Nos remerciements vont aux auteurs, à Asher Knafo qui nous a transmis les mémoires de son oncle IDK, à Clémence Lévy qui nous a transmis les témoignages sur son beau-père Samuel D. Lévy et à Morteza Danechrad qui a bien voulu faire une seconde lecture des travaux soumis et contribuer à l'édition de cet ouvrage.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 29 avril 2007 a 19:51

Je me souviens de mon école
Marcel Bénabou


Dans cette " m√©moire obstin√©e " dont j'ai r√©cemment tent√© de restituer les fragments, l'√©cole de l'Alliance de ma ville natale Mekn√®s, occupe une place sp√©ciale. Car, plus peut-√™tre que les autres enfants de mon √Ęge, j'ai entretenu avec cette institution des rapports √©troits.


Avant m√™me d'y entrer comme √©l√®ve en octobre 1945 et d'y passer cinq ann√©es, j'avais eu quelques bonnes raisons de m'en sentir proche. Et pas seulement parce que les deux b√Ętiments qui la constituaient se trouvaient, comme par une sorte de pr√©destination, √† quelques pas de la maison de mes parents.


En fait, c'est comme refuge, comme lieu de protection, que je l'ai d'abord per√ßue. Un de mes plus anciens souvenirs remonte aux ann√©es de guerre (1942 ou 1943) et concerne l'√©cole des gar√ßons. Dans la vaste cour de celle-ci, une s√©rie de tranch√©es parall√®les avait √©t√© creus√©e, destin√©es - c'est du moins ce que j'ai toujours suppos√© - √† accueillir la population du quartier en cas de bombardement. Je me rappelle √™tre all√© plusieurs fois contempler en famille, avec un sentiment de s√©curit√© m√™l√© d'un brin de fiert√©, ces √©troites et profondes excavations. Mais pour autant que je me souvienne, je ne me rappelle pas d'avoir jamais vu personne aller s'y abriter. D√®s cette √©poque, l'√©cole √©tait donc devenue pour moi le prolongement naturel de ma maison. D√©jouant la sourcilleuse surveillance maternelle, il m'arrivait souvent (je n'avais que la rue √† traverser) de me glisser - au risque de m'√©corcher les mollets ou le visage - √† travers une √©paisse barri√®re de buissons pour p√©n√©trer dans la cour de l'√©cole des filles, √† l'heure de la r√©cr√©ation. Je m'y sentais tout √† fait en famille : une partie des √©l√®ves √©taient mes cousines ou mes voisines; une de mes sŇďurs y enseignait, ainsi qu'une de mes belles-sŇďurs; quant aux autres ma√ģtresses, elles √©taient souvent des proches.


Lorsqu‚Äôenfin je fus admis comme √©l√®ve √† l'√©cole des gar√ßons, ce fut pour moi le d√©but d'une s√©rie de plaisirs. J'aimai jusqu'au moindre objet de ma nouvelle salle de classe : l'estrade et le bureau de bois du ma√ģtre, les tendres craies de couleur qui s'√©crasaient doucement sous les doigts, le chiffon humide glissant sur le tableau noir, le globe terrestre tournant autour de son axe, les cartes murales (je me souviens surtout de celle qui √©tait intitul√©e : Les peuples de la Gaule √† l'√©poque de Jules C√©sar) et la s√©rie d'images repr√©sentant Jeanne d'Arc √† la bataille d'Orl√©ans, Saint-Louis rendant la justice sous un ch√™ne, Le sacre de Sa Majest√© l'Empereur Napol√©on 1er‚Ķ Mais ce que j'aimais par-dessus tout, c'est que chaque ann√©e m'offrait l'occasion de p√©n√©trer plus avant dans un univers fascinant : celui que je d√©couvrais √† travers les textes assembl√©s dans ce volume que l'on appelait " livre de lecture ". D√®s que je l'avais en main, peu avant la rentr√©e, je sautais par-dessus les chapitres du d√©but, encombr√©s de le√ßons de grammaire et d'orthographe, et je courais aux pages finales, r√©serv√©es aux vraies " lectures " : c'√©taient de petits textes de fiction, les premiers que j'ai eu l'occasion de lire, et qui me firent √©prouver les frissons d'un plaisir inconnu‚Ķ


Mais d'autres moments, tout aussi intenses, me reviennent p√©riodiquement en m√©moire : les parties de billes sous les faux poivriers de la cour, tandis que nos ma√ģtres √©changeaient √† mi-voix les derniers potins et que le directeur, majestueux et solitaire, faisait les cent pas devant son bureau ouvert, en attendant de pouvoir notifier imp√©rieusement √† tous, par trois coups stridents de son sifflet √† roulette, la fin de la r√©cr√©ation; les r√©jouissances qui marquaient rituellement les derniers jours torrides de l'ann√©e; les le√ßons s'all√©geaient, on c√©l√©brait l'arriv√©e prochaine des vacances dans un feu d'artifice de rondes et de chansons, inlassablement hurl√©es sous les fen√™tres du directeur, qui, ces jours-l√†, consentait √† prendre un visage moins s√©v√®re.


Ma scolarit√© √† l'Alliance s'acheva en cet avant-dernier jour de juin 1950 o√Ļ je d√©couvris avec bonheur ce que pouvait √™tre une " distribution des prix ". C'√©tait la premi√®re dans notre √©cole, et elle co√Įncidait exactement avec mon onzi√®me anniversaire. Elle avait √©t√© pr√©par√©e avec soin. Une repr√©sentation th√©√Ętrale avait m√™me √©t√© pr√©vue. La " sc√®ne " avait √©t√© dress√©e en plein air, sous les arbres. Les ma√ģtres au grand complet, ainsi qu'un certain nombre de parents, dont les miens, √©taient l√†. Mais ce qui donnait du lustre √† l'√©v√©nement, c'√©tait la pr√©sence des " autorit√©s " : aux c√īt√©s du pr√©sident de la communaut√© et du grand rabbin, tr√īnaient, majestueux et graves, le pacha dans sa djellaba blanche et le g√©n√©ral dans son uniforme. J'avais √©t√© choisi pour interpr√©ter le r√īle principal, celui du mari, dans une farce m√©di√©vale intitul√©e La farce de la femme muette. Je l'avais r√©p√©t√© pendant des semaines, et jusqu'√† ces derni√®res ann√©es, quelques fragments de ce texte tra√ģnaient encore dans ma m√©moire. Une tr√®s charmante √©l√®ve de l'√©cole des filles me donnait, si je puis dire, la r√©plique, ce qui ajoutait du piquant √† la chose. Le moment le plus fort vint pour moi juste apr√®s la repr√©sentation : sous les applaudissements, je re√ßus des mains du pacha un beau et lourd volume, reli√© et dor√© sur tranche, qui allait pour longtemps concr√©tiser cette notion demeur√©e jusque-l√† bien abstraite, celle de " prix d'excellence ". Le livre √©tait intitul√© Peau de p√™che. Il fut pendant quelques ann√©es le plus bel ornement de ma biblioth√®que.


Les nouveaux cahiers (juillet 2000, no 22)








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 10 mai 2007 a 05:42

La Rentrée
Bob Oré Abitbol


Tous les souvenirs d'enfants se ressemblent et pourtant chacun est personnel. J'ai beau vous entendre raconter vos aventures et m'apercevoir qu'effectivement elles ont un air de famille, les n√ītres √©taient uniques au monde, comme la rose du Petit Prince. Parce qu'il s'agissait de nous. La r√©alit√© se transforme peu √† peu en souvenirs et chaque jour qui passe les rend plus vivaces et plus purs.


√Ä cinq heures du matin, il s'√©tait lev√© dans l'excitation de cette premi√®re journ√©e pour " La Grande √Čcole ". Il se lava la figure tant bien que mal, mit un peu d'eau sur ses cheveux s'√©tait habill√© : chemise blanche √† manches courtes, short gris √† bretelles et, par-dessus, un tablier bleu et blanc √† carreaux avec une lisi√®re rouge qui fermait sur le c√īt√©.


Il r√©veilla doucement puis avec insistance sa m√®re qui se leva de bonne gr√Ęce, ne voulant pas g√Ęcher par une remontrance quelconque cette journ√©e vraiment tr√®s sp√©ciale pour l'enfant.


Elle lui fit refaire sa toilette, rajusta ses v√™tements attach√©s √† la diable et lui pr√©para un bon d√©jeuner qu'il avala √† la h√Ęte.

" Prends ton temps, mon chéri, dit-elle, l'école commence à huit heures et demie ". Il ne voulut rien entendre; elle enfila un long peignoir fleuri, mit un ruban sur ses cheveux frisés et l'établissement ne se trouvant qu'à 500 mètres, elle accompagna l'enfant à pied.


Sur l'avenue qui menait à l'école, les arbres étaient toujours verts et les bougainvilliers fleurissaient encore malgré les premiers frissonnements de ce début du mois d'octobre.

L'aube se levait √† peine et, dans cette rue de Casablanca, d'ordinaire si vive et si anim√©e, un silence √©trange r√©gnait. L'√©picier du coin n'allait cependant pas tarder √† faire grincer dans un bruit de t√īle son rideau, et la rue allait retrouver son visage de tous les jours et ses bruits quotidiens.

Le marchand de poissons d'abord : " Colin, sole, merlaaaan ", le dernier mot n'en finissait pas de finir. Le r√©mouleur et son sifflet, sa musique particuli√®re est tellement jolie! Les marchands de l√©gumes, de fruits, pittoresques et sympathiques. Le marchand de sable sur son √Ęne : " Ha remla, Ha remla ". On racontait en riant que son √Ęne pouvait parler, mais avait peur de le faire devant son ma√ģtre, de crainte de devoir r√©p√©ter sa vie durant : " Ha remla, Ha remla ".

L'enfant, connaissait bien sa rue. Pendant toutes ses jeunes années, il avait vu le va-et-vient des uns et des autres, et sa mère l'avait souvent pris dans ses bras pour un " petit marché " comme elle disait.

La rue appartenait aux femmes pendant la journée. Elles se rencontraient autour de tous ces vendeurs ambulants et tout " en marchandant " échangeait les dernières informations, lançaient les prémices d'un cancan et amplifiaient, reprenaient une rumeur ou s'indignaient des mini-scandales qui sont le " propre de toute communauté ".

Entre midi et deux heures, cependant, les maris et quelques-uns des enfants venaient prendre le d√©jeuner. La rue prenait alors un autre visage. Monsieur Amzallag, avec son b√©ret sur le c√īt√© (il racontait qu'avec le patron qu'il avait, c'est tout ce qu'il avait r√©ussi √† mettre de c√īt√©) et dans chaque bras un paquet de fruits, l'enfant ne se souvenait pas de l'avoir vu diff√©remment leur vie commune durant.

Les voisins échangeaient leurs plats favoris, des cris fusaient de toutes parts. Le marchand de journaux passait à toute vitesse à bicyclette " Vigie, Vigie ".

Vers une heure trente, les hommes repartaient vers leur travail en s'arrêtant toutefois à la terrasse de leur café favori pour une rapide partie de cartes, qui n'en finissait pas et un café-verre. Les enfants reprenaient le chemin de l'école. Alors la rue se calmait…pour quelques heures.

Pendant ce temps, l'enfant √©tait √† l'√©cole. Sa premi√®re journ√©e se passait bien. La ma√ģtresse √©tait gentille et sympathique. Elle racontait de jolies histoires et pour cette premi√®re rencontre donnait surtout des recommandations : les livres qu'ils devaient apporter, une ardoise, de la craie, une √©ponge, un plumier, un cahier avec des interlignes, des plumes Sergent-Major pour les pleins et les d√©li√©s.

La cloche sonna pour la r√©cr√©ation et l'enfant rencontra ses premiers camarades. La cour √©tait immense; il y avait des arbres partout, le tronc peint en blanc. Pr√®s du pr√©au, qui servait de salle de gymnastique, de th√©√Ętre, de salle de punition et que sais-je encore, se trouvait la fontaine o√Ļ s'√©changeaient les petits secrets.

L'école des garçons était mitoyenne avec celle des filles et l'on pouvait entendre leurs rires et leurs cris stridents pendant qu'elles jouaient à la marelle, à la corde, à la ronde.

Pendant ce temps, les ma√ģtres se promenaient par deux ou par groupe les mains derri√®re le dos, l'un d'eux sifflant de temps en temps un enfant particuli√®rement turbulent.

Bien que d√©cha√ģn√©s, les √©l√®ves craignaient leurs ma√ģtres et les regardaient avec respect. Au fond de la cour, " les grands " √©tudiaient et les enfants qui les voyaient de loin attendaient avec impatience le jour o√Ļ ils pourraient en √™tre l√†. De leur c√īt√©, les grands enviaient leurs cadets et regrettaient, eux aussi, de ne pouvoir jouer comme leurs petits camarades.

L'enfant écarquillait les yeux, émerveillé. Il acheta un pain au chocolat qu'il dévora à belles dents. Puis se mit à courir avec les autres. Des clans se formaient, se défaisaient, se refaisaient rapidement.

La cloche sonna de nouveau, les rangs se formèrent devant les classes et quelques minutes plus tard, la cour retrouvait un silence relatif, troublé seulement par les oiseaux qui venaient picorer le reste de croissants des élèves.

Madame Bencheton, c'était le nom de l'institutrice, remarqua le petit visage vif et sympathique de l'enfant et le fit venir au tableau.

- Comment t'appelles-tu?

L'enfant dit son nom d'une voix claire, mais son cŇďur battait fort. Il √©tait intimid√© par toute la classe qui le regardait et par la ma√ģtresse qui lui demanda d'une voix douce :

- Connais-tu un poème, une chanson, une petite histoire que tu aimerais nous raconter?

- Oui Madame, dit l'enfant, un po√®me, et sans se tromper une seule fois, il dit le petit quatrain d'une voix s√Ľre qui le surprit lui-m√™me quand il se rassit plus tard.

L'institutrice le prit dans ses bras et le serra fort, l'embrassa avec un grand rire, lui dit " Bravo, c'est bien mon petit " et lui remit un bonbon et un bon point. L'enfant retourna joyeux à sa place. La classe terminée, l'enfant résista pour ne pas croquer le bonbon; même quand son frère vint le chercher, il ne parla pas. Malgré son excitation du bon point et surtout du bonbon, il réservait la bonne nouvelle à sa mère.

Il retourn√®rent par le petit jardin du boulevard d'Anfa l√† o√Ļ les amoureux se retrouvaient le soir, arriv√®rent au boulevard Gouraud, retourn√®rent enfin rue Lusitania qui retentissait d√©j√† des cris d'enfants. Cette rue Lusitana ainsi que la place de Verdun, la rue Mouret, la rue Voltaire, la rue Jean-Jacques Rousseau √©taient des satellites ou plut√īt des confluents qui se jetaient tous dans la rue Lac√©p√®de qui √©tait connue dans tout Casablanca.


Tous les jeux s'y pratiquaient. √Ä l'√©poque dont je vous parle, l'enfant √©tait tout jeune et ne voyait que les joueurs de billes, les collectionneurs de noyaux d'abricots, les batailles sans piti√© de toupies, o√Ļ le gagnant avait le droit, avec la pointe de sa toupie, √† autant de coups qu'il avait pu tenir de secondes la sienne tournant dans sa main, le kin√©, une sorte de base-ball qui se jouait avec des morceaux de bois, Zorro, sans d√©guisements mais avec des mouchoirs, le sort d√©terminant les " Bons " et les " M√©chants ".

Les grands jouaient de la guitare, chantaient en chŇďur, pr√®s de leur moto qui d√©finissait leur statut dans les groupes. Qui n'a entendu parler de " cow-boy ", de " poup√©e Benouaich ", " b√©b√© Lar√©do " James, D√©d√© dit l'oiseau, Jacques de Gouveia dit Jouiqui le p√Ętissier, Maurice le pigeon, Charles Tol√©dano. Le quartier pullulait de fortes personnalit√©s et de fortes t√™tes qui ont marqu√© leurs camarades et le quartier de fa√ßon d√©finitive. Que sont-ils devenus?

Yaacob le " nougatelier " repr√©sentait un p√īle d'attraction important de la rue. On y trouvait les meilleurs nougats, le meilleur g√Ęteau aux amandes de toute la ville, et‚Ķdu cr√©dit.

Pr√®s de lui, un mercier peu sympathique s'√©tait install√©. Il vendait des boutons douteux, parce qu'ayant servi on ne sait o√Ļ, des fils, des d√©s √† coudre, de l'√©lastique. Son affaire ne marchait pas. Voyant le commerce florissant de son voisin, il revint un matin en marchand de g√Ęteau √† la grande col√®re et au grand dam de Yaacob. Les prix se mirent √† d√©gringoler de fa√ßon vertigineuse. C'est √† cette √©poque que le jeune gar√ßon comprit les bienfaits et les avantages de la concurrence et de la libre entreprise pour le consommateur.

L'enfant revint donc tout excité de sa première journée d'école, le bon point dans la poche, le bonbon dans l'autre, serrant son cartable vide contre sa poitrine. Arrivé près de la maison, il se mit à courir, grimpa les escaliers à toute vitesse et frappa frénétiquement à la porte qui s'ouvrit presque instantanément.

- Maman, Maman, regarde, regarde! Dit-il.

Ses joues étaient rouges de joie, ses yeux brillaient, il brandit le bon point et le bonbon triomphalement. Sa mère le félicita chaudement. L'enfant eut enfin le loisir de croquer son bonbon.


Cet enfant qui évoque ces souvenirs avec tant d'émotion et de nostalgie, cet enfant, c'était moi….et c'est encore moi.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: Sylvain (IP enregistrè)
Date: 14 mai 2007 a 15:07

superbes de vibrations et de sensations, ces évocations !!! on s'y croirait encore, ma parole ...

C'est un excellent sujet que l'Alliance....

Ses instituteurs et d'institutrices, qui se dévouérent corps et ames, un véritable sacerdoce, ont éduque des générations d'éléves et pout certains, meme au déla de ce que l'on pourrait attendre.

Ce n'est que justice que de rappeler leur oeuvre.

Je pense que Gilou, dont la maman était directrice d'école, pourrait nous en parler plus longuement.

une pensée émue et admirative pour le travail accompli par les Torron, Harari, Farache, Ninio, Hanania, Gomel, Haliouah, Cattan, Benichou, Elbaz, Altun, Mendel et tant d'autres. Ce serait dommage que leur souvenir disparaisse.

Jusqu'aux plus lointains mellahs, parfois dans des conditions de vie inimaginables, elles ou ils ont accompli un veritable miracle, faire passer du Moyen-age au monde moderne des communautes entieres. Ce qui merite amplement notre respect, notre reconaissance et notre affection.

Sylvain


Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 17 mai 2007 a 06:58

L'école de l'Alliance à Marrakech
Fiby Bensoussan


Avant l'ouverture des √©coles de l'Alliance isra√©lite √† Marrakech, mon p√®re racontait que les le√ßons de fran√ßais √©taient enseign√©es dans une chambre vide sans bancs ni tableau. Parfois, les √©l√®ves √©taient plus √Ęg√©s que les professeurs. Il n'y avait bien entendu que l'√©l√©ment masculin, les filles se consacrant √† l'apprentissage de leur r√īle de femmes au foyer ou apprenant des m√©tiers tels que la couture, la broderie, la finition de v√™tements, de caftans rutilants de fils d'or et d'argent, de s√©rouals artistement piqu√©s √† la machine √† coudre qui venait de faire son apparition dans les foyers, etc.

Puis ce fut l'événement extraordinaire de la construction de deux écoles une pour les filles, l'autre pour les garçons dans les jardins de Znuma et Afia (une partie du merveilleux Agdal royal). Le jour de l'inscription, ce fut la ruée. C'était surtout les mères qui amenaient leurs filles et leurs garçons. Les mères qui regrettaient de ne savoir ni lire, ni écrire désiraient voir leurs filles avoir accès à l'instruction.

Les jeunes garçons aiguisés par l'étude de l'hébreu font de rapides progrès sautant souvent de classe. Les filles rivalisaient entre elles et parvenaient à suivre facilement les leçons. Seul restait l'accent impossible du Français, poussé parfois jusqu'au ridicule.

Accompagn√©e de ma m√®re et de ma grande sŇďur, nous attendons f√©brilement l'appel de nos noms. Quelle √©motion, nous voil√† inscrites ! Il faudra revenir munies d'ardoise, de craies et rev√™tues d'un tablier beige garni de bleu, la tenue uniforme pour toutes les petites filles, les gar√ßons eux sont en tablier noir.
En rang, la ma√ģtresse arm√©e d'une r√®gle, inspecte les cheveux. S'il y a des lentes, c'est qu'elles ont des m√®res. Renvoy√©es chez elles pour arracher les lentes une √† une et ne revenir que la t√™te parfaitement propre. Les ongles en deuil subissent le m√™me traitement. Dans les petites classes, nous n'avons pas toujours la m√™me ma√ģtresse et des monitrices ou des rempla√ßantes se relaient autour de nous. Malgr√© cela, j'apprends facilement et plus tard, je vais aimer avec passion la langue fran√ßaise, riche et √©l√©gante. C'est l'aventure la plus exaltante pour les petites filles.

La r√©cr√©ation nous trouve excit√©es, bavardes et press√©es de courir et de jouer. Je me souviens de nos premi√®res ma√ģtresses que nous admirions pour leur beaut√© et leur √©l√©gance. Leur parasol √©tait souvent assorti √† leurs robes C'√©tait les filles du grand Rabbin Pinhas Cohen. La grande s'√©tait mari√©e et partit habiter Mazagan. Nina la cadette s'√©tait mari√©e √† M. Cohen qui enseignait aux gar√ßons. On l'appelait H√©rode, ses cheveux roux √©taient flamboyants.

Pour se rendre à l'école, on pouvait y aller soit du Mellah ou encore à partir de la Médina (beaucoup de familles habitaient dans les quartiers des Arabes), en longeant l'austère cimetière juif. Les mendiants venus souvent de l'Atlas sont accroupis contre les murs. Devant le cimetière, une immense montagne que nous grimpons et dévalons avec des cris de Sioux. Une cantine distribue aux pauvres soupe ou riz.

En 3√®me, nous avons eu Mme Cami grassouillette aux yeux aussi bleus que le ciel de Marrakech au printemps. Elle √©tait p√©trie de bont√© et de gentillesse. Pendant l'heure de la gymnastique, elles nous faisait faire des huit avec nos bras ou puiser l'eau des puits, alors que nous avions des ailes aux pieds et ne r√™vions que de courir et de jouer. Nous √©touffions nos fous rires pour ne pas lui d√©plaire, car nous toutes l'aimions. Mme Cami √©tait aussi tendre qu'une maman. Nous attendions impatiemment l'heure de la r√©cr√©ation pour nous livrer √† nos jeux favoris : en sautant √† la corde en chantant ''l'a√©roplane de St-Malo'', en jouant √† l'escargot en poussant la palette du pied, en jouant √† saute-mouton, √† ''la balle jolie balle‚Ķ'' ou encore aux √Ęnes, soit en contournant sans les toucher un grand nombre de z√©ros trac√©s sur l'ardoise, en tapant sur le dos de la main de celui qui ne la retire pas assez vite de la paume de son adversaire et qui re√ßoit alors une tape cuisante, ou encore ''√† la ronde des muets''.

En 2√®me classe, ce fut Mme Abou. Nous lui devons tout ce que nous avons appris en dehors des le√ßons. Grande, autoritaire, elle avait le sens de la justice et de l'humour. Un jour que nous ne connaissions du mot qu'une femme enceinte, elle fit venir son fils Lucien, √Ęg√© de six ou sept ans, pour nous apprendre que le mot enceinte voulait dire aussi un rempart autour d'une ville.

En premi√®re, l'ann√©e de l'examen final, ce fut Mlle Tol√©dano toujours bien habill√©e et bien coiff√©e. Elle √©tait la seule √† venir √† l'√©cole dans sa voiture. Un matin, nous avons trouv√© l'√©cole en effervescence. Mlle Tol√©dano est morte dans un accident de voiture sur la route de Casablanca. Nous sommes boulevers√©es, d'autant que cette ann√©e est l'ann√©e o√Ļ nous esp√©rons r√©ussir √† obtenir notre dipl√īme. M. Bibas, le directeur des deux √©coles est venu nous voir pour nous annoncer que nous aurions Mme Abou pour terminer l'ann√©e. M. Bibas est tr√®s pr√®s de ses √©l√®ves et couvait presque tous nos parents. En cette ann√©e 1935 il fait une chaleur accablante, mais nous, les enfants, ne ressentons ni la canicule, ni le froid cinglant de l'hiver.


Nous travaillons s√©rieusement, Mme Abou ne supportant ni bavardage ni paresse. √Ä la r√©cr√©ation, quand elle nous surprenait en train de parler en arabe, nous devions payer deux sous pour chaque oubli. C'est gr√Ęce √† elle que notre promotion a connu 80 pour cent de r√©ussites. J'ai une mention bien ce qui d√©pla√ģt √† mon fr√®re qui attend les r√©sultats. Il voulait pour moi une mention tr√®s bien.

Enfin, c'est la joie, la libert√©. Les familles ais√©es jamais opulentes, envoient leurs enfants pour les vacances au bord de la mer, √† Mogador ou √† Mazagan. Les jeunes se baignent jouent, apprennent √† vivre en soci√©t√©. Une exp√©rience fantastique. Conna√ģtre une autre ville, ses habitants et son climat. Malgr√© le vent de l'aliz√©, Mogador demeure cette petite ville bleue et blanche, o√Ļ l'on vit chaque heure comme un cadeau du ciel.

Nous sommes sorties de cette premi√®re √©cole riches de po√©sies. Des fables de La Fontaine (le par cŇďur est obligatoire). M√™me le Cid que je peux encore r√©citer au grand ahurissement de mes petits-enfants.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 30 mai 2007 a 16:38

L'A.I.U. à Mazagan, Maroc
Sam Abergel


La première école de l'A.I.U. ouvrit ses portes dans notre ville vers les années 1907-1908. Elle était dirigée par M. Elmaleh et se trouvait alors dans la Cité portugaise. Alors jeune fille, Maman a fréquenté cette école et y reçut une éducation dans un français qu'elle écrivait et parlait à la perfection. Avec l'expansion de la ville une nouvelle école fut construite en dehors de la cité qu'on appelait, à tort, le Mellah.

Ce nouvel √©tablissement scolaire se trouve encore rue du Cat Lach√®ze et a deux pavillons, l'un pour les gar√ßons et l'autre pour les jeunes filles. Les salles de classe sont grandes et bien a√©r√©es gr√Ęce aux larges fen√™tres. Cette √©cole avait une cour int√©rieure √† ciel ouvert et une grande cour ext√©rieure pour les r√©cr√©ations.

Outre l'√©ducation h√©bra√Įque nous recevions aussi toutes les mati√®res du fran√ßais. Un adjudant de l'Arm√©e fran√ßaise venait deux fois par semaine pour nous donner des cours de culture physique. Nos ma√ģtres, presque tous d'origine turque, sauf pour les moniteurs, avaient √† cŇďur leurs √©l√®ves ! Ils faisaient tout leur possible pour nous faire r√©ussir. Je me souviens que le Directeur nous avait sugg√©r√© de faire de la cour int√©rieure un jardin, ce que nous avons fait. Pour ma part, dans mon carr√©, j'ai plant√© un noyau de datte qui a donn√© un beau palmier d√©passant les toits de l'√©cole.

Nous recevions aussi, la visite du docteur de la ville 2 fois par an et, en cas d'√©pid√©mie, nous √©tions parmi les premiers √† √™tre vaccin√©s. Comme Ma√ģtres d'√©cole nous avons eu au fil des ann√©es, M. Massa, M. Assa, Mlles. Guarguir, Cohen et Esqu√©nazy. En fin d'√©tudes M. M√©sulam et √† la direction M. Banderly.

Ma reconnaissance et ma profonde gratitude vont √† tous ceux qui ont su me donner un enseignement inoubliable. Cette merveilleuse √©cole qui a vu passer tant de jeunes g√©n√©rations dans ses locaux est maintenant ferm√©e apr√®s avoir servi de r√©sidence pour personnes √Ęg√©es. Lors d'un voyage au Maroc, j'ai revu ce beau palmier avec beaucoup d'√©motions.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 07 juin 2007 a 06:26

Souvenirs de l'école
de l'Alliance Universelle de Mazagan
Esther Mérijen


L'école de l'Alliance Israélite Universelle, fut une porte ouverte sur le futur pour les jeunes Juifs du Maroc; un grand espoir de modernisation, de savoir, d'avancement face à la vie de tous les jours et bien d'autres choses encore…

L'école de l'Alliance Israélite Universelle fut pour moi le trait d'union entre deux ères : séculaire et moderne, de même qu'un trait d'union envers ma vie et celle qui s'offrait à moi.

Inscrite très jeune dans cette institution de grande renommée (je devais avoir 6 ans tout au plus) je me suis mise en tête d'apprendre chaque lettre, chaque mot, chaque syllabe en français, pour pouvoir le soir épater mes parents à la maison, quoique ma mère avait aussi fréquentée l'Alliance Israélite avec ses frères et corrigeait bien souvent mon français.

Je me r√©veillais tr√®s t√īt le matin (5h) car mon p√®re avait deux synagogues et il fallait qu'il se l√®ve √† 5 heures pour aller r√©veiller les fid√®les afin d'avoir le "minyan". Mes sŇďurs et moi bavardions en attendant le retour de notre p√®re de la synagogue.

Sit√īt de retour, notre p√®re nous pr√©parait le petit d√©jeuner, th√© ou caf√© au lait avec du pain maison, de la confiture et du beurre fondu. Apr√®s le petit d√©jeuner, les mains et les frimousses lav√©es, notre m√®re nous mettait notre "tenue de rigueur" : le tablier noir. Un tablier noir avec un col blanc en dentelle ou au crochet, ruban rouge dans les cheveux, souliers en cuir noir, de "Chez Bata", et mouchoir dans la poche. Nos cartables aussi √©taient en cuir noir ou brun, selon la fortune du moment. Sous le soleil radieux, ou sous une pluie battante, mon grand fr√®re, porte drapeau de la famille, partait tout heureux d'aller √† l'√©cole.


Il y avait l'√©cole des filles et celles des gar√ßons. Sit√īt arriv√©es, nous saluions la ma√ģtresse d'un retentissant "Bonjour m'zelle". Nous nous mettions en rang, deux par deux, et attendions que la ma√ģtresse nous regarde bien align√©es avant d'avancer et de prendre place sur nos bancs de classe. Nous √©tions tr√®s disciplin√©es et √©coutions tout ce que nous disait la ma√ģtresse, afin de ma√ģtriser cette belle langue fran√ßaise. Aussit√īt rentr√©es, les cartables rang√©s dans le grand espace du banc noir, nous sortions nos cahiers. La classe commen√ßait.

Tout d'abord la r√©citation (je m'√©tonne encore aujourd'hui de constater que, si jeunes, nos institutrices nous avaient familiaris√©es, non seulement avec la langue de Moli√®re, mais qu'elles nous faisaient apprendre par cŇďur toutes les fables de La Fontaine, de Victor Hugo de Lamartine etc.)

Bien souvent, l'une ou l'autre des élèves n'avait pas appris sa leçon. Alors, on soufflait et, l'instituteur ou l'institutrice se mettait en colère et nous envoyait dehors. Après la récitation, suivaient le vocabulaire, l'histoire de France, et les Sciences. Puis ouf! c'était la récréation. On allait se désaltérer au robinet, jouer à la ronde ou à colin-maillard. Je me rappelle encore de la chanson qu'on chantait en jouant à la ronde "Le facteur passe et Liliane l'embrasse, le facteur passe et Colbert l'embrasse".

En guise d'anecdote, j'ai une toute petite histoire que je vais vous raconter. Tous les samedis apr√®s-midi, toute ma classe √©tait r√©unie chez moi et nous faisions des repr√©sentations de th√©√Ętre. Notre m√®re nous pr√©parait dans la chambre. Elle nous mettait de grands draps blancs sur les √©paules et pr√©c√©d√©es de toutes les filles de l'Alliance, nous chantions devant un public sid√©r√©, de petites filles et de petits gar√ßons "Il faut te marier, papillon couleur de neige, il faut te marier, par del√† le vieux m√Ľrier". Nous passions des moments fantastiques avec tout ce beau monde, et le lundi nous en parlions encore √† l'√©cole de notre super repr√©sentation.

Ma derni√®re ann√©e √† l'√©cole de l'Alliance a √©t√© un peu frustrante, et tr√®s triste. √Ä la fin de l'ann√©e, nous faisions toujours des f√™tes superbes et chaque maman pr√©parait des g√Ęteaux. Nous avions de grands buffets et apr√®s la distribution des prix, nous allions nous r√©galer et passer un bon moment avec les profs et les directeurs entour√©es de nos amis. Cette ann√©e l√†, en 1943, nous avions jou√© "l'Avare" de Moli√®re. Ma m√®re, mes sŇďurs et mon fr√®re me faisaient r√©p√©ter tous les soirs la pi√®ce, car je jouais dans le r√īle d'Harpagon et je n'en √©tais pas peu fi√®re! Je me pavanais, je r√©citais dans un fran√ßais impeccable la tirade d'Harpagon. Apr√®s la repr√©sentation, on nous prit des photos et les f√©licitations fusaient de toutes parts.

Malheureusement, juste au début de cette même année 1943, notre père mourut subitement et la vie changea pour nous. Mais, je veux vous quitter tout de même sur une note un peu plus gaie. Tous les vendredis après-midi, juste avant de quitter l'école, notre Directrice Mme. Stonz'l, venait jouer du piano dans notre classe du Bach, du Mozart, et j'en passe. Est-ce qu'à notre époque on courait, Bach et Mozart à 11 ans ! Ah! Oui ! Sur les ordinateurs. Merci à l'école de l'Alliance Universelle. pour tout le bien qu'elle nous a fait. Merci à ces merveilleux instituteurs et institutrices conscients et humains, qui nous ont toujours montré le droit chemin et l'amour du prochain.











Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 14 juin 2007 a 02:06

C'est l'oiseau qui porte haut les rêves de l'homme
√Člias Malca


L'Alliance Israélite Universelle, cette institution humanitaire qui a marqué nos vies et a influencé notre existence depuis plus de deux siècles avec son histoire, ses fondateurs, ses professeurs, mérite notre reconnaissance.

Je sais ce que l'Alliance depuis 1860 a fait au Maroc. Je sais aussi que d'autres pays du bassin méditerranéen ont bénéficié de son apport. Je rends hommage pour leur vision aux Présidents Adolphe Crémieux, Narcisse Léven, Sylvain Lévy, René Cassin, Prix Nobel de la Paix et Monsieur Jules Braunswick.

L'Alliance au Maroc n'a pas fait que dispenser de l'√©ducation. Elle a soign√©, nourri, habill√©. Les hommes que j'ai cit√©s nous ont pris par la main et nous ont √©mancip√©s, nous qui sortions des pages du Moyen √āge. En un mot, l'Alliance a donn√© une autre dimension √† nos vies. Sans ses professeurs d√©vou√©s, d'une abn√©gation et d'un altruisme qui dans certains cas frisaient la saintet√©, nous n'aurions pu acc√©der √† notre si√®cle arm√©s d'une telle formation et d'une telle √©ducation.

La cr√©ation de l'Alliance isra√©lite universelle a √©t√© un √©pisode marquant du juda√Įsme fran√ßais qui a rejailli sur l'ensemble de l'humanit√©. Fond√© sur des principes de justice, elle a donn√© naissance via Ren√© Cassin √† la charte des droits de l'homme des Nations Unies. Cet √©v√©nement a plus que la valeur d'un symbole. Il est √† l'origine de toute une pens√©e politique contemporaine qui s'emploie √† redonner √† l'√™tre humain sa dignit√© en lui rendant sa libert√©. J'√©voque alors imm√©diatement, Madame Cohen, Monsieur Tajouri, Mlle Sidi, Madame Ifrah et Monsieur Elias Harrus. Tous ces ma√ģtres dont le nom seul √©voque l'amour de l'enseignement. Ils le sont pour leurs actions, leur grandeur d'√Ęme, leur caract√®re √©gal et leur courtoisie.

Je me souviens alors, en cinqui√®me du Cours Compl√©mentaire, Madame Suzanne Cohen, cette grande dame au visage d'ange, m'acheta du linge. Elle m'avait dit, " voici √Člie, je sais que tes parents √©taient occup√©s avec tes autres fr√®res et sŇďurs, j'ai profit√© de prendre pour toi comme pour Jean, mon fils des costumes et des chemises ". √Ä l'√©voquer, j'ai les larmes aux yeux. Tant de d√©licatesse dans l'action. Nous avons eu jusqu'√† sa disparition, une correspondance assidue. Monsieur Harrus √† qui je dois de l'avoir revue, m'a confi√© que le fils de Madame Cohen lui avait dit que lorsque sa Maman s'est √©teinte, elle avait un sourire et ce sourire fut pour moi.

L'Alliance a fait de nous des hommes portant haut nos r√™ves et nos ambitions. Le parcours humain de ma g√©n√©ration fut √©toil√©. Comment aurions nous pu avoir un tel destin si l'Alliance ne nous avait pas pr√©par√©s aux mille d√©fis du si√®cle ? √Čtait-ce possible de r√©aliser autant d'objectifs sans rendre √† l'Alliance cette reconnaissance depuis 55 ans ? √Ä chacune de mes interventions publiques, l'Alliance fut au cŇďur de mes commentaires. J'ai eu le bonheur d'avoir r√©ussi une rencontre avec les anciens de l'Alliance et Monsieur Jules Braunswick √† Montr√©al. Nous sommes nombreux √† √™tre membres des anciens √©l√®ves de l'Alliance. J'ai eu le privil√®ge de recevoir Monsieur Elias Harrus en 1970, un homme bon √† la grande et belle √Ęme, un travailleur infatigable. Un homme plein de vitalit√© avec l'assurance tranquille des gens qui savent qu'ils sont aim√©s.

Au nom des milliers d'enfants √©parpill√©s dans le monde, je remercie les responsables de l'Alliance qui furent aux services de la grandeur de notre peuple, au service de l'humanit√©. Vous avez √©lev√© nos √Ęmes d'enfants par l'amour, la morale, la culture, comme cette histoire de Michelet que nous appr√ČNIOns les larmes aux yeux pendant le cours de Mlle Sidi : Celle de cet enfant, prit de piti√© qui emplissait ses poches de marrons chauds pour un autre enfant affam√© et d√©muni qui regardait avec envie le marchand et ses produits succulents.

Vos conseils √©taient comme ces marrons chauds, n√©cessaires et r√©confortants et c'est √† vous chers professeurs, qu'ils incombaient de veiller au grain. A vous de la t√Ęche de cordonner, d'√™tre vigilants et fid√®les aux id√©aux √©nonc√©s par vos prestigieux fondateurs, c'est-√†- dire l'humanit√©, la v√©rit√©, l'amour et la volont√© du bien.

Vous avez accompli un travail colossal et vous avez su porté haut nos espoirs et nos rêves.

Merci Mlle Elbaz, Monsieur √Čd√©ry, Monsieur Hassine, Mlle Elharar, Monsieur Pinto, Monsieur Behar, Mlle Tabac, Monsieur Cadosh, Mlle Sidi, Madame Gomel, Monsieur Sutton, Monsieur Sabeta√Į, Monsieur Gu√©ron, Monsieur Benaroya et Madame Suzanne Cohen. Ils √©taient mes professeurs.

Je vous compare à ces paysans travaillant, semant, raclant le terre espérant la pluie, luttant sans cesse pour que le grain ne meure. Pour que le blé danse sous le vent, pour que le soleil finalement fasse éclore les feuilles bleues de l'espérance. Ces épis que vous avez si bien entretenus pendant plus de deux siècles sont là pour témoigner de votre générosité et de votre altruisme.

Ma reconnaissance à l'Alliance sera pour toujours.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 25 juin 2007 a 06:07

Un sentiment de reconnaissance
Claude Bouhadana



Il m'a été demandé à l'occasion de la Quinzaine sépharade 2002 de rédiger un recueil de souvenirs sur l'Alliance israélite universelle du Maroc. Bien que n'étant pas directement bien placé pour livrer mes impressions sur cet organisme, je pense pouvoir contribuer à parler de ce que je considère comme une grande réalisation ayant influencé considérablement la vie des Juifs au Maroc, bien avant le protectorat français.

En effet j'ai pu fréquenter l'école publique française avant le début de la guerre 39-45 et au moment de l'instauration des lois de Vichy qui devaient être appliquées au Maroc j'ai pu échapper au renvoi de l'école française bien qu'à l'époque fut instauré un numérus clausus tendant à garder 2% des élèves juifs dans l'enseignement scolaire français.

À l'époque, le niveau du secondaire à l'Alliance était limité à la 3ème de ce qu'on appelait le cours complémentaire. Ensuite, les élèves de l'Alliance devaient obligatoirement finir leur scolarité secondaire pour obtenir le baccalauréat dans un lycée (Lycée Lyautey pour Casablanca).

Bien heureusement les lois d'éviction des élèves juifs ne durèrent que trois ans, ce qui permit à ceux qui fréquentaient l'Alliance de terminer leur scolarité secondaire avant d'entrer à l'Université.

En classe de Seconde, nous pouvions comparer le niveau des √©l√®ves venant de l'Alliance √† celui de ceux qui √©taient rest√©s au lyc√©e et que de fois n'ai-je pas regrett√© de n'avoir pas fr√©quent√© l'Alliance car, de toute √©vidence, le niveau moyen en Sciences et Math√©matiques √©tait bien sup√©rieur au n√ītre.

Les √©l√®ves sortis de l'Alliance avaient des lacunes en fran√ßais mais ils brillaient souvent en math√©matiques. Je me souviens avoir pris des cours de math√©matiques avec M. Sabeta√Į professeur √† l'Alliance pour rattraper mon retard dans cette mati√®re.

L'√©cole de l'Alliance √©voque pour moi le souvenir de l'√©cole Lesseps, l'√©cole Mo√Įse Nahon dont le directeur g√©n√©ral √©tait M. Tajouri, homme r√©put√© √† l'√©poque pour son sens de la discipline et de l'organisation. Son √©pouse √©galement √©tait enseignante dans une des √©coles de l'Alliance qui √† Casablanca √©taient situ√©es dans un quadrilat√®re limit√© par le Boulevard de Bordeaux et le Boulevard Moulay Youssef.

Il est incontestable que l'Ňďuvre de l'Alliance au Maroc a √©t√© capitale pour les Juifs marocains dont elle a permis la lib√©ration. Ce sentiment s'est d'ailleurs confort√© avec le recul du temps surtout lorsque j'observe la communaut√© marocaine √† Montr√©al et que j'analyse le chemin parcouru par les Juifs marocains en trois g√©n√©rations. Et ce, gr√Ęce au travail admirable de l'Alliance Isra√©lite.

D'ailleurs André Chouraqui dans son histoire des Juifs en Afrique du Nord, cite la communauté marocaine comme un exemple unique de développement en 3 générations.

L'Alliance a permis l'émergence d'une classe moyenne à l'époque au sein de la communauté juive.

Et pourtant, remémorons-nous les débuts de l'Alliance au Maroc. Ce fut à Tétouan (Nord du Maroc) que fut installé en 1865 la première école de l'Alliance Israélite. On peut dire que le processus d'ouverture du réseau des écoles de l'Alliance répondrait à un fait inscrit dans le mouvement de l'histoire contemporaine. En effet, l'émancipation des Juifs en Europe avait commencé à la fin du 18ème siècle alors que celui des Juifs du pourtour méditerranéen était presque inexistant pour diverses raisons.

Rappelons-nous également de la condition de dhimmi du juif marocain tel que le rapporte André Chouraqui. Le statut de dhimmi est le statut d'être inférieur, d'un " protégé ". Il fut appliqué de tout temps aux Juifs et aux chrétiens dans les sociétés musulmanes. Le choix était entre ce statut, la conversion ou la mort. Il faut cependant noter que ce statut apparut au IXe siècle comme étant un progrès sans contexte par rapport à celui qui prévalait dans la chrétienté médiévale : Celle-ci ne donnait ni statut ni droit à tous ceux qui refusaient l'église.

Dans la société musulmane les non musulmans ne pouvaient prétendre à de réels droits et leurs ambitions dans leur existence était fonction de l'humeur du Sultan. Que celui-ci fut cruel ou que ses caisses fussent vides et les dhimmis étaient empalés ou rançonnés.

Au passage, je voudrais mentionner une r√©flexion de Shlomo Ben Ami, ancien ministre des affaires √©trang√®res d'Isra√ęl dans le gouvernement Barak, dans son livre " Quel avenir pour Isra√ęl ? ". M. Ben Ami qui est originaire de Tanger, ville qu'il quitta √† l'√Ęge de 12 ans pour √©migrer en Isra√ęl d√©clare : " Ce qui m'a sauv√© en Isra√ęl est l'enseignement et l'√©ducation re√ßus √† l'Alliance Isra√©lite de Tanger. Jusqu'√† ce que je parvienne √† l'Universit√© tous mes efforts furent consacr√©s √† ne pas laisser d√©truire mon h√©ritage scolaire de l'Alliance ".


Il poursuit par ailleurs en concluant ses propos : " Je pense que l'Alliance Isra√©lite Fran√ßaise a √©t√© une institution extraordinaire de la culture et de l'√Čtat fran√ßais pour sauver toute une g√©n√©ration de jeunes Juifs d'Afrique du Nord. Sans l'Alliance, toute notre histoire aurait √©t√© diff√©rente ".

Aussi j'ai gardé un sentiment de reconnaissance à l'égard de ce que j'ai reçu de la culture française.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 03 juillet 2007 a 01:49

Lévinas, l'impératif catégorique et
la mentalité de touriste

Mortéza Danéchrad


Quatre ann√©es √† l'ombre de L√©vinas. Quatre ann√©es inoubliables pendant lesquelles nous nous sommes nourris de la s√®ve de ses cours de philosophie, de ses c√©l√®bres le√ßons sur Rachi, des r√©unions du samedi apr√®s-midi, les oneg shabbat. Et si de ces nourritures spirituelles nous avons gard√© un go√Ľt inalt√©rable, son cours de philosophie, ax√© sur la morale de Kant, a d√©velopp√© en nous, ses √©l√®ves, un id√©alisme pur et authentique √† la limite de la na√Įvet√© - qui a forg√© notre comportement.

Cela se passait √† l'√Čcole normale isra√©lite orientale de Paris dont Monsieur L√©vinas √©tait le directeur. Un directeur rigoureux, mais qui ne manquait pas d'humour; j'en veux pour preuve ce souvenir fugace : lorsque aux heures de la pri√®re nous nous r√©unissions dans le " salon de l'√©cole ", il se tenait devant la porte d'entr√©e afin, nous disait-il, de " pouvoir quitter les lieux rapidement, en cas d'insurrection "‚Ķ

Des ma√ģtres √† la t√™te bien form√©e, comme disait Montaigne, mais aussi des " honn√™tes hommes " probes et int√®gres. Telles √©taient les exigences de cet √©tablissement dont des g√©n√©rations de jeunes Juifs de la Diaspora ont √©t√© le produit.

C'est donc impr√©gn√© de cet id√©al que j'ai rejoint, √† l'√Ęge de vingt et un ans, le premier poste que l'Alliance isra√©lite m'avait confi√©. La direction des √©coles de filles et de gar√ßons de la ville de Sanandadj, capitale du Kurdistan iranien. De plus, je ne pouvais rester insensible √† l'accueil extr√™mement chaleureux qui m'avait √©t√© r√©serv√© : je me devais de servir doublement ma nouvelle communaut√©.
L'occasion m'en fut donnée rapidement, le jour de Kippour 1952, le premier dans mes nouvelles fonctions. Pour l'anecdote, je dois dire que, dès mon arrivée, je dus faire face à une difficulté de taille : le budget de l'école accusait un déficit énorme, sans aucune source de revenus, et de plus, le personnel n'avait pas été payé depuis trois mois.

Kippour donc, au moment o√Ļ, selon une vieille tradition juive iranienne, le rabbin passait √† l'heure des kavod devant chaque fid√®le. Celui-ci lui murmurait le montant de son don pour les Ňďuvres de la communaut√© et pour le Keren Kayemet Leisrael‚Ķ Le rabbin, √† son tour, l'annon√ßait alors √† haute voix et proc√©dait aux b√©n√©dictions d'usage. Arriv√© devant moi, il m'entendit dire : " Rien pour le KKL, la moiti√© de mon salaire du mois courant pour l'√©cole ". La surprise fut g√©n√©rale. Puis des voix fus√®rent et se firent de plus en plus nombreuses. L'√©lan √©tait donn√©, et c'est ainsi que nous avons pu couvrir le d√©ficit et payer les salaires. Les probl√®mes financiers furent √©cart√©s‚Ķ pour un temps du moins !

Cela n'avait pas emp√™ch√© certains esprits chagrins de commenter mon geste spontan√© en ces termes : " On peut imaginer combien il a d√Ľ voler pour se permettre de rendre un tel montant ! ".

La remarque m'est all√©e droit au cŇďur. D√©√ßu, d√©courag√©, afflig√© par la malveillance de ces propos, je d√©cidai d'√©crire √† mon Ma√ģtre. Je ne manquai pas de lui faire remarquer que son enseignement nous avait cach√© cet aspect important des r√©alit√©s de la vie et que la flamme d'id√©alisme qu'il avait allum√©e dans notre cŇďur et notre esprit nous laissait d√©sarm√©s dans une soci√©t√© o√Ļ le bien et le mal se confondaient.

La réponse de Lévinas ne tarda pas à venir : " Poursuivez, cher ami, votre route avec cette flamme, mais gardez toujours un esprit de touriste. Le touriste reste un observateur de ceux qu'il rencontre sur sa route, il ne les juge pas ".

Dois-je ajouter qu'au fil des ans, nos √©changes √©pistolaires se firent plus nombreux? Et qu'au respect que cet homme m'inspira, vint s'ajouter une affection filiale et r√©ciproque dont t√©moignent encore les d√©dicaces de ses Ňďuvres que je garde pieusement sur les rayons de ma biblioth√®que.


Extrait de "Les Cahiers de l'Alliance Israélite Universelle" (Juillet 2000 no.22, Page 11)









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 21 juillet 2007 a 03:34

Retrouvailles
Janine Penyer


En 1951, mon mari et moi, jeunes mari√©s, avions obtenu de l'Alliance qu'elle nous envoie au bled, n'importe o√Ļ pourvu qu'il y ait au moins deux classes et un logement de fonction. On nous exp√©dia √† Midelt, dans le Moyen Atlas.

À notre arrivée, il y avait 4 classes. L'école s'est agrandie peu à peu. Douze ans plus tard, elle en comptait sept. Et c'est avec grands regrets que nous avons laissé derrière nous ''notre'' petite école.

Comme biens d'autres instituteurs d'√©cole du bled Marocain, j'enseignais, m'occupais de la cantine et allais au souk le dimanche pour y faire le march√© de la semaine. Tous les matins, je mettais ma classe en rang devant les lavabos pour que les enfants fassent leur toilette. Je badigeonnais les mentons couverts d'imp√©tigo; je saupoudrais les cheveux de DTT. (On ignorait alors que le DTT √©tait nocif). A midi, je faisais un tour √† la cuisine et au r√©fectoire. Je me souviens que les enfants cachaient de gros morceaux de pain dans leurs poches (le pain p√©tri sur place √©tait d√©licieux) pour les emporter. Ils croyaient n'avoir droit qu'√† leur portion et mangeaient leur repas sans pain. J'avais le cŇďur serr√© devant cette mis√®re ! Pourtant je me souviens avec amusement que malgr√© leur faim et leur pauvret√©, je n'ai jamais r√©ussi √† leur faire manger le fromage am√©ricain qu'ils rejetaient avec d√©go√Ľt sous les tables.

Mon mari enseignait, dirigeait, administrait. C'√©tait √† lui que s'adressaient les parents. Le p√®re frustr√© d'un enfant difficile est venu, un jour, pour se plaindre de son fils : " Je suis f√Ęch√© avec mon fils; je ne peux pas lui parler - Toi, parle-lui - Raisonne le - Tue-le si tu veux. Il est √† toi ". Mon mari, qui √©tait d'un naturel doux et conciliant, ne pouvait trouver de punition plus s√©v√®re que de laisser le d√©linquant seul en classe pendant plusieurs heures, apr√®s l'√©cole. Je dois dire que la punition porta ses fruits. Pendant que l'enfant r√©fl√©chissait, mon mari allait planter des rosiers devant la maison et le pr√©au de l'√©cole. Je pense souvent √† nos rosiers. Ils √©taient magnifiques. Que sont-ils devenus?

Tout cela se d√©roulait il y a de cela une cinquantaine d'ann√©es. Je ne m'attendais pas √† ce que ce lointain pass√© resurgisse dans ma m√©moire. Il aura fallu un appel d'Isra√ęl pour que les souvenirs remontent, nombreux, √† la surface.

En Isra√ęl, il y a, semble-t-il, une √©mission de radio o√Ļ l'on peut lancer des avis de recherche. La co√Įncidence est qu'un ex-voisin canadien a entendu l'annonce suivante : ''Un ancien √©l√®ve de Midelt des ann√©es 1952-54 veut absolument retrouver son instituteur - G√©d√©on Penyer - et demande qu'on l'aide, si possible''. Le voisin nous demande la permission de lui transmettre nos coordonn√©es - Naturellement nous sommes d'accord.

Quelques jours plus tard, M.S. tout √©mu au t√©l√©phone me pose de multiples questions - Il veut tout savoir de notre vie depuis notre d√©part de Midelt. Mon mari n'√©tant pas en bonne sant√©, je me charge des r√©ponses. M.S. me dit plein de gentillesses qu'il nous recherche depuis longtemps‚Ķ qu'il n'a jamais oubli√© son ancien ma√ģtre‚Ķ qu'il r√™ve de le revoir un jour‚Ķ Dans une premi√®re lettre, √† la suite de cet appel, M.S. raconte sa vie, il est p√®re, grand-p√®re et a fait la guerre. Ses d√©buts en Isra√ęl ont √©t√© difficiles‚Ķ Maintenant il travaille dans une banque et semble heureux de son sort. Cela se passait en Mars 2001. Au mois d'Ao√Ľt 2001, mon mari d√©c√®de. J'ai pens√© que je devais annoncer sa mort √† M.S. Je lui √©cris. Il me r√©pond. Sa lettre touchante est accompagn√©e d'une photo. C'est la photographie d'une automobile qui ressemble tout √† fait √† celle que nous avions autrefois. M.S a photographi√© cette voiture uniquement parce qu'elle lui rappelait l'instituteur de son enfance. Cette fid√©lit√© me toucha au plus profond du cŇďur. Quelques jours plus tard, une autre surprise m'attendit car M.S avait gard√© le contact avec ses anciens camarades de classe et a transmis mon num√©ro de t√©l√©phone.

Monsieur A.A, m'a appel√©e de New York au d√©but de cette ann√©e. Il parle en abondance. Pour r√©sumer ses propos, il dit √™tre New-Yorkais depuis une vingtaine d'ann√©es et que sa vie est une parfaite r√©ussite. Il a poursuivi des √©tudes de haut niveau et a obtenu un doctorat. Et, me dit-il, si sa vie est un succ√®s total, c'est √† moi qu'il le doit. Il me raconte alors, que lorsqu'il avait douze ans √† Midelt, il passait pour un cancre et croyait l'√™tre. Jusqu'au jour o√Ļ, par hasard, en faisant un remplacement dans sa classe, j'ai reconnu en lui un enfant brillant. C'est √† partir de ce moment qu'il a cr√Ľ en lui et en ses capacit√©s de r√©ussite. " C'est gr√Ęce √† vous, Janine, que je suis devenu ce que je suis aujourd'hui; il fallait que je vous le dise; que je vous retrouve un jour pour vous en remercier ". Je suis abasourdie. En m√™me temps, je suis tr√®s fi√®re, √† tort ou √† raison. La r√©ussite d'un jeune, est-ce la r√©ussite de son ma√ģtre? Fi√®re, quand m√™me, d'avoir pu faire en sorte que, de ce bled perdu du Maroc, un petit Juif brillant soit conscient d'√™tre devenu " quelqu'un ".

Ce petit Juif a eu la chance de fr√©quenter une √©cole de l'Alliance. D'autres que lui ont eu cette chance et sont aujourd'hui des hommes et des femmes de valeur. Personnellement, j'ai √©t√© touch√©e et r√©compens√©e des t√©moignages de deux de nos anciens √©l√®ves qui on pu se manifester. Mais je suis certaine que d'autres " petits Juifs ", de par le monde, se souviennent de leurs anciens ma√ģtres avec affection et gratitude.


Montréal, Novembre 2001








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 05:58

Souvenirs du bled
Jacques Ohayon


Mon premier long voyage, en octobre 1959 pr√©cis√©ment, m'amena dans un bled perdu, sur les montagnes de l'Atlas dans le Souss, √† Tahala. Rien ne me laissait croire que j'allais √™tre, √† l'√Ęge de dix-sept ans √† peine, plong√© dans une civilisation √©trange et lointaine, mais n√©anmoins aussi excitante qu'enrichissante de par ses caract√©ristiques sociales et culturelles.

Sit√īt arrach√© √† un cycle d'√©tudes qui m'aurait permis d'acc√©der √† une carri√®re prometteuse, et aux d√©pens de toutes mes ambitions nourries ma jeunesse durant, je dus plut√īt me sacrifier √† la cause familiale, afin d'all√©ger le fardeau de la subsistance mat√©rielle d'une famille nombreuse. Les temps √©taient devenus durs et il fallait s'atteler √† la t√Ęche ultime de combattre la mis√®re et de survivre aux contraintes mat√©rielles du quotidien. Je reportai donc tous mes projets d'√©tudes √† un futur lointain et pour des temps plus cl√©ments, renon√ßant √† plusieurs portes qui s'√©taient ouvertes sur mon chemin, dont entre autres mon admission √† l'√Čcole Normale de Casablanca. J'optai alors pour un poste d'instituteur et de directeur d'√©cole offert dans l'imm√©diat au sein de l'Alliance Isra√©lite Universelle dans le bled de Tahala.

Me voil√† donc propuls√© vers d'autres cieux et climats. Apr√®s une br√®ve formation sous la supervision de feu mon ex-ma√ģtresse d'√©cole, Mme Cohen, que j'avais eu la chance d'avoir dans mes cours primaires autrefois. Ma premi√®re formation p√©dagogique se tint donc dans la m√™me classe o√Ļ je fis mes √©tudes primaires.


J'acceptai donc le titre d'instituteur et directeur d'une petite √©cole de bled avec grande √©motion, et jurai r√©solument de remplir les t√Ęches inh√©rentes √† ce poste d√®s mon atterrissage au sein de sa petite communaut√© juive, avec dignit√©, comp√©tence et maturit√©.

Me voil√† lanc√© vers une destination inconnue et myst√©rieuse au cŇďur d'un village perch√© sur les montagnes de l'Atlas, loin de mes amis et des miens, avec pour tout bagage une formation professionnelle rudimentaire. Je quittai donc, mon entourage naturel, laissai derri√®re moi Mogador; ma ville natale, pour aller rejoindre, un nouvel environnement, hostile peut-√™tre, et susceptible de m'√©branler √† tout jamais.

J'arrivai √† Tahala d'Agadir apr√®s un long voyage via Tiznit et non loin de la ville de Tafraout. Le village m'apparut du bord du chemin au tournant d'une route en toboggan vertigineux. Rassur√© par le chauffeur de bus qu'il s'agissait bien de ma destination, je me retrouvais dans un d√©cor de campagne qui me fit douter de l'existence de la moindre civilisation. Je tra√ģnai donc, bon gr√©, mal gr√©, mes sacs jusqu'au Mellah √† quelques kilom√®tres de l√†. Ce qui ne m'emp√™cha pas d'admirer le spectacle color√© autour de moi. En effet, les hautes montagnes de l'Anti-Atlas se d√©ployaient dans toute leur splendeur. Je pouvais apercevoir leurs cr√™tes dont, d√©j√†, j'envisageais d'en faire l'escalade un jour.

Mon premier contact se fit avec le Rabbin de la communaut√©. C'est lui qui devait √™tre mon assistant et devait enseigner l'h√©breu dans la m√™me classe (la seule), tout en partageant avec moi d'autres besognes comme le service de cantine, la gestion de la distribution de vivres et de v√™tements que le "Joint" am√©ricain nous envoyait p√©riodiquement. Il fallut aussi nouer des relations personnelles avec les parents et essayer de m'int√©grer dans toutes les activit√©s du Mellah. Au d√©but, la langue que l'on parlait √† Tahala, le Chleuh, me parut √©sot√©rique et inaccessible, mais je sus vite m'y adapter et la convivialit√© de mes h√ītes me facilita la t√Ęche. La langue arabe, d'autre part, devait supplanter ma langue maternelle, le fran√ßais, sauf si je devais l'enseigner comme l'exigeaient les directives de l'A.I.U.

L'√©cole se situait en haut d'une colline aux confins d'un souk fr√©quent√© r√©guli√®rement, les jours d√©sign√©s, par les commer√ßants de la r√©gion. Un b√Ętiment, des plus modestes, adjacent √† l'√©curie du souk, repr√©sentait l'ensemble de l'√©cole. Une quarantaine d'enfants de tous √Ęges s'y c√ītoyaient. La chambre que j'allais habiter n'√©tait gu√®re plus somptueuse mais elle avait l'avantage d'√™tre entour√©e d'amandiers et de pommiers. Plus bas se dessinait le lit d'une rivi√®re ass√©ch√©e, mais que tout le monde redoutait par les temps pluvieux, car alors, ses eaux pouvaient se gonfler brusquement et interdire l'acc√®s au Mellah. Les innombrables probl√®mes auxquels je dus faire face m'exasp√©r√®rent au d√©part, mais je dus accepter la r√©alit√© et la routine des jours pour oeuvrer avec abn√©gation de mon mieux. L'√©ducation de quarante jeunes enfants, si diff√©rents l'un de l'autre, reposait sur mes √©paules. Il √©tait donc imp√©ratif de relever le d√©fi et de prouver que j'√©tais digne du respect des parents. Si la t√Ęche sembla assez difficile au d√©part, je sus quand m√™me l'assumer, conscient aussi que le sort de mes coll√®gues dans les villages voisins (Akka, Goulimine, Illigh, Ifrane‚Ķ) que je rencontrais dans mes rares fugues √† Tiznit, n'√©tait gu√®re plus reluisant. Des loisirs ou des s√©ances de cours de formation professionnelle en psychologie de l'enfance; nous r√©unissaient tous dans la ville de Tafraout.

Tafraout était devenu le lieu le plus fréquenté. Pour ma part, j'y nouai des relations avec les indigènes berbères, dont quelques fonctionnaires de qui la collaboration était essentielle pour pouvoir surmonter tous les obstacles administratifs. Je n'oublierai jamais la "torture" que les Juifs subissaient à la demande de l'obtention d'un passeport à cette époque. La poste et le téléphone étaient le seul contact avec l'extérieur.

Le circuit Tahala-Tafraout-Tiznit devait devenir celui de mes escapades par lequel j'arrivai à me libérer du joug de l'isolement. Il me fit découvrir la beauté du pays.

Je me familiarisai avec son panorama pittoresque. De Tiznit, on traversait d'abord une terre riche en fermes et √©levages jusqu'√† l'Oued Assaka. Les montagnes aux couleurs multiples de rose, de mauve et mordor√© venaient ensuite. La population √©tait compos√©e de Chleuhs (Berb√®res) vivant dans des villages o√Ļ les maisons √©taient construites en pis√© berb√®re, mat√©riau de terre argileuse. Les femmes √©taient plus visibles dans les champs qu'exclusivement. Elles labouraient et cultivaient.

Le Col de Kerdous qui s'√©levait √† une altitude de 1100 m√®tres offrait des vues spectaculaires et enchanteresses, et du regard on pouvait arriver jusqu'√† la vall√©e d'Amelm, et jusqu'√† Tafraout avec ses nombreuses palmeraies, ses champs d'amandiers et d'arganiers. Bien plus tard et tout au long de mes d√©placements, j'appris √† appr√©cier le go√Ľt du thym et du tilleul sur les sentiers des montagnes que je parcourais avec exaltation. Mogador et ses remparts, la mer, la plage n'√©taient plus maintenant que des souvenirs lointains noy√©s dans le gouffre qui me s√©parait g√©ographiquement de ma ville natale.

Quelques mois plus tard, je dus faire face √† un autre d√©fi. En effet, √† peine institu√© dans mes nombreuses t√Ęches, je fus, √† ma grande surprise, sollicit√© et engag√© pour une mission non moins sacr√©e : la cause du sionisme et de la Aliya. En plein hiver, on vint taper √† ma porte √† l'heure de minuit, et sans pr√©venir. Je me retrouvai face √† deux inconnus qui s'identifi√®rent comme des √©missaires sionistes. J'adh√©rais √† leur plan d'√©vacuation clandestine des communaut√©s de la r√©gion par des routes secr√®tes qui menaient jusqu'√† leur embarquement quelque part sur la c√īte.

√Ä cette √©poque, le tremblement de terre qui avait d√©truit la ville c√īti√®re d'Agadir √† la fin du mois de f√©vrier 1960 bouleversa toutes les communaut√©s juives du Maroc. Ma famille et moi-m√™me, e√Ľmes √† assumer la disparition tragique des n√ītres. Nous traversions alors des moments tristes et angoissants √† la recherche des disparus dans les d√©combres. Le souvenir de ce voyage qui m'amena √† Agadir au lendemain de la catastrophe, accompagn√© d'un coll√®gue musulman, me hante encore jusqu'√† ce jour. Suivit un long p√©riple, de longs itin√©raires, pour regagner endeuill√© et boulevers√© ma ville natale.

Le retour √† mon poste se fit par Marrakech puis √† travers les hautes montagnes de l'Ouka√Įmeden et le Tizi-n-Test jusqu'√† Tafraout. Je me remis au travail malgr√© les dures √©preuves subies tout au long de ces p√©r√©grinations, conscient de mes responsabilit√©s et de la nature de ma mission. Je ne repris le contact avec les sionistes que plus tard, apr√®s avoir √©t√© mut√© √† Inezgane. J'y retrouvai mon ex-professeur d'h√©breu Judah Moyal (devenu grand ami depuis), avec qui je m'attelais √† la r√©ouverture des locaux de l'A.I.U., afin d'assurer la continuit√© des cours √† la suite de la disparition de l'√©cole d'Agadir. L'√©migration vers Isra√ęl √©tait dor√©navant permise et libre. Nous avions tourn√© la page sur l'√©pisode de la clandestinit√©.

Je ne terminerai pas sans √©voquer une autre exp√©rience fort int√©ressante et excitante. Un cin√©aste fran√ßais avait choisi notre bled pour y r√©aliser le film biblique de "Ruth," et c'est encore √† moi que l'on s'adressa. Me voil√† maintenant lanc√© dans un projet qu'il fallait mener √† bien dans ces circonstances. Malgr√© les r√©ticences premi√®res des habitants √† y participer, nous parv√ģmes, le Rabbin et moi, √† convaincre ces derniers des avantages mat√©riels et √©ducatifs d'une telle entreprise. C'est ainsi, qu'hommes et femmes s'associ√®rent alors √† la mise en sc√®ne en tant que figurants tandis que j'eus √† assumer les r√īles principaux selon que je portais le costume de Ruth ou celui de Boaz au milieu des beaux champs dor√©s d'orge et de bl√©. Je m√©ritai dans ce film, produit pour la t√©l√©vision fran√ßaise, le titre d'assistant du metteur en sc√®ne et r√©alisateur. Une grande vague d'enthousiasme avait alors d√©ferl√© sur notre petit bled. L'action cin√©matographique avait g√©n√©r√© une certaine √©mancipation aupr√®s de mes coreligionnaires. Je savais que je pourrais retrouver, un jour, les images d'une aventure de jeunesse, et revoir les nombreux visages d'indig√®nes que j'avais connus durant mon s√©jour, et qui me procur√®rent d'inoubliables moments de bonheur. Je suis convaincu d'avoir su leur inculquer par mes cours et mes actions un sens de fiert√© et de confiance en eux-m√™mes. Tout √ßa gr√Ęce √† une atmosph√®re de solidarit√©, de compassion et d'amiti√© sinc√®re.

Je quittai Tahala plein d'amertume et le cŇďur lourd, en me promettant d'y retourner avant sa d√©sint√©gration en raison de la Aliya massive imminente vers Isra√ęl. H√©las, il en fut tout autrement. Les premiers d√©parts se concr√©tis√®rent bien vite.

J'appartenais dorénavant à une grande famille juive au-delà de mes horizons. Je chéris précieusement les souvenirs que j'ai gardés. On m'avait adopté avec une affection inconditionnée. J'avais eu le privilège d'avoir pu m'associer aux joies et aux peines des villageois de Tahala. Leurs coutumes et leurs traditions m'ont marqué à jamais.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:00

Itin√©raire de Tanger vers Isra√ęl
Shlomo Ben-Ami


Yves Charles Zarka, Jeffrey Andrew Barash et Elhanan Yakira : votre histoire personnelle incarne une grande part de ce qu'est Isra√ęl. Nous aimerions donc en savoir un peu plus sur votre biographie et sur votre exp√©rience. Quelle est votre langue maternelle?

Shlomo Ben-Ami : C'est l'espagnol. Je suis n√© √† Tanger. C'√©tait une ville tr√®s √©tonnante. Une ville internationale travers√©e par des influences diverses. L'influence espagnole √©tait tr√®s manifeste. Par exemple, la monnaie √©tait la peseta, la langue vernaculaire √©tait l'espagnol. On parlait √©galement l'arabe et le fran√ßais, moins l'anglais. J'ai fr√©quent√© l'√©cole de l'Alliance isra√©lite fran√ßaise. C'√©tait une √©cole primaire pour enfants juifs, qui d√©livrait toute la culture et les m√©thodes d'√©ducation fran√ßaises. J'ai quitt√© Tanger √† l'√Ęge de douze ans; je ne savais pas vraiment bien parler le fran√ßais, c'est pour cela que je ma√ģtrise mieux l'espagnol, que j'ai continu√© √† parler alors que je n'ai plus √©tudi√© le fran√ßais. Je le lis, j'ose m√™me le parler de temps en temps, mais je dis ce que je peux et non pas ce que je veux!

Mes premi√®res ann√©es en Isra√ęl furent tr√®s difficiles. Nous vivions dans des camps de transit. Je n'ai pas eu une √©ducation primaire, ni secondaire r√©guli√®re dans ce pays. J'√©tais un enfant des kibboutzim, des institutions pour jeunes mais sans √©ducation solide. Ce qui m'a sauv√©, en Isra√ęl, c'est l'√©ducation et l'enseignement re√ßus √† l'Alliance isra√©lite de Tanger. Jusqu'√† ce que je parvienne √† l'Universit√©, tous mes efforts furent consacr√©s √† ne pas laisser d√©truire mon h√©ritage scolaire de l'Alliance. Je n'ai pas re√ßu grand-chose ici. Au kibboutz, par exemple, je travaillais cinq heures et j'√©tudiais deux heures. C'√©tait dans la vall√©e du Jourdain. Apr√®s trois ou quatre heures de l'apr√®s-midi, il n'√©tait plus possible de travailler, √† cause de la chaleur. Il n'y avait pas d'air conditionn√© √† l'√©poque.

Ce que je veux dire, c'est que Tanger est un lieu qui a marqu√© toute ma vie. La premi√®re fois que j'y suis retourn√©, apr√®s bien des ann√©es, c'√©tait, en 1984, pour un congr√®s international sur Ma√Įmonide. Je ne suis pas un sp√©cialiste de Ma√Įmonide, mais pour aller √† Tanger, j'ai m√™me accept√© de faire une conf√©rence sur lui. Il a v√©cu, comme vous le savez, √† Fez au Maroc. Apr√®s le congr√®s, les organisateurs ont demand√© aux participants s'ils souhaitaient visiter le Maroc. Moi, j'ai choisi d'aller √† Tanger. J'ai toujours cherch√©, au cours des nombreux voyages que j'y fais depuis, dont un avec ma femme - il √©tait important pour moi qu'elle connaisse √©galement la ville -, c'√©tait de comprendre comment Tanger a influenc√© ma vie.

Nous √©tions une famille tr√®s pauvre. Mon p√®re travaillait au port de Tanger comme porteur. Ma m√®re et mon p√®re ne savaient ni lire ni √©crire. Je voulais comprendre pourquoi cette ville repr√©sentait tant de choses pour moi; comment et pourquoi j'ai d√©velopp√© certains int√©r√™ts universitaires. J'ai retrouv√© des raisons de ces int√©r√™ts dans le caract√®re cosmopolite de la ville. Ce caract√®re n'existe plus aujourd'hui. C'est pour cela que j'y retourne toujours avec beaucoup de nostalgie, pour tenter non seulement de retrouver les lieux o√Ļ ma famille a v√©cu, mais aussi de me comprendre moi-m√™me. Comme disait Susana Rinaldi, une chanteuse argentine de tango, " hablar de Buenos Aires es une forma de saber quien soy ", parler de Buenos Aires est une fa√ßon de savoir qui je suis. C'est un tango tr√®s connu de cette chanteuse. Ce qui m'importait √† Tanger, c'√©tait de revoir la rue des Italiens, l'Alliance isra√©lite, les ruelles de mon enfance, etc. Tout cela comptait beaucoup pour moi. Quand je vois le Tanger d'aujourd'hui, j'√©prouve de la souffrance.

Comme ministre des Affaires √©trang√®res, je suis all√© un jour √† Albi voir Chris Patten, qui est commissaire des Affaires √©trang√®res de l'Union europ√©enne et qui avait une maison d'√©t√© dans cette ville. Il avait √©t√© le dernier gouverneur de Hong-Kong. J'√©tais dans son jardin quand je re√ßus un coup de t√©l√©phone d'Hubert V√©drine, le ministre fran√ßais des Affaires √©trang√®res, de retour de Tanger o√Ļ il avait pass√© ses vacances. Il me dit : " Je reviens de ta ville, mais ce n'est plus la cit√© cosmopolite qui est l'objet de ta nostalgie. "

J'avais donc comme bagage une √©ducation syst√©matique √† la fran√ßaise. √Čvidemment, je croyais que mes anc√™tres √©taient les Gaulois. D'ailleurs, plus tard √† l'Universit√©, j'ai √©tudi√© l'histoire ancienne. J'aimais beaucoup cette p√©riode. J'ai aussi appris le latin. J'√©tais devenu un sp√©cialiste de la Rome r√©publicaine. Et je me rappelais toujours ce dessin, repr√©sentant Vercing√©torix capitulant devant Jules C√©sar, qui √©tait accroch√© au mur de ma classe √† Tanger‚Ķ

Je pense que l'Alliance fran√ßaise isra√©lite a √©t√© une contribution extraordinaire de la culture et de l'√Čtat fran√ßais pour sauver toute une g√©n√©ration de jeunes Juifs d'Afrique du Nord. Sans l'Alliance fran√ßaise, toute notre histoire personnelle, voire communautaire, aurait √©t√© diff√©rente. Je n'ai malheureusement pas conserv√© de liens forts avec la France apr√®s mon arriv√©e en Isra√ęl, parce que je me suis plut√īt tourn√© vers l'Espagne en raison de mes origines familiales et de mes fonctions d'ambassadeur dans ce pays.


J'ai fait un doctorat à l'université d'Oxford et j'ai développé des sentiments anglophiles. Je me suis ainsi éloigné de la France, mais j'ai gardé un sentiment de reconnaissance à l'égard de ce que j'ai reçu de la culture française.

Extrait de l'ouvrage : "Quel avenir pour Isra√ęl ?"
Entretien de S. Ben-Ami avec Yves Charles Zarka, Jeffrey Andrew Barash et ElhananYakira, Paris, PUF, 2001.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:09

Les années de fertilisation
David Bensoussan


Le matin, apr√®s avoir aval√© la fameuse cuiller√©e d'huile de foie de morue ou encore apr√®s l'avoir m√©lang√©e avec du miel, bu son verre de th√© bouillant accompagn√© de tartines beurr√©es, il est temps de prendre le chemin de l'√©cole. Sac de cuir au dos, nous devisons avec des amis en allant de la Tour de l'horloge puis en longeant la plage. Nous ramassons parfois des jujubes au pied des arbres qui bordent la route. Par journ√©es de beau temps, nous nous regroupons par affinit√©s et nous nous interpellons les uns les autres. Par temps gris, nous portons nos capes √† capuchons ou nos duffle-coats et parfois des bottes de caoutchouc qui nous donnent le grand avantage d'avoir le plaisir de patauger dans les flaques d'eau. Nous virons √† gauche et passons devant l'√©glise puis devant l'√©cole arabe o√Ļ les enfants sont le plus souvent assis par terre sur le coup de midi, puis nous bifurquons √† droite pour entrer √† l'√©cole de l'Alliance, l'√©cole des filles en premier, celle des gar√ßons de l'autre.

Il y avait toujours un groupe r√©uni autour d'acrobates grimp√©s sur l'arbre √† r√©glisse au milieu de la cour. D'autres faisaient des paris devant la longue corde √† grimper. Les cris de "√Ä d√©√©√©√©livrer!" fusaient de partout. Nos r√©cr√©ations √©taient extr√™mement bruyantes. Les jeux ralentissaient au coup de sifflet et nous nous mettions en rang deux par deux. T√īt le matin, ou peu avant la reprise des classes √† deux heures de l'apr√®s-midi, beaucoup se rassemblaient le long du mur qui bordait le cimeti√®re arabe √† l'arri√®re de l'√©cole. L√†, les enfants creusaient la terre glaise et modelaient du mobilier, des fruits ou des personnages qu'ils exposaient fi√®rement. Certains y excellaient particuli√®rement. Parfois, nous nous aventurions de l'autre c√īt√© de l'√©cole o√Ļ deux avions minuscules de couleur sable semblaient √™tre coll√©s au sol. Plus loin, les dunes de sable que l'on d√©valait aux cris de Tchitcha la fava ! (je n'en ai jamais connu la signification). Apr√®s avoir pris notre √©lan, nous sautions et nous roulions en cabrioles de haut en bas dans un nuage de sable pour recommencer encore et encore.

Monsieur Bitton √©tait partout √† la fois. Il √©tait le directeur de l'√©cole de l'Alliance qui porte le nom du c√©l√®bre consul de France Auguste Beaumier qui d√®s 1866 milita en faveur de l'instruction fran√ßaise de l'Alliance plut√īt que celle anglaise de l'Anglo Jewish School. Les blagues relatives √† sa petite taille se muaient en admiration et quelle admiration, lorsqu'il ouvrait la bouche. Il nous clouait litt√©ralement sur le si√®ge lorsqu'il nous donnait des cours de mythologie grecque en classe de sixi√®me. Tous se disputaient alors les exemplaires de l'Iliade et l'Odyss√©e de la biblioth√®que de l'√©cole.

Monsieur Cohen dit K√©na n'√©tait pas conventionnel. Il ne supportait pas les mani√®res ou les fac√©ties. Il nous organisait des sorties dans la nature et certains en revenaient avec des couleuvres en cravate car il fallait surmonter l'aversion ridicule. Il faisait l'√©levage de souris blanches en classe que nous appelions du nom des h√©ros de bandes dessin√©es : Pipo, Concombre, √Člastoc, Mickey, Minnie, Donald, Daisy, Riri, Fifi, Lulu, Nif Nif, Naf Naf, Nuf Nuf et ainsi de suite. Il nous faisait tenir un journal des souris. J'aimais le taquiner par mes questions qui venaient justement remettre en question certaines de ses affirmations ou analogies volontairement simplifi√©es √† des fins p√©dagogiques. Il m'appelait la barre sur le T et le point sur le i.

Le professeur L√©on Benarrosch √©tait l√©gendaire. Tout en lui √©tait √©l√©gance : son discours comme son parler. Son tabac Amsterdamer parfumait la classe et il nous √©tonnait par ses pipes toujours diff√©rentes. Je me demande pourquoi on s'en √©tonnait puisque toute la classe lui offrait pour le nouvel an‚Ķune pipe ! Sa voix √©tait claire et son discours parfaitement ponctu√©. Il nous faisait lire des volumes que nous devions r√©sumer et j'avais l'habitude le jeudi soir de dicter des r√©sum√©s √† ceux qui voulaient bien prendre pour moi un livre suppl√©mentaire √† la biblioth√®que car j'√©tais un lecteur avide. Il avait d'ailleurs le don de d√©masquer facilement ceux qui se contentaient de la seule remise de r√©sum√©s sans m√™me avoir ouvert le volume et qui avaient en plus le don de r√©cidiver. Nous t√ČNIOns des cahiers de synonymes bien fournis, des cahiers de biographies et ses tests nous maintenaient en forme. Il nous faisait ingurgiter de la culture et encore de la culture‚Ķ

Il y avait le couple Ohayon. Lui grand et svelte, elle courte et rondelette. Messieurs Mouryoussef, Mouyal, Cohen, Danan, Madame Ohayon et tant d'autres encore dont le dévouement à la carrière d'enseignant était des plus admirables.

Le chemin du retour de l'école se faisait généralement par petits groupes et de façon ordonnée. Il y avait un vieux gendarme que les enfants aimaient rendre fou en utilisant un sifflet identique au sien ce qui le mettait dans une rage de lèse-majesté car il se voulait seul à avoir cette prérogative. Le plus souvent bonhomme, il nous permettait de toucher parfois la crosse de son pistolet en bandoulière.

Vers la fin de l'ann√©e, une fi√®vre incontr√īlable s'emparait des √©l√®ves qui braillaient √† l'unisson durant les derniers jours devant l'administration qui savait alors se montrer √©tonnement cl√©mente :

" Gai Gai l'écolier, c'est demain les vacances…
Adieu ma p'tite ma√ģtresse qui m'a donn√© le prix
Et quand je suis en classe qui m'a fait temps pleurer !
Passons par la fenêtre cassons tous les carreaux,
Cassons la gueule du ma√ģtre avec des coups de belghat (babouches) ! "


Ou encore :

" Iya pas de coméra (Il n'y a pas du pain)
Ya sardina (il y a de la sardine) !
Iya pas de sardina ya lcoméra ! "


Ou même :

" √Čteindez (√Čteignez) la lumi√®re,
Commencez l'cilima (le cinéma) ! "


Au programme musical s'ajoutaient d'autres refrains tels : " Je monte sur un pommier, qui est plein de cerises, j'entends signaler‚Ķ" ou encore " Ahia Mimouna, mimouna ya mimouna ! " Cette derni√®re chanson tir√©e du r√©pertoire pied noir, avait une saveur particuli√®re car l'on y singeait avec humour la langue fran√ßaise. Les meneurs parmi les enfants faisaient alors √©tat ouvertement de leurs couleurs en scandant les chansons en t√™te des frondeurs d'un jour. Les r√©jouissances de fin d'ann√©e se terminaient au cin√©ma La Scala o√Ļ nous donnions des repr√©sentations. Les repr√©sentations musicales incluaient de la musique andalouse chant√©e par des chŇďurs et les spectacles humoristiques avaient des sketches hilares en jud√©o-arabe. Nous √©tions parfois invit√©s √† l'√©cole fran√ßaise pour assister aux spectacles de fin d'ann√©e qui incluaient des danses des provinces fran√ßaises et l'in√©vitable : " Si tous les gars du monde d√©cidaient d'√™tre copains‚Ķ" qui pr√īnait l'√©galit√© de chaque enfant " m√™me s'il n'est pas n√© en France ! ".

Alors que nos amis fran√ßais batifolaient √† la plage, nous devions passer nos dimanches et nos vacances estivales au Talmud Thora pour y compl√©ter notre formation h√©bra√Įque et biblique. La discipline y √©tait stricte et les punitions moyen√Ęgeuses : nerf de bŇďuf sur la main ou sur la plante des pieds, ces derniers ligot√©s au moyen d'une falaqa turque. Cette √©ducation √©tait alors r√©serv√©e aux gar√ßons. Je parlais fran√ßais √† la maison et dus m'exposer √† l'apprentissage de l'h√©breu traduit et comment√© en jud√©o-arabe. Il me souvient que le directeur Rbi Ha√Įm Azencot me promenait les matins et me faisait r√©citer les le√ßons de chacune des classes en r√©p√©tant : " Vous voyez le petit Dody, Prenez exemple ! C'est comme √ßa qu'il faut apprendre ! " On me trouva brillant et me pla√ßa dans la Yeshiva, avec des adolescents m√Ľrs. L√†, les lectures talmudiques en aram√©en √©taient traduites en jud√©o-arabe. Je planais. Tout me semblait embrouill√©. Seules quelques r√©ponses maladroites de quelques √©tudiants me r√©confortaient en regard de ma compr√©hension des textes. La p√©dagogie √©ducative consistait alors √† pousser en avant ceux qui manifestaient une certaine pr√©disposition √† l'√©tude. On leur apprenait √† nager en les jetant √† la mer. Et puis, il y avait le cauchemar des r√©cr√©ations. √Ä la sonnerie, tous se ruaient dans l'escalier pour aller jouer au foot sur le toit. Je voyais autour de moi des grandes jambes qui me semblaient appartenir √† un troupeau de pachydermes en furie. Il arrivait que l'on m'√©cras√Ęt et que je saignasse. Monsieur Azincot venait alors sermonner les √©tudiants de monter l'escalier lentement et sans se presser. Cette consigne tenait bon pendant vingt-quatre heures tout au plus. La r√©cr√©ation √©tait le moment o√Ļ tous se d√©foulaient o√Ļ les paris √©taient engag√©s sur les combats de lutte en cours. C'√©tait pour beaucoup de personnes la seule r√©cr√©ation estivale.


Deux √©ducateurs me forg√®rent au Talmud Thora de Mogador au Maroc et surent tout autant retenir et captiver mon imaginaire d'enfant : Rbi Yitshaq Haroche et Rbi Ms'eud Elkabas. Rbi Yitshaq Haroche avait pour habitude de nous enseigner tant√īt le livre des Juges et tant√īt le livre des Rois tout en tenant ouvert devant lui le quotidien de l'√©poque, Le Petit Marocain. Tout en nous informant de l'actualit√©, il faisait des connections et des rapprochements avec tel ou tel autre √©pisode de la Bible, le tout avec un grand sens de l'humour tr√®s appr√©ci√© de ses √©l√®ves. √Ä quelqu'un qui jetait son chewing-gum par la fen√™tre en pr√©tendant n'en avoir pas mastiqu√©, il √©laborait des sc√©narios complexes relativement √† des fourmis innocentes √©cras√©es et coll√©es ou des personnes non pr√©destin√©es qui se retrouvaient √† partager une intimit√© ind√©cente. Il vainquait par l'humour. Pour sa part, Rbi Ms'eud Elkabas nous enseignait le Talmud la semaine durant. Cela √©tait ardu. J'avais alors 8 ans et il nous fallait saisir au vol les subtilit√©s talmudiques exprim√©es en aram√©en, en h√©breu et en jud√©o-arabe. Rbi Ms'eud Elkabas parvenait √† nous tenir en haleine jusqu'au vendredi matin. Ce jour l√†, les livres √©taient ferm√©s, et il nous contait des ma'asiyoth, c'est-√†-dire des faits de l'histoire juive. Sa voix douce et sereine voguait dans un grand silence alors qu'il relatait des √©pisodes du juda√Įsme marocain o√Ļ intervenaient rabbins, sultans et rois d'Espagne. Ces deux √©ducateurs ont r√©ussi √† me pr√©senter la Bible sous un visage humain et √† me faire sentir que le pass√©, que ce soit celui de l'Esclavage en √Čgypte, celui de la royaut√© glorieuse d'Isra√ęl, celui des affres de l'Exil ou celles des horreurs de l'Inquisition constituait un pass√© bien vivant en moi. Alors, qu'il se soit agi d'un pass√© historique et lointain, sa r√©alit√© n'en √©tait pas moins des plus pr√©sentes dans ma chair. Tous les r√™veurs et les pers√©cut√©s de l'histoire juive rev√™taient le visage de mes grands-parents et, tel un chevalier du Moyen √āge, je me promettais d√©j√† de les prot√©ger avec vaillance.

√Ä l'√Ęge de dix ans, nous d√©m√©nage√Ęmes √† Casablanca. Je continuais mes √©tudes au Cours compl√©mentaire de l'Alliance isra√©lite universelle. Quelle famille ! Nous r√™vions, nous nous amusions, nous passions des billets doux laissant √©clater l'imagination de nos fantasmes. C'√©tait l'√©poque des blousons de cuir, des motocyclettes et du cran √† l'Elvis Presley. Jerry Lewis faisait notre bonheur. Ray Charles, Johnny Holiday, Richard Anthony et les Chaussettes noires √©taient √† la mode. Nous nous passionnions sur le sort de Caryl Chessman qui encourait une peine de mort repouss√©e moult fois. Pour nous rep√™cher, nos professeurs usaient de morale, d'humour, de compassion, voire de menace. Ils avaient tant envie de nous voir r√©ussir que cela en crevait les yeux.

Il y avait le couple rassurant des Altun, tous deux profs de fran√ßais : le mari guilleret et sa femme pos√©e ; les profs de maths Br√©art aux interjections brusques et Gomel, qui se voulait charmeur ; Madame L√©vy aussi charmante que stricte ; les professeurs d'arabe L√©vy - le syndicaliste et communiste d√©clar√© - et Cohen - sp√©cialiste des punitions √©crites ; la prof de musique Madame Obadia √† la voix enchanteresse ; Marelli aux comp√©tences litt√©raires exceptionnelles ; les professeurs d'h√©breu Nahon aux adjectifs grandiloquents et Claude Sultan qui savait mater les plus durs par le contenu de son cours ; le couple Benaroya qui enseignait l'anglais et l'histoire : Lui petit de taille et jovial et elle langoureuse mais stricte ; la belle et envo√Ľtante madame Zrihen professeur de sciences naturelles qui octroya une gifle cinglante √† mon ami Jacky Pinto qui, en le√ßon d'anatomie, l'avait scrut√©e attentivement en r√©pondant que le corps humain √©tait‚Ķ harmonieux ! Madame Ohayon prof de g√©ographie qui avait en sainte horreur les courants d'air et l'ineffable professeur de physique-chimie, Monsieur Wazana, halt√©rophile et d√©monstrateur. Il s'engageait dans des tr√©pieds interminables, pla√ßait √ßa et l√† quelques expressions d'arabe dialectal qui nous familiarisaient avec la mati√®re. Comment s'y prenait-elle ? Madame Gu√©ron arrivait √† nous faire r√©citer des chapitres d'histoire entiers de Jules Isaac ! Elle √©tait la motivation m√™me. Et son mari, courtois et fascinant, dirigeait l'√©cole avec un doigt√© rare. Madame Ifrah, toujours en surv√™tement, haranguait les classes de gymnastique avec autorit√© et un humour mordant.

Nous √©tions entour√©s, cajol√©s mais le rendions bien √† nos professeurs. Le d√©sordre qui r√©gnait dans les r√©cr√©ations laissait place √† un envo√Ľtement engageant sit√īt nos bancs rejoints. C'√©tait l'√©poque des crises d'adolescence difficiles et il n'en fallait pas beaucoup pour prendre la tangente en dehors des sillons de l'√©tude. L'orchestration de l'√©cole √©tait telle que tout un chacun avait droit √† une attention personnelle malgr√© les gaffes ou les mauvaises farces.

√Ä l'√Ęge de 15 ans, je passais de l'√©cole du Cours Compl√©mentaire de l'Alliance au Lyc√©e Lyautey. Les ondes radiophoniques vibraient alors avec Fran√ßoise Hardy et Marie Lafor√™t et les Beattles commen√ßaient tout juste √† percer. C'√©tait l'√©poque des y√©y√©. Quel choc ! Autant l'atmosph√®re familiale √©tait pr√©sente √† l'Alliance isra√©lite, autant elle √©tait impersonnelle au lyc√©e. Les professeurs y cultivaient leur l√©gende. Tout celui qui s'aventurait √† poser une question s'exposait aux sarcasmes narquois du prof. Autant donc ne pas se mouiller et cultiver ses incertitudes √† moins de rouler la question de telle sorte que le prof dans sa grande mansu√©tude et son √©minente condescendance sourcille des yeux et prenne un temps de r√©flexion avant de r√©pondre. La terreur √©tait ambiante et palpable. Les questions orales trouvaient devant elles des √©l√®ves rong√©s par le trac. La menace d'√™tre envoy√© chez le proviseur haut juch√© et sentencieux √©tait la quintessence d‚Äôun mauvais augure.
Et pourtant, nous arrivions √† nous y faire et m√™me de temps en temps √† en rire. Les r√©cr√©ations surtout. Les plus macho des fran√ßais racontaient leurs week-ends d√©bauch√©s en traitant tout celui qui en doutait de puceau. Bien des fils √† papa ne s'en faisaient pas pour leurs √©tudes - ou du moins le clamaient-ils - et comptaient qui sur leur fortune, qui sur leur particule pour se frayer un chemin dans la vie. Certaines s√©ances de bizutage des classes sup√©rieures en d√©but d'ann√©e √©taient dr√īles comme tout, d'autres √©taient particuli√®rement odieuses. Juifs dans une √©cole fran√ßaise en pays musulman, nous avions droit aux cong√©s des trois religions et cela √©tait fortement jalous√© par nos camarades fran√ßais qui n'avaient droit qu'aux f√™tes f√©ri√©es chr√©tiennes et musulmanes. Certains de nous refusaient de venir en classe le samedi, d'autres se permettaient de venir mais pour √©couter seulement, d'autres encore participaient normalement. Il y avait peu d'Arabes en classe. Ils √©taient g√©n√©ralement discrets et une proportion importante prof√©rait un marxisme salutaire. La douce cruaut√© des Fran√ßais qui attendaient la p√©riode du je√Ľne du Ramadan pour entrer en classe avec des sandwiches au jambon odorants !

Il y avait des professeurs brillants par leur clart√© d'esprit et leur d√©marche intellectuelle cart√©sienne. D'autres moins s√Ľrs d'eux-m√™mes, se renfermaient dans leur carapace disciplinaire. Chacun avait un cachet, des manies, des expressions r√©currentes ou encore des col√®res pr√©visibles. Ils nous offraient l'excellence et nous devions √©voluer tel des √©quilibristes au sein du cr√©neau exigu de libert√© surveill√©e pour atteindre les cimes auxquelles on nous pr√©destinait. La recette de la r√©ussite r√©sidait dans le labeur et l'assiduit√© sans √©quivoque. √Ä de rares exceptions pr√®s, les profs √©taient inabordables.

Alliance et Talmud Thora √† Mogador, Cours compl√©mentaire et Lyc√©e Lyautey √† Casablanca. Ce cheminement fut celui de nombreux de mes amis. Tout ce monde est maintenant dispers√© aux quatre vents. Il m'a rarement √©t√© donn√© de rencontrer mes meilleurs amis de classe. Parfois, j'entends parler de certains. Les grands flux d'√©coliers avec leurs h√©ros, leurs champions ou leurs meneurs ont d√Ľ interrompre leur cours pour d√©river vers de nouveaux oc√©ans et horizons. Il ne reste plus que les b√Ętiments t√©moins de notre passage et de nos grivoiseries et, les √©chos des bruits familiers qui surgissent du fond de la m√©moire comme s'il ne s'agissait que d'un √©v√©nement encore tout frais. Certains √©pisodes brefs r√©sonnent encore en moi tel un film projet√© au ralenti. D'autres √©pisodes s'√©talant sur de longues p√©riodes me reviennent fulgurants et fugaces tout √† la fois. La m√©moire relativise les √©v√©nements et leur dur√©e et ne conserve d'eux que certains points de rep√®re, retenus selon des crit√®res qui lui sont propres, et qui jalonnent le cours de toute une vie. Et, tel un phare dans un oc√©an en furie, l'exemple donn√© par les professeurs comp√©tents et d√©vou√©s continue de guider nos pas dans la course de la vie. Qu'il me soit permis de rendre hommage √† une kyrielle de professeurs et de formateurs de l'esprit et de l'intellect qui sont toujours pr√©sents en moi, √† l'ensemble des professeurs extraordinaires, d√©vou√©s √† leur mission d'enseignants et √† la transmission fid√®le des Lettres, des Arts, des Sciences et de l'√Čthique. J'√©mets le souhait que l'on puisse transmettre √† son tour avec la m√™me ferveur et la m√™me d√©votion le go√Ľt de l'√©tude et celui de la transmission du go√Ľt de l'√©tude.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:12

Isaac D. Knafo
Homme de lettres, artiste peintre et dirigeant sioniste
Asher Knafo


Isaac Knafo est né à Mogador, Maroc, le 12 Novembre 1912. Il est le huitième enfant de Rabbi David Knafo - chef du Tribunal Rabbinique de Mogador et Grand Rabbin de la ville. Sa Mère est Donna née Bouhadana. Il est le benjamin de la famille.

Il passe son enfance dans une ambiance assez extraordinaire. Son p√®re √©tait profond√©ment pieux et pourtant il √©tait ouvert √† tous les nouveaux courants, comme la Haskala, mouvement venu d'Europe qui voulait briser les barri√®res o√Ļ les juifs s'√©taient enferm√©s pour les orienter vers la culture et l'humanisme, comme le Sionisme, comme l'√©tude de l'h√©breu moderne. Des personnages tels que le po√®te Rabbi David Elka√Įm, le Pa√Įtane renomm√© Rabbi David Yflah, l'√©rudit Ytshak Ya√Įch Hal√©vy - correspondant du journal Hatsfira fr√©quentent leur maison.

Comme tous les enfants juifs de Mogador il fr√©quente le "sla", l'√©cole. Il est le chouchou de la famille car tout jeune il est tr√®s espi√®gle, et d√©j√† transpara√ģt la vivacit√© de son esprit. Son p√®re le place √† l'√©cole franco-isra√©lite. L'√©cole Alliance a un tel succ√®s que les enfants fran√ßais s'y enr√īlent.

Quand Isaac commence ses √©tudes, Monsieur Falcon prend la direction de l'√©cole et y introduit des changements radicaux. Il fait passer aux √©l√®ves des tests psychologiques et les r√©partit dans les diverses classes selon leurs moyens intellectuels. Isaac est plac√© dans la meilleure classe. Pourtant il ne fait pas trop d'efforts. Il n'√©tudie jamais une r√©citation par cŇďur, se contentant d'√©couter les autres √©l√®ves pour pouvoir ensuite la d√©biter d'un trait. Une fois, quand il fut le premier √† √™tre interrog√©, il se tint coi devant sa ma√ģtresse. Elle lui demanda: " Pourquoi n'as-tu pas √©tudi√© ta le√ßon, tu as √©t√© paresseux? " Il r√©pondit tout simplement : oui. Cette r√©ponse franche lui valut de ne pas √™tre puni. Isaac se passionne pour la lecture et devint un assidu de la biblioth√®que municipale. Il reste √† l'√©cole jusqu'en 1924. L'√©cole est alors dirig√©e par M√©√Įr L√©vy qui trouve chez Isaac des aptitudes tr√®s sp√©ciales √† l'√©tude de l'art et de la litt√©rature. Il convainc son p√®re le Rabbin David Knafo √† l'envoyer faire des √©tudes √† Paris. La d√©cision n'√©tait pas facile. Isaac n'avait que quatorze ans. Quelle influence auront l'√©loignement et Paris sur lui? Et pourtant, en homme √©clair√© qu'il √©tait, il comprend que cet enfant tellement dou√© n'avait plus de ressources √† Mogador ni m√™me au Maroc et il l'envoie √† Paris.

Les connaissances g√©n√©rales d'Isaac Knafo √©taient d√©j√† tr√®s √©tendues avant d'arriver √† Paris, gr√Ęce √† sa curiosit√© et √† sa passion pour les livres. A Paris, il rencontre des √©tudes d'une autre envergure, se passionne pour le th√©√Ętre et d√©pense tout son argent de poche pour voir toutes les pi√®ces qui passent dans la capitale. Des dizaines d'ann√©es apr√®s, il peut encore citer toutes les pi√®ces qu'il a vues et tous les artistes qui ont particip√© √† ces pi√®ces. S'il n'est pas √† l'√©cole ou au th√©√Ętre, il visite les mus√©es. Il acquiert un go√Ľt s√Ľr et raffin√© gr√Ęce √† l'enseignement de son ma√ģtre de dessin. L'√Čcole normale est un terrain propice √† ses dons cr√©ateurs. Il participe aux f√™tes et en devient d√®s sa deuxi√®me ann√©e l'animateur principal en composant des parodies et des textes qu'il lisait √† la fa√ßon des chansonniers. Il y avait √† l'√ČNIO (l'√Čcole Normale Isra√©lite Orientale) un journal polycopi√© r√©dig√© par les √©l√®ves; " L'Echo du 59 ", qui paraissait tr√®s irr√©guli√®rement. I.D.K le prend en mains ce qui lui permet de faire ses premiers pas de journaliste. Toutes ces activit√©s font de lui l'√©l√®ve le plus remarqu√© de l'√©cole et il est prit d'amiti√© par les dirigeants de l'√©cole qui voient en lui " le grand espoir de l'√ČNIO ". Une parodie qu'il fit du directeur lui co√Ľta une brimade s√©v√®re. La somme d'argent qui √©tait accord√©e mensuellement √† chacun des √©l√®ves fut r√©duite de moiti√© pour Isaac. Le directeur refusa de le pr√©senter aux examens de fin de la troisi√®me ann√©e en pr√©tendant qu'il √©tait trop faible. Il fut astreint √† se pr√©senter comme candidat libre. Arriv√© en cong√© √† Mogador, il fit l'√©merveillement de la famille par sa verve et son savoir, par les oeuvres qu'il lut chaque jour devant eux, par les peintures qu'il leur montra. Il prit la d√©cision de ne pas rester une quatri√®me ann√©e √† Paris et il fut envoy√© comme instituteur √† Tanger. On √©tait en 1928. Il ne s'adapta pas √† l'√©cole de Tanger car il ne parlait pas l'espagnol. Il fut transf√©r√© √† Safi. √Ä la fin de l'ann√©e scolaire, Isaac donna sa d√©mission et retourna √† Mogador. Pendant les trois mois de vacances scolaires qu'il passa √† Mogador, il cacha √† tout le monde le fait de sa d√©mission. Il restait prostr√© √† la maison et l'on commen√ßa √† s'inqui√©ter pour sa sant√©. Quand il ne retourna pas √† Paris au d√©but de l'ann√©e scolaire, sa famille comprit que sa carri√®re d'instituteur avait prit fin. Vint une p√©riode d'inaction, ses fr√®res le poussaient √† " faire quelque chose ". Finalement il ouvrit un bureau o√Ļ il s'employa quelque temps comme " √©crivain public ". Il √©crivait pour les gens des lettres, des requ√™tes, des faire-part. Il s'aper√ßut finalement qu'il ne pouvait pas vivre de ce travail et il quitta Mogador pour Marrakech.

À Marrakech il mène une vie assez dissipée passant d'un travail à un autre. Il travailla ensuite chez un ami qui était en même temps agent de transports, propriétaire de café et agent de presse. Cet ami l'introduit au journal " La Presse Marocaine ". Ainsi commença pour lui une carrière de journaliste.

C'est aussi la p√©riode o√Ļ il commence √† publier des po√©sies qu'il envoie √† presque tous les journaux qui paraissent au Maroc.

En 1939, pour la premi√®re fois, il publie un recueil de po√®mes " Les Jeux et les Rimes " pr√©fac√© par un journaliste c√©l√®bre du " Canard encha√ģn√© " Georges de la Fouchardi√®re. Les croquis figurant dans le recueil sont eux aussi d'I.D.K.

La m√™me ann√©e au mois de septembre, √©clate la Seconde Guerre mondiale. I.D.K, le journaliste √©tait au courant des horreurs d√©j√† commises par le r√©gime d'Hitler, en Allemagne. Dans les deux mois d'octobre et novembre 39, il publie " Les Hitl√©riques ", pamphlets anti-nazis. Sur la couverture du recueil figure un dessin de l'auteur, un gorille en position de croix gamm√©e, la t√™te du gorille est remplac√©e par le visage d'Hitler. (En 1942 toute l'√©dition sera br√Ľl√©e par crainte de repr√©sailles de la part du gouvernement Vichy. Seulement plus de 50 ans apr√®s on en retrouvera un exemplaire).

Il retourne √† Mogador et abandonne le journalisme pour se lancer dans une activit√© sioniste intense. Il fonde " La Chorale de Mogador " qui est en m√™me temps, un cŇďur qui chante surtout des chansons d'Isra√ęl, une troupe th√©√Ętrale, et un mouvement de jeunesse. Il √©crit des petites pi√®ces de th√©√Ętre qu'il monte avec sa troupe. Ce sont d'abord des pi√®ces aux sujets vari√©s, puis √† sujets juifs. Il √©crit et publie une s√©rie de petites brochures sur des sujets puis√©s dans le Talmud. Rabbi Shim√©on Bar Yoha√Į et Rabbi M√©√Įr Baal Haness.

Il peint aussi surtout des grandes toiles avec des portraits des principaux leaders sionistes, Hertzl, Max Nordau. Pendant les réunions de la communauté juive il les vend aux enchères au profit du K.K.L .
L'ann√©e 1951 est l'ann√©e o√Ļ il fait para√ģtre l'une apr√®s l'autre plusieurs oeuvres : La s√©rie " Oneg ", " Maroquineries " et " Fugitives ".

Isaac Knafo se voue enti√®rement √† la cause sioniste et √† l'organisation de la Aliya. Les autorit√©s voient en lui un causeur de troubles. Maintes fois il est convoqu√© aupr√®s du commissariat qui l'accuse d'avoir organis√© un mouvement de jeunesse clandestin et des activit√©s sionistes. Il arrive toujours √† s'en tirer gr√Ęce √† son esprit et aussi √† la pression de ses nombreux amis et admirateurs, europ√©ens, juifs et musulmans. Mais il arrive un moment o√Ļ il comprend qu'il ne peut plus tenter le diable. Il quitte Mogador et s'installe √† Casablanca, ville qui lui parait comme d√©nu√©e de tout attrait. Il d√©cide alors de faire lui aussi sa " Aliya " au Kibboutz Ramat Hakovesh.

Ses débuts au Kibboutz sont très difficiles. Il vit presque en étranger dans son kibboutz. Pourtant, ses amis de Mogador, ses disciples, tous ceux qui l'écoutaient passionnément avant sa Alia ne l'ont pas oublié. En fait, pendant les vingt-ans qu'il vit au kibboutz, il ne publie rien. Pourtant, il écrit et forme beaucoup de projets littéraires. Lee 20 juin 1976 il envoie à ses nombreux correspondants une brochure manuscrite de16 pages de poèmes et de dessins originaux: " Lettre des Lettres ", la brochure est tirée en offset. De 1976 à 1979 il édite 13 numéros de Lettre. (La lettre 14 a été éditée par son fils après sa mort).

Plusieurs oeuvres sont r√©dig√©es par lui au Kibboutz, il ne les √©dite pas par manque de fonds. Il √©crit en 1976 : " Exode et Ballades ". Ces ballades parlent de la situation du petit Isra√ęl devant un monde hostile qui courtise le monde arabe pour obtenir son p√©trole.

Il √©crit aussi " S√©pharad ", consid√©rations philosophiques sur plusieurs sujets : le Juda√Įsme, l'antis√©mitisme, la religion, la culture, l'homme. Il compose un grand nombre de po√®mes dont il veut faire des recueils divers et surtout il √©crit diff√©rents √©crits dont il veut faire une grande oeuvre: Le M√©morial de Mogador.

I.D.K s'éteint au Kibboutz à la suite d'une crise cardiaque le 9 Juillet 1979.

Asher Knafo, neveu de IDK, publie d'après ses écrits
" Le Mémorial de Mogador " en 1995
et, " L'Humour est enfant de poème " en 1979








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:15

Mon histoire avec M. Avigdor
Isaac D. Knafo


M. Avigdor, au visage poupin, au teint vermeil, nous √©tait arriv√©, frais √©moulu de l'√ČNIO quelques semaines apr√®s le d√©but de l'ann√©e scolaire, au moment o√Ļ j'avais pris la t√™te des fortes t√™tes de la classe. M. Gautron qui se servait de sa r√®gle pour r√©gler ses diff√©rends avec ses √©l√®ves et de son gros crayon rouge √† corrections pour nous infliger de s√©rieuses punitions, nous avait habitu√©s √† une discipline de fer. Quand je fis mon entr√©e √† l'√Čcole de l'Alliance, je fus frapp√©, √©tonn√©, choqu√©, √©cŇďur√© du laisser-aller qui y r√©gnait. Il n'y avait que Mlle L√©vy (Rosita) qui parvenait √† nous donner des le√ßons √† peu pr√®s audibles, pour la bonne raison qu'elle √©tait jeune, jolie, bien faite, alerte, vive et sympathique... Nous en √©tions tous amoureux. Tous les gar√ßons, sans exception. Certains √©l√®ves, les plus grands et les plus √Ęg√©s, les plus amoureux d'elle - et qui le proclamaient cr√Ľment et sans vergogne - s'asseyaient au dernier rang et je ne comprenais pas, na√Įf, pour quelle raison ils pouvaient ainsi s'√©loigner de leur idole. Le hasard qui m'amena un jour √† m'asseoir moi aussi au dernier rang me donna la clef de l'√©nigme lorsque je m'aper√ßus que, si d'une main ils feuilletaient leur livre ou √©crivaient leur dict√©e, de l'autre ils se livraient √† un onanisme sans complication tout entier dirig√© vers leur casier. Les autres ma√ģtresses, Mlle Sidi, d√©j√† chevronn√©e et Mlle Bensoussan, tout nouvellement sortie de Bichofsheim (pension des futures institutrices de l'Alliance) ne purent r√©sister, la premi√®re, que deux jours, la deuxi√®me, que quelques semaines. Mlle Sidi n'avait pas eu le plaisir de me voir lors de la premi√®re apr√®s-midi o√Ļ elle enseigna dans ma classe. Quelque futile maladie m'en avait √©cart√©. Le jour m√™me, elle avait demand√© et obtenu son transfert √† l'√Čcole des Filles. Le lendemain, lorsqu'elle me vit, elle s'√©prit tout de suite de moi et profita de la premi√®re occasion o√Ļ je levai la main pour r√©pondre √† une question adress√©e √† toute la classe pour m'interroger. Ma r√©ponse amena d'autres questions et de fil en aiguille (Les Pyramides et le Sphinx) j'eus l'occasion de faire largement preuve de mes capacit√©s. En me remerciant elle ajouta: "Si j'avais su qu'il y avait un tel √©l√®ve dans cette classe, je n'aurais pas demand√© mon transfert. Malheureusement, il est trop tard." Elle ne manqua jamais par la suite, chaque fois qu'elle me rencontrait de m'appeler √† elle et de me demander des nouvelles de ma sant√©, de mes √©tudes, de mes progr√®s et de mes projets. Mlle Bensoussan, elle, moins exp√©riment√©e et toute anim√©e du z√®le des n√©ophytes, crut qu'elle finirait par triompher de notre hostilit√©. Elle tenta des efforts tenaces et d√©sesp√©r√©s pour faire p√©n√©trer sa jeune science dans nos jeunes cerveaux. Au point qu'√©mu de l'√©nergie qu'elle d√©ployait sans r√©sultats appr√©ciables, il m'arriva une fois d'essayer de sauver l'honneur de la classe et de relever chevaleresquement son moral. II me suffisait pour cela, primo de pr√™ter une oreille visiblement attentive √† ce qu'elle disait, secundo de poser poliment une question pertinente et enfin tercio, de r√©pondre convenablement, au nom et √† la place de la classe, √† quelques-unes de ses questions. Une telle conduite ne manqua pas de m'attirer l'animosit√© et les sarcasmes de mes condisciples. J'√©tais une fille, une poule mouill√©e. Soit. J'avais compris. Ayant plus d'id√©es et d'initiative que mes camarades, sachant mieux continuer les astuces sans encourir de punition, je ne tardai pas √† √™tre consid√©r√© comme un chef, un guide spirituel en qui l'on pouvait avoir confiance. A dire vrai, je ne me rappelle plus les batailles livr√©es ni les triomphes remport√©s sous ma conduite, mais le fait est que Mlle Bensoussan ne tarda pas, √† son tour, √† √™tre transf√©r√©e √† l'√Čcole Franco-Isra√©lite de Filles. Enfin, Avigdor semblait devoir se transformer en martyr de la grammaire. La lecture du " Petit Chose " d'Alphonse Daudet m'avait depuis longtemps inspir√© l'amour des jeunes ma√ģtres inexp√©riment√©s et le d√©sir de les prot√©ger. Malheureusement, il semblait bien que je fusse alors le seul de ma classe √† avoir lu le chef-d'Ňďuvre du Dickens fran√ßais. Tous les autres √©l√®ves justifiaient pleinement la pr√©tention que leur √Ęge est sans piti√©. Enivr√©s des succ√®s remport√©s dans cette guerre froide contre les ma√ģtres (l'expression n'existait pas alors, ni la guerre des nerfs ni la dr√īle de guerre), ils en redemandaient et je n'√©tais pas de force √† r√©sister √† leur pression ni √† une certaine gloriole. D'abord j'√©lus d√©finitivement domicile, pour la dur√©e des le√ßons de M. Avigdor, au dernier rang de la classe, le rang des grands, √† quoi me donnaient droit et mon certificat d'√©tudes (n'√©tais-je pas un v√©t√©ran √† la retraite?) et ma r√©putation r√©cemment acquise de meneur. Ce n'√©tais pas que j'eusse eu la pr√©tention de proc√©der aux m√™mes manŇďuvres clandestines que les grands (je n'√©tais pas encore... assez m√Ľr), mais j'avais en vue une autre activit√© non prohib√©e: ce vice impuni, la lecture. J'ai d√©j√† dit √† quel point j'aimais la lecture. A cette √©poque, c'√©tait les Pardaillan, Mignon, Arlette aux yeux de saphir et autres porteuses de pain que je d√©robais √† mes fr√®res pour les lire en cachette pendant leurs heures de travail, qui correspondaient √† mes heures de classe. En cons√©quence, je d√©cidai que je les lirai en classe. Ce que je fis √† l'abri de mon pupitre et du dos des camarades. Un jour que je me livrais √† ce doux plaisir, j'√©tais tellement captiv√© par le roman de cape et d'√©p√©e que je lisais, que je n'entendis pas approcher M. Avigdor. Je ne sus qu'il √©tait dress√© furibond √† mes c√īt√©s que lorsque sa voix tonna :

" Qu'est-ce que vous faites là?
- Vous voyez bien, je lis !
- Comment ? Vous lisez pendant que je donne ma leçon? - Eh, oui ! - Vous n'écoutez donc pas ma leçon ?
- Non, monsieur.
- Pourquoi ?
- Parce que je la sais !
- Vous la savez ?
- Oui, monsieur, je sais toutes les leçons du programme. - Dans ces conditions, mes leçons ne vous intéressent pas ?
- Non, monsieur.
- Puisque c'est comme ça, sortez de la classe ! "
L'enfant, mis dehors, √©tait immanquablement vu par M. L√©vy qui ne manquait pas de l'appeler √† son bureau (Eh, malheureux!) pour lui passer un savon ultra-mousseux. Moi je pris pos√©ment mon livre et mon cartable, sortis dignement de la classe - et de l'√©cole, o√Ļ je ne reparus plus pendant une longue semaine jusqu'au soir o√Ļ, me promenant place du Chayla, j'y fus rencontr√© par M. L√©vy qui en faisait de m√™me avec sa femme et ses filles. Il m'appela √† l'√©cart.
"Qu'est-ce qu'on me dit ? Vous ne venez plus √† l'√Čcole ? - Non.
- Et pourquoi ?
- Je suis f√Ęch√© avec M. Avigdor.
- On ne se f√Ęche pas avec son ma√ģtre.
- Ce n'est pas mon ma√ģtre. Il ne m'apprend rien et il m'a mis dehors.
- Il vous a mis dehors de la classe, non de l'√©cole. Et avec ma fille, avec Rosita ? Vous n'√™tes pas f√Ęch√© ? Non ?
- Non.
- Alors il faut venir au moins aux leçons de Rosita.
- Bien, Monsieur".

Le lendemain je fus ponctuel à la leçon de Rosita qui fit comme si de rien n'était, et restai pour la leçon suivante. M. Avigdor, comme d'habitude, commença par une interrogation en sciences qui s'avéra un échec presque unanime. En désespoir de cause, il se tourna vers l'unique main levée qui répondit correctement.

" Très bien, mais, vous n'étiez pas présent à cette leçon ? - Non monsieur.
- Et pourtant vous la savez !
- Ne vous l'avais-je pas dit !
- Merci. Asseyez-vous. " À la fin de son cours, alors que je m'apprêtais à sortir avec les autres, il me retint et me dit:
" Dites-moi Knafo, qu'est-ce que je vous ai fait ? Pourquoi me détestez-vous à ce point ?
- Mais, Monsieur, je ne vous déteste pas !
- Alors pourquoi vous conduisez-vous de la sorte à mon égard ?
- Franchement, je ne sais pas. C'est l'habitude ici, comme ça.
- Voulez-vous que nous soyons amis ?
- Moi ? Je veux bien, Monsieur.
- Bon, alors voilà. Je sais que vous n'avez rien à apprendre dans cette école et que vous êtes candidat à l'école Normale de l'Alliance. Si vous voulez, vous resterez en compagnie de deux ou trois de vos camarades les plus doués et je vous donnerai des leçons d'algèbre et de géométrie dont vous aurez grand besoin à Paris.
- Merci, monsieur ! "

Je ne sais pas √† quelle √©poque se place l'incident que je veux rapporter : avant ou apr√®s que j'eusse fait la paix avec M. Avigdor. D'apr√®s le sujet, il semble bien que ce f√Ľt entre la p√Ęque et la fin de l'ann√©e scolaire; c'est en effet au cours du troisi√®me trimestre que l'on proposait aux √©l√®ves ce fameux sujet: " Que ferez-vous en quittant l'√©cole primaire ? " Ce sujet, je l'avais d√©j√† trait√© √† plusieurs reprises puisque j'√©tais rest√© de nombreuses ann√©es en premi√®re classe, attendant d'√™tre pr√©sent√© au Certificat d'√Čtudes. Cette ann√©e, il me parut qu'il √©tait superflu. Je d√©cidai de remettre une page blanche mais, lorsque dix minutes avant la fin et alors que les √©l√®ves les plus press√©s avaient d√©j√† remis leur copie, M. Avigdor me voyant inactif vient prendre la mienne, la supposant termin√©e, et s'aper√ßut qu'elle inexistait, il me pressa d'√©crire quelque chose et j'√©crivis √† peu pr√®s ceci : " J'aurais voulu devenir artiste peintre, mais mes parents me destinent au m√©tier d'instituteur, ce qui me semble un triste destin si j'en crois les exemples que j'ai sous les yeux. Je sens que je serai tr√®s malheureux. " Six lignes, exactement que je m'empressai de remettre au ma√ģtre. Celui-ci les lut d'un coup d'Ňďil et se pr√©cipita au bureau de M. L√©vy qui vint imm√©diatement me chercher. Nous e√Ľmes un long entretien ou plut√īt il me fit un long, tr√®s long discours. Il me lut une composition de mon pr√©d√©cesseur imm√©diat comme candidat √† l'√ČNIO : Amram Elmaleh, brillant sujet s'il en fut. Je fus √©merveill√© non pas tant du style ou des id√©es, mais de la longueur de ce travail. Je ne me doutais pas, alors que j'arrivais tr√®s facilement √† dire ce que j'avais √† dire en une page ou deux, que l'on pouvait consacrer quatre, huit et m√™me douze pages √† un seul sujet. Du coup, j'appris le proc√©d√© du d√©layage et du verbalisme creux qui ne m'a jamais compl√®tement abandonn√©. En conclusion, M. L√©vy me persuada de refaire le travail √† la maison et de le lui rapporter le lendemain matin. Ce que je fis, piqu√© d'amour-propre. J'√©crivis quatre pages de format administratif d'une √©criture presque illisible tellement elle √©tait menue et serr√©e. Je ne tentai pas de corriger le premier jet car le papier √©tait √† petits carreaux de cinq mm et je n'avais laiss√© ni marges appr√©ciables ni interlignes, et pour ce qui est de recopier, va te faire lanlaire. Je ne mangeais pas de ce pain-l√†. Pourquoi mentir ? Je ne me souviens pas exactement des id√©es que j'y exposai. Ce que je sais, c'est que cette fois-ci je mis l'accent sur l'envers de la m√©daille, la noblesse morale et la beaut√© spirituelle de la mission qui incombe √† l'√©ducateur. Je ne connaissais m√™me pas le terme " p√©dagogie '' et n'avais d'autre connaissance de la technique que ce que je voyais du travail de mes ma√ģtres. J'avais cependant assez de lecture pour trouver des tas de raisons et des phrases assez grandiloquentes (ampoul√©es, je le crains) pour magnifier le m√©tier que, quelques heures seulement auparavant je vouais aux g√©monies. Ai-je besoin de dire que mes deux attitudes furent sinc√®res tant l'une que l'autre ? C'est la v√©rit√© et c'est mon tort et c'est la raison de ma non-r√©ussite dans la vie que cette facult√© destructrice de trouver une justification, d√©nu√©e de toute hypocrisie, √† toutes mes attitudes et prises de position. Justification qui se r√©f√©rait et se r√©f√®re encore √† l'id√©al de justice qui fut et est toujours le mien. Ce r√©cit n'est pas une dissertation id√©ologique et je ne veux pas, ici, exposer mes id√©es et mes pens√©es, ce qui me serait d'ailleurs fort malais√© vu que ma formation philosophique est des plus sommaires, et en tout cas pas suffisamment livresque pour assommer mes lecteurs possibles √† l'aide de la poudre que le marchand de sable jette aux yeux. Ma composition me valut un satisfecit total, fut lue en classe et lou√©e comme il convient. Quant √† M. Avigdor, il tint parole et me fut un ami cher. Ses le√ßons de math ne dur√®rent pas longtemps, mais il se montra tr√®s compr√©hensif √† mon √©gard √† maintes reprises, recourut souvent √† mon aide soit pour l'aider √† emporter les cahiers √† corriger dans sa chambre, soit m√™me pour l'aider dans la correction des √©preuves, ce dont je me tirais assez bien ma foi ! Lorsqu'il eut sa crise d'appendicite, j'allai le visiter √† l'h√īpital (√† combien de reprises ?) et il fut tr√®s heureux de ma visite. M. L√©vy encourageait cette amiti√© r√©ciproque peut-√™tre parce qu'il avait constat√© qu'√† ma suite et peut-√™tre √† mon exemple les autres √©l√®ves, m√™me les plus coriaces, avaient cess√© de pers√©cuter notre " Petit Chose ". Par la suite, il devait m'emmener √† Paris.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:18

La composition
Isaac D. Knafo


Joseph Moyal, s'il √©tait herm√©tique aux le√ßons, dont il ne p√©n√©trait jamais le myst√®re malgr√© des efforts insens√©s, n'en √©tait pas moins assez intelligent pour trouver d'autres moyens de se tirer des pires √©preuves. C'est ainsi, par exemple, qu'il s'√©tait, √©tant encore √©l√®ve √† l'√©cole Primaire, abonn√© au Manuel G√©n√©ral des Instituteurs et des Institutrices, qui lui apportait chaque semaine, √† domicile, non seulement la mati√®re des cours √† venir, d√Ľment expliqu√©e, comment√©e pour les ma√ģtres, mais encore le corrig√© des √©preuves du C.E. (et du B.E.) des diverses r√©gions de la France, lesquelles √©preuves avaient toutes les chances d'√™tre propos√©es dans le plus proche avenir, aux √©l√®ves de notre classe soit comme sujet de le√ßon, soit comme sujet de composition. G√©n√©ralement, J.M. apprenait par cŇďur le texte des √©preuves ce qui lui permettait, je l'ai dit, de s'en tirer, mais tout juste. Il savait l'art des regards en coulisse happant en un √©clair ce qui se trouvait sur leur trajectoire. Il savait lire sur les l√®vres les r√©ponses √† peine souffl√©es et dans les yeux de l'interrogateur dans quelle mesure il d√©viait de la bonne voie pour rectifier la direction en temps voulu. Il connaissait les faiblesses de ses ma√ģtres et de ses condisciples et les exploitait dans toute la mesure du possible. Admirable Joseph ! Et combien je regrette d'avoir √©t√© l'instrument de sa honte, si courte et l√©g√®re qu'elle f√Ľt.

C'√©tait pr√©cis√©ment pendant que nous usions ensemble nos culottes courtes sur les bancs de l'Alliance. Le sujet de la composition fran√ßaise (√† r√©diger en classe) √©tait quelque chose comme : d√©crivez un artisan dans l'exercice de son m√©tier. J'avais choisi, quant √† moi, le mar√©chal ferrant. En effet, l'√©cole franco-isra√©lite que j'avais fr√©quent√©e auparavant pendant des ann√©es se trouvait √† la rue Souk Ouaka (devenue par la suite, rue Victor Hugo) o√Ļ se trouvaient r√©unis tous les mar√©chaux ferrants de la ville, de sorte que nous √©tions entour√©s non seulement par l'odeur de la corne br√Ľl√©e, la chaleur des forges rugissantes et l'incessant rythme des marteaux et des enclumes, mais encore par les remises o√Ļ √©taient parqu√©es les b√™tes (et souvent leurs ma√ģtres avec elles) pendant la dur√©e de leur s√©jour √† Mogador.

Je savais donc que dire et comment et ma r√©ussite √©tait assur√©e. J'eus la meilleure note, ce √† quoi je m'attendais et √©tais habitu√©, mais la merveille est que cette fois-ci je fus ex-aequo avec le camarade Mouyal qui avait choisi le peintre en b√Ętiments. Je demandai √† la ma√ģtresse de nous lire cette Ňďuvre. Les maisons de Mogador √©taient toutes (et doivent √™tre encore, √† moins que les r√®glements municipaux aient chang√© depuis) uniform√©ment blanchies √† la chaux int√©rieurement et ext√©rieurement, une chaux dans laquelle parfois on m√©langeait un peu d'outremer de lessive pour que leur blanc par√Ľt plus blanc. Pour l'ext√©rieur surtout. Mais quand la main qui m√©langeait abusait du bleu, alors le blanc pouvait passer pour de l'azur. Rares √©taient les maisons int√©rieurement tapiss√©es de papier peint, et plus rares encore les murs peints √† l'huile. Le chaulage int√©rieur √©tait l'Ňďuvre de la m√©nag√®re elle-m√™me qui, √† p√©riodes fixes, passait une " mselha " sur les murs de la maison. La mselha est une esp√®ce de produit rond et dur form√© des feuilles √©court√©es du palmier-nain qui servait √† tous les travaux de propret√©. Le chaulage ext√©rieur √©tait confi√© √† des ouvriers sp√©cialis√©s qui se servaient √©galement de la mselha mais mont√©e sur des perches (roseaux) plus ou moins longues, parfois attach√©es les unes aux autres pour atteindre une longueur de plusieurs m√®tres (j'en ai vu de 12 m√®tres au moins). Ils pouvaient aussi chauler toute une fa√ßade soit √† partir du sol, soit √† partir de la terrasse, sans autre accessoire encombrant ou dangereux. D'o√Ļ venait donc ce peintre qui se servait de seaux et de bo√ģtes de couleurs diverses, de pinceaux et de brosses, d'√©chelles et d'√©chafaudages, de baguettes et de cordeaux, de niveaux d'eau et de fils √† plomb, qui descendait de son √©chelle, prenait le recul n√©cessaire pour juger du bien-venu de son ouvrage et mettait la main en visi√®re au-dessus de ses yeux pour les prot√©ger de l'√©clat de la lumi√®re pendant qu'il examinait son Ňďuvre d'artisan et presque d'artiste.

D'o√Ļ venaient ces belles phrases d'une simplicit√© et d'une correction dignes d'un grammairien et d'un styliste? Pas un mot superflu, pas un d√©tail essentiel manquant √† l'appel. Courte mais bonne, la composition de Mouyal valait mieux que la mienne et je soup√ßonne que la ma√ģtresse m'avait quelque peu favoris√© eu √©gard √† mes ant√©c√©dents.

Cette composition n'√©tait pas l'Ňďuvre de Mouyal. J'en √©tais convaincu et je parvins √† faire partager ma conviction √† mes condisciples et √† ma ma√ģtresse. Soudain, celle-ci eut l'id√©e de confronter le texte de Mouyal √† celui qui avait paru √† titre de mod√®le dans le Manuel G√©n√©ral : aucun doute, √† quelques d√©tails pr√®s, ils √©taient identiques.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:20

Entre la Y√©shiva et l'√Čcole normale
Isaac D. Knafo


Comme tous les ans, mon p√®re d√©sirait que je consacrasse mes vacances aux √©tudes juives, c'est-√†-dire en l'occurrence, l'√©tude de la Gu√©mara. Il me remit entre les mains de Rebbi Mordekha√Į Amar, professeur de Talmud au Talmud Thora. Mon p√®re m'assigna pour but d'apprendre le sermon que j'aurais √† prononcer lors de ma majorit√© religieuse. Rebbi Mordekha√Į m'√©crivait le th√®me tr√®s long que j'aurais √† d√©velopper au cours de mon discours, th√®me que je devais apprendre par cŇďur. On tablait sur une dur√©e de quatre heures (temps que mon propre p√®re avait consacr√© √† son sermon de Bar Mitsva) et j'avais 3 mois pour faire le travail √©tant donn√© que je ne devais porter les phylact√®res que le lendemain du Grand Pardon. √Čtant le plus jeune de mes fr√®res et le dernier √† f√™ter ma bar-mitsva, mon p√®re √©tait r√©solu √† faire les choses en grand mais √† la condition que je fasse un sermon digne de lui, digne de moi.

Malheureusement, juste en face de la rue o√Ļ se trouvait le Talmud Thora il y avait un bureau annexe de la Cie g√©n√©rale de Transports et de Tourisme au Maroc, entreprise o√Ļ j'avais des accointances et o√Ļ j'avais l'occasion de rendre gracieusement des petits services. De sorte que me rendant ou sortant du Talmud Thora il m'arriva bien souvent de m'arr√™ter l√†, et d'y op√©rer quelques minutes ou quelques heures : compl√©ter les formules de transport de marchandises, l'√©mission de billets de voyage, l'√©tablissement des feuilles de route, de contr√īle des cars en partance, du timbrage de r√©c√©piss√©s, etc‚Ķ le tout constituant une occupation √† ma port√©e.


Une fois arriv√© au Talmud Thora, d'autres occupations sollicitaient mon attention et tuaient mon temps. Rebbi Mordekha√Į s'√©tant aper√ßu que je saisissais rapidement, me prenait √† part pour m'expliquer la le√ßon du jour puis me confiait le nerf de bŇďuf qui lui servait d'inculquoir √† Talmud et la t√Ęche de r√©p√©ter la le√ßon aux autres √©l√®ves, puis allait vaquer √† ses occupations, g√©n√©ralement achat de denr√©es pour le m√©nage. De mon c√īt√©, une fois le ma√ģtre dehors, je donnais la le√ßon √† haute voix, distribuais quelques coups bien sentis aux rares boiseries qui se trouvaient √† port√©e de mon nerf de bŇďuf, histoire de passer mes nerfs sur quelque chose, ordonnais aux √©l√®ves de psalmodier √† haute et intelligible voix le texte et les explications soumises √† leur intellect et me mettais √† lire quelque roman populaire dont j'√©tais toujours pourvu. Paul Feval, Michel Zevaco, Michel Murphy, Pierre Decourcelle, Xavier de Montepin et autres prenaient la place r√©serv√©e √† l'√©tude du Talmud. Je pensais que de telles lectures, outre qu'elles √©taient malgr√© tout plus captivantes, me seraient plus utiles dans la vie que je projetais de mener une fois que je me serais forg√© au creuset de Paris.

De sorte que venu le temps, apr√®s que je me sois envelopp√© du ch√Ęle aux quatre franges et lac√© mon bras gauche, et ceint mon jeune front des lani√®res sacr√©es, et que je fus appel√© √† la lecture de la loi que j'eus pri√© avec ferveur, je n'eus d'autre r√©compense qu'une pi√®ce de cent sous, ce qui me permit une f√™te v√©ritable mais strictement intime.

Une fois débarrassé de cette corvée, je prétendis hypocritement vouloir travailler pour gagner mon pain. Voici que j'ai "terminé" mes études, et atteint mon indépendance religieuse. Il était temps que je pourvoissasse à mes propres besoins et que je volasse de mes propres ailes.
Pas question.
Mon père avait d'autres projets en ce qui me concerne. Aucun de ses enfants n'avait poussé plus loin que le C.E. ses études en français. Aucun d'eux n'avait poursuivi ses études juives et aucun ne menaçait de rabbiner. Il m'appartenait de combler cette lacune et de lui procurer cette revanche. À moi de continuer une haute tradition intellectuelle et de foi.

Déjà devant ma boulimie de lecture, il m'avait dit une fois (ou deux) que si j'avais consacré autant de temps aux lectures saintes qu'aux lectures profanes, j'aurais atteint le degré et mérité le titre de Gaon, génie dans l'étude de la loi et des connaissances juives.

N'étant jamais trop tard pour bien faire (je bienfais, tu bienfais, nous bienfaisons, vous bienfaites ou bienfaisez?) mon père se proposa de me placer définitivement dans une Yéchiva - séminaire rabbinique - qui présentait pour moi peu de charme.

Quelqu'un mit le hol√† √† ce mirifique projet. M. L√©vy qui n'avait cess√© √† chaque occasion de faire rappeler √† mon p√®re que j'√©tais appel√© aux hautes destin√©es de marchand de grammaire, pressa le mouvement aux approches de la rentr√©e. Tant et si bien que mon p√®re me dit sa d√©cision de me faire entrer √† l'√Čcole de l'Alliance Isra√©lite pour une ann√©e; c'est-√†-dire pour le temps n√©cessaire √† me pr√©parer √† l'√Čcole Normale.

En r√©alit√©, un tel stage n'√©tait point n√©cessaire. Mais M. L√©vy tenait √† satisfaire son petit orgueil; un brillant sujet, tel que moi, devait s'intituler son √©l√®ve, et sortir de son √©cole. J'entrai donc √† l'√Čcole de l'Alliance, muni d'un brillant C.E. et recommen√ßai avec les √©l√®ves de la 1ere classe (Cours Moyen) des √©tudes faites et refaites. D'autres √©l√®ves munis de leur C.P. se trouvaient dans cette classe, dont les parents pouvaient se passer de leur travail et qui ne pouvaient rester sans rien f‚Ķ, mais d'autre candidat √† l'√ČNIO, il n'y en avait qu'un, venu comme moi de la France apr√®s le C.E. qu'il avait obtenu par chance et au tout dernier rang. Je ne dis pas √ßa pour l'humilier ou pour m'enorgueillir de mes capacit√©s √† ses d√©pens.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:23

En route pour Paris
Isaac D. Knafo


Le trois juillet 1925 √† 5h du matin nous embarquions M. Avigdor, Th√©ophile Benchimol (le fils de M. Isaac Benchimol, le Secr√©taire-Greffier du Tribunal Rabbinique) et moi dans l'autocar Panhard de la C.T.M. √† destination de Casablanca, premi√®re √©tape vers Paris. Mes parents, mes fr√®res, mes sŇďurs, mes beaux-fr√®res, ma belle-sŇďur, mes cousins et mes neveux, mes ni√®ces et mes tantes, une tr√®s nombreuse d√©l√©gation familiale avait tenu √† me faire ses adieux au dernier moment. La Place Bou-Medine en grouillait de monde et le sol √©tait plus mouill√© de larmes que de nocturne ros√©e (et Dieu sait s'il y a de la ros√©e √† Mogador pendant les nuits d'√©t√©) et je ne savais plus de quels yeux pleurer, quelles joues embrasser, quelle taille √©treindre. J'√©tais r√©joui de ce d√©part de ce premier voyage de ces premiers pas vers un paradis dont l'√©clat m'√©blouissait avant m√™me que je ne le per√ßusse. Tout √† coup, une voix m'appela dans la nuit. C'√©tait Mme. L√©vy dont la fen√™tre donnait pr√©cis√©ment sur la petite place. Je me h√Ętai de grimper chez elle et j'y trouvai toute la famille √©veill√©e, r√©unie et m'attendant autour d'un plateau de th√©. Et, pendant que M. L√©vy s'habillait pour me favoriser au moins des quatre pas r√©glementaires qu'il me devait suivant les usages de la politesse juive, Mme. L√©vy entreprit de me prodiguer des conseils pertinents et maternels. Elle craignait que je ne m'avisasse, en tant que Juif pratiquant et fils de Grand Rabbin, de refuser la nourriture qui me serait servie sur le bateau. En r√©alit√©, elle enfon√ßait une porte ouverte car, si j'√©tais un Juif convaincu, j'√©tais trop curieux pour ne pas go√Ľter aux fruits de la connaissance, et le p√©ch√© n'avait rien pour m'effrayer lorsque sa taille le mettait √† ma port√©e. J'avais d√©j√† et depuis longtemps, le d√©sir de go√Ľter √† toutes les joies d√©fendues et, seule la crainte du gendarme limitait mes actes √† une certaine sagesse. Ce d√©sir me vint avec la conscience et plus l'occasion de p√™cher se multipliait et plus la tentation √©largissait ses tentacules. Je promis √† Mme. L√©vy tout ce qu'elle voulut, √† contrecŇďur en apparence, et en tout cas bien d√©cid√© √† faire ce qui me semblerait indiqu√©, m√™me √† refuser le p√©ch√©. J'avais dans mes poches des cadeaux dont je ne saurais d√©terminer la nature exacte lorsque M. L√©vy m'accompagna au car. Il me fut difficile de m'arracher √† la derni√®re √©treinte, celle de ma m√®re dont mes larmes avaient abondamment mouill√© la g√©n√©reuse et nourrici√®re poitrine. J'adorais ma m√®re, d'abord sans le savoir, et par la suite, lorsque mes lectures me mirent en possession des diverses formes et expressions que prit l'amour filial dans les ouvrages que je lisais.

Nous voyage√Ęmes dans la fra√ģcheur matinale et mogadorienne pendant quelques kilom√®tres. Mais, lorsque le soleil parut et que nous nous f√Ľmes √©cart√©s de Mogador, je commen√ßai √† souffrir de l'√©clat de la lumi√®re et de la chaleur. N'oubliez pas que l'√©t√© marocain, en dehors de Mogador, n'a rien de cl√©ment. Nous √©tions en pleine campagne qui m'infligea une cuisante d√©ception. Pour moi, la campagne c'√©tait du vert, mais, des deux c√īt√©s de la route, ce n'√©tait que champs ocres et rouges aux cailloux br√Ľl√©s par le soleil o√Ļ parfois un champ de chaumes mettait une t√Ęche jaune.

O√Ļ √©taient les pr√©s et les prairies, les buissons, les arbres, les chaumi√®res et les toits de tuile, les paysans au travail, et les b√™tes au p√Ęturage, les sentiers ombreux et le cocorico des coqs, les aboiements des chiens et le joyeux p√©piements de la gent ail√©e, les sonnailles des champs et les frais murmures des ruisseaux, les fleurs, les fruits, les moissons et la gl√®be? Aussi loin que portaient mes regards √† droite et √† gauche, dans ma qu√™te d√©sesp√©r√©e je ne rencontrais que de chaudes et br√Ľlantes couleurs allant du jaune au rouge, avec pour varier des gris. Comme couleur froide il n'y avait que le bleu du ciel, mais c'est l√† pr√©cis√©ment que la chaleur r√©gnait. Et puis, je ne pouvais d√©cemment effectuer tout le parcours les yeux lev√©s au ciel dans l'attitude d'un proph√®te aveugle. Les yeux au ciel, l'√©clat √©blouissant du soleil que j'avais pr√©cis√©ment de mon c√īt√©, je sortis les lunettes solaires, cadeau de la sŇďur de ma belle-sŇďur, Mme. Simha Ohayon. Je les chaussai, et en fus r√©confort√©. Elles √©taient vertes, et tout ce que je voyais au travers se teintait de vert. Et la nature semblait reprendre ses droits. Ce me fut l√† une consolation. Lorsque mes paupi√®res transpirantes m'invit√®rent √† me d√©barrasser de cet optimiste accessoire, je fus tellement bless√© par les rougeurs du chemin que je me h√Ętai de les rechausser. Bient√īt, je m'amusai √† faire alterner espoir et d√©ception par le simple moyen de ces fameuses lunettes.

Je ne sus pas alors que ces lunettes étaient un symbole.

Vers midi ou avant, nous arriv√Ęmes √† la hauteur de Safi au Tleta Sidi Embarek o√Ļ nous devions changer de car pour continuer sur Casablanca. Nous nous appr√™t√Ęmes √† d√©jeuner dans la nature. Je n'ai pas souvenance si √† l'√©poque il y avait une cantine. Je suis √† peu pr√®s certain qu'il y avait un caf√© maure. Moi-m√™me j'√©tais pourvu d'un panier lourdement charg√© de provisions qui comprenait, entre autres, du poisson frit et dess√©ch√©, du saucisson fum√©, un poulet r√īti et des pastels de pomme de terre d√©licieux, des p√Ęt√©s fourr√©s de p√Ęt√© de viande, frits dans de l'huile d'argan et qui pouvaient eux aussi se conserver plusieurs jours. J'avais du pain de semoule compact et sentant bon le froment. Comme c'√©tait du pain fait √† la maison et d√Ľment cuit au four chauff√© au bois, lui aussi pouvait se conserver des jours et des jours. Je ne me rappelle plus si j'ai mang√© de mes provisions ou si ce sont mes deux compagnons qui ont pourvu √† ma nourriture. J'avais la poche bien garnie car presque tous mes proches avaient tenu √† me munir d'un viatique. Je n'avais jamais eu tant d'argent √† la fois mais je pense cependant n'avoir rien achet√© au Tleta. Quoiqu'il en soit, nous ne tard√Ęmes pas √† charger nos bagages sur un autre autocar et √† nous mettre en route pour Casablanca o√Ļ nous arriv√Ęmes vers 5 h du soir.

Nous all√Ęmes loger √† l'H√ītel Excelsior, le meilleur de Casablanca √† l'√©poque, Place de France, o√Ļ nous trouv√Ęmes des chambres au 5e - √† 20 francs par jour. Il y avait un ascenseur - premi√®re merveille de mon voyage. Une fois que j'eus occup√© ma chambre, Avigdor et Benchimol m'y abandonn√®rent pour vaquer √† leurs occupations. Je fus d'abord captiv√© par les merveilles de ma chambre : un grand lit √† deux places, moi qui dormais habituellement sur un sofa pr√®s du lit √† courtines de mes parents - car apr√®s tout j'√©tais le benjamin, une table de nuit avec le dessus en marbre et, un vase de nuit bien propre dans la niche du bas, une armoire dans laquelle je n'avais rien √† pendre, une table bureau, une chaise, un fauteuil et une large baie vitr√©e donnant sur un balcon en fa√ßade d'une rue adjacente. D'abord j'entrepris de manger, sortis mes provisions et me rassasiai confortablement install√©. Puis je m'ennuyai. J'√©crivis √† mes parents une lettre dont ils se sont souvenus tr√®s longtemps parce qu'en fait c'√©tait la premi√®re qu'ils recevaient de moi et o√Ļ je d√©crivais en d√©tail le riche logis qui me fut octroy√©. L'ennui persistant, je d√©cidai de faire une petite excursion dans la rue. Je d√©gringolai les cinq √©tages et me trouvai √† la terrasse du Caf√© Excelsior o√Ļ l'on donnait pr√©cis√©ment un ap√©ritif-concert. Je m'assis √† la terrasse et pris une citronnade qui me co√Ľta la coquette somme de 2frs50 auxquels il fallut ajouter le pourboire, soit 50 centimes. Puis, la citronnade termin√©e, car tout ici-bas a une fin, je remontai dans ma chambre. Le liftier, jeune garnement de mon √Ęge m'accueillit avec un sourire sympathisant qui me r√©conforta car son rutilant et brillant uniforme le mettait √† mes yeux bien au-dessus du pauvre √©colier solitaire que j'√©tais. L√†-haut, l'ennui m'attendait de pied ferme. Je d√©gringolai les cinq √©tages pour poster ma lettre. Je me souvins de tous ceux √† qui j'avais promis d'√©crire, entrai √† la librairie Veciana et achetai des cartes en noir et blanc et d'autres en couleur. Apr√®s avoir regrimp√© dans l'ascenseur - avec l'aide souriante du liftier - jusqu'√† mon 5e √©tage, j'entrepris d'√©crire des "souvenirs de Casablanca" √† mes correspondants. Cinq mots chacun, pas plus, pour b√©n√©ficier du tarif r√©duit. Mais on ne peut √©crire √©ternellement des cartes postales illustr√©es : m√™me celles en couleur. Il fallut les porter. Redescente des cinq √©tages √† pied. Nouvelle incursion √† la Veciana. J'avais remarqu√© dans la vitrine un carnet de Cartes Postales portant le nom all√©chant : OR et montrant une belle mauresque richement v√™tue et par√©e de tous ses bijoux, ce qui n'est pas peu dire. Je le demandai √† la vendeuse qui me le c√©da mais avec un dr√īle de regard et un sourire quelque peu bizarre. Remont√© dans ma chambre (cette fois-ci le liftier ne m'accompagna pas et se contenta de me montrer la manŇďuvre) j'ouvris le carnet et fus choqu√© de n'y trouver que des femmes nues, tout au plus par√©es de quelques lourds bijoux. Je me souviens du titre de l'une de ces cartes postales : l'attente sous la tente. Quel scandale! Je compris alors l'attitude de la vendeuse. Je redescends et vais lui rendre l'objet, √©chang√© pour quelques vues plus modestes. J'avais mal lu le titre du carnet. Ce n'√©tait pas l'OR mais le QR (initiales des mots quartier r√©serv√© et par un facile jeu de mots le nom populaire du c‚Ķ en arabe.)

Il commen√ßait √† se faire tard et apr√®s avoir bu une deuxi√®me citronnade au Caf√© Excelsior en √©coutant la musique d'un d√ģner-concert et pay√© de nouveau des sommes fantastiques je remontai derechef dans ma chambre. Une exploration de mon panier √† provisions me procura un r√©confort ventral qui devenait urgent. Je passai quelques instants sur mon balcon attendant vaguement que mes accompagnateurs donnassent signe de vie. Ils ne tard√®rent pas √† para√ģtre ayant selon toute apparence men√© joyeuse vie et aussi convenablement d√ģn√©. M. Avigdor plus rouge que jamais, et qui pr√©tendait se faire √īter l'appendice √† Paris, n'avait pas, en l'occasion, ob√©i strictement aux prescriptions de la Facult√©. Th√©ophile √©tait gai, sans plus. Ils m'invit√®rent √† aller √©couter le concert dont les √©chos m'arrivaient d'en bas, en sirotant un moka. Je ne me rappelle plus si j'ai obtemp√©r√© ou non. Le fait est que, couch√© tard, je m'endormis encore plus tard, malgr√© mes innombrables descentes et remont√©es, tellement j'√©tais √©nerv√© par toutes les nouveaut√©s enregistr√©es ce jour. Ai-je dit qu'√† l'√©poque, Mogador n'√©tait pas pourvue de courant √©lectrique? Je n'ignorais pas l'existence de la f√©e, car non seulement le cin√©ma de quartier marchait √† l'√©lectricit√©, mais encore j'avais assist√© et entrepris personnellement des exp√©riences sur le courant √©lectrique, √† la suite des le√ßons sommaires que nous avions suivies √† l'√©cole. Quel agr√©ment cependant, et quelle nouveaut√© d'allumer le plafonnier ou, une fois couch√©, de presser sur la poire qui commandait ma veilleuse pour √©teindre ou allumer.

Malgr√© le confort du lit ou peut-√™tre √† cause de celui-ci, je dormis mal cette nuit-l√† et me r√©veillai d√®s potron-minet. Ma toilette fut vite faite car j'avais un lavabo dans ma chambre. Pour ce qui est de mes besoins, je ne savais quoi faire. J'avais bien un pot de chambre dans ma table de nuit, mais je n'osais le salir. D'autre part, j'avais l'habitude du si√®ge √©lev√© et celle de m'essuyer avec un chiffon doux et humide, et je n'en avais pas sous la main. N√©cessit√© fait loi. Ayant ferm√© ma chambre √† clef, j'accumulai sous le vase des objets h√©t√©roclites qui sur√©levaient le si√®ge mais le rendaient instable. Ce ne fut pas une petite affaire que de m'y installer et de m'y maintenir le temps suffisant. Il n'√©tait pas question de lecture, bien entendu, car j'avais besoin de mes deux mains et de toute mon attention pour ne pas choir. Enfin, apr√®s bien des efforts dignes d'une meilleure cause, je d√©cidai qu'il √©tait temps de mettre un terme √† mon supplice. J'avais d√©nich√© du papier de soie (emballage) qui nettoya le plus gros et sacrifi√© un mouchoir √† la finition. Le tout avec le vase fut enferm√© dans la table de nuit. Je n'ose pas imaginer la t√™te de la femme de chambre ou du gar√ßon d'√©tage √† la d√©couverte du pot au‚Ķchose. Ceci me rappelle une histoire que tout le monde a lue, comme moi, et que je veux pourtant rapporter. La petite fille est, pour la premi√®re fois, invit√©e √† un d√ģner et sa m√®re qui conna√ģt ses habitudes‚Ķ physiologiques lui recommande, dans le cas o√Ļ elle voudrait faire ses besoins, non pas de proclamer : " Maman, je veux faire caca! " mais de susurrer : " Maman, je veux cueillir une rose. ". Effectivement, au milieu du repas, la petite fille, quelque peu √©mue semble-t-il, lui lance √† travers la table et les convives : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, ma chérie! " lui répond la mère. La petite fille sort un instant, revient s'installer à sa place et relance : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, mon enfant! " lui dit la m√®re pensant que l'√©motion du premier d√ģner mondain affecte les intestins de sa fille comme un laxatif. Nouvelle sortie de la fille et nouvelle demande, suivie d'un nouveau consentement de la m√®re qui se demande avec une certaine anxi√©t√© quel mets agit comme une purge sur les boyaux de son h√©riti√®re. Mais voici la petite qui repara√ģt pr√™te √† pleurer, le visage d√©fait et qui arrive √† peine √† r√©p√©ter sa demande en contenant avec difficult√© son √©motion. - " C'est une v√©ritable diarrh√©e, se soucie la m√®re, il faut que je l'am√®ne chez le docteur au plus t√īt ! " Mais oui mon enfant, va, va ! " Mais je n'ai pas de papier ! " √©clate la fille dans une douloureuse contorsion. Car, comme on le sait, les roses ont des √©pines.

Bien que je ne sois pas Rabelais, je pourrais, le cas √©ch√©ant, consacrer √† cette‚Ķ mati√®re des chapitres entiers, bien fournis. Mais je veux en rester l√† pour le moment, quitte √† y revenir en cas de‚Ķbesoin, ce qui veut dire fr√©quemment, car j'en ai lourd sur le cŇďur - ou plus bas.

Vers 8-9 heures, mes deux convoyeurs (ne coupez pas s.v.p.!) reparurent et m'invit√®rent √† d√©jeuner avec eux au Caf√©. Nous nous r√©gal√Ęmes de caf√© au lait et de pain beurr√© que j'avalai parce que j'avais eu honte de refuser. En fait, √† part le fromage rouge de Hollande, que j'eus l'occasion de go√Ľter une fois dans ma vie auparavant, je d√©testais tout ce qui √©tait laitage. Puis, ils me dirent d'aller faire ma valise car nous devions embarquer bient√īt, devant d√©jeuner √† bord. Je sugg√©rai, timidement, que je pourrais peut-√™tre rendre visite √† mon oncle Mo√Įse - que je savais malade (il devait d√©c√©der peu de temps apr√®s), ou tout au moins √† mon cousin Maurice, dont le prestige √©tait grand dans la famille parce qu'il √©tait franc-ma√ßon. Mais, faute de temps, ma suggestion resta lettre morte. Je dus donc monter avec eux en voiture √† place et, fouette cocher vers le port. Je ne me souviens gu√®re des formalit√©s d'admission sur le bateau. Je me souviens seulement que je pris place dans l'une des cabines de la 3√®me classe √† 8 couchettes (superpos√©es 2 par 2) du " Mar√©chal Lyautey " dont c'√©tait le premier voyage.

√Ä notre arriv√©e sur le bateau, nous f√Ľmes abord√©s par le directeur de l'√Čcole de l'Alliance de Mazagan qui nous pr√©senta un jeune gar√ßon de mon √Ęge, Joseph Botbol qui devait faire le voyage avec nous, ayant √©t√© re√ßu lui aussi, √† l'√ČNIO. Il le confia √† mes mentors et le recommanda √† mon amiti√©.
Pour le moment, j'√©tais trop occup√© par les pr√©paratifs de l'appareillage pour me consacrer √† mon nouveau camarade mais nous rest√Ęmes ensemble jusqu'au moment o√Ļ les remorqueurs prirent en charge notre bateau et le men√®rent vers le large. D√®s que le bateau bougea, Botbol se sentit mal √† l'aise et alla s'asseoir dans un transatlantique. Quant √† moi, debout cr√Ęnement √† l'avant du bateau, je me sentais l'√Ęme d'un Christophe Colomb voyageant vers l'√©blouissement des futures Am√©riques. Je posais alternativement mes regards sur le personnel dont je m'imaginais commander la manŇďuvre puis sur la Haute Mer pour d√©ranger une illusoire Vigie qui n'aurait pas √† m'annoncer " Terre ! Terre ! ". Nous quitt√Ęmes la rade et romp√ģmes nos liens avec la derni√®re embarcation qui ramenait √† quai un quelconque pilote et la mer agit√©e, quoique bien faiblement commen√ßait √† faire balancer le navire. C'est alors que je ressentis les premiers effets du mal de mer.

D'abord je pris cela assez gaillardement pour aller rejoindre, par la suite, mon camarade dans son transat. J'essayai d'imiter la démarche chaloupée des matelots de mes lectures, pour contrebalancer, dans la mesure du possible, le roulis; mais je n'arrivai à mon but que difficilement. Heureusement qu'une dame complaisante eut pitié de mon visage défait et me céda son transat (je la soupçonne d'avoir rejoint sa cachette pour y vomir discrètement.). Mon ami Botbol lui, ne dissimulait pas la tempête qui agitait ses intestins. Il avait à peine la force de détourner la tête pour ne pas salir sa chemise à chaque mouvement du bateau.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:25

Monsieur Mossé
Isaac D. Knafo


Sa r√©putation de joyeux comp√®re le pr√©c√©da parmi nous, les bizuths, bien avant qu'il nous e√Ľt donn√© sa premi√®re le√ßon. Il ne la d√©mentit pas. En principe, nous avions cinq minutes de r√©cr√©ation apr√®s chaque heure de cours. Avant que la le√ßon qui le pr√©c√©dait fut termin√©e, il piaffait d√©j√† d'impatience derri√®re la porte vitr√©e, ce qui fait que son pr√©d√©cesseur se h√Ęta de b√Ęcler et de boucler son cours. Il entra alors et d√©clara aussit√īt : " Sortez cinq minutes, et revenez dans un quart d'heure ", nous mettant la conscience √† l'aise en sanctionnant formellement une pratique devenue habituelle. Son cours fut une longue conversation √©maill√©e de refrains √† la mode actuelle ou d'il y a cinquante ans, √©gay√©e de plaisanteries et d'histoires qui ne se g√™naient pas d'√™tre lestes, coup√©e d'exclamations tr√®s peu acad√©miques, secou√©e de rires qu'aucune vergogne n'assourdissait, et qui n'avait aucun rapport avec la morale ou le civisme. Pour terminer, il nous recommanda de lire le premier chapitre du livre de morale et d'instruction civique dont nous √©tions pourvus (en √©tait-il l'auteur?) et d'apprendre par cŇďur les citations et le r√©sum√©, car il se proposait de nous interroger √† sa prochaine le√ßon et de nous noter sans complaisance et sans piti√© car s'il aimait bien s'amuser un brin avec ses petits chinois, c'est parce qu'il les aimait bien et s'il les aimait c'est parce qu'ils forment une √©lite de petits Juifs dignes de leur nom, c'est-√†-dire intelligents, studieux et pers√©v√©rants.

La semaine d'apr√®s il devait effectivement tenir sa promesse. Il consacra un quart d'heure √† une interrogation s√©v√®re embrassant la mati√®re que nous avions √† apprendre tout en rectifiant les erreurs, expliquant les difficult√©s, d√©veloppant les points essentiels avec concision et clart√©. Puis, ce fut de nouveau une folle s√©ance de sourires et de rires, termin√©e par un indication de chapitre √† √©tudier. Toutes les le√ßons ne se d√©roulaient pas strictement dans le m√™me ordre. Parfois, la partie s√©rieuse venait √† la fin et parfois, au milieu. En fait, nous nous √©tions mis √† √©tudier la morale et l'instruction civique plus honn√™tement que bien d'autres mati√®res jug√©es plus importantes parce que, si rapide qu'il f√Ľt, son cours avait su nous int√©resser et parce que nous ne voulions faire √† notre professeur-amuseur nulle peine, m√™me l√©g√®re. Il se peut que j'aie √† reparler de M. Moss√© en d'autres occasions, mais je veux rappeler au moins le jour o√Ļ il nous apprit et hurla avec nous le grand succ√®s du jour, " Valentine " que chantait alors Maurice Chevalier. C'est avec un plaisir non dissimul√© que M. Moss√© disait (et mimait clairement) :

Elle avait de tout petits tétons,
Que je t√Ętais √† t√Ętons.

Attir√© par le bruit, Monsieur A.H. Navon, le directeur de l'√ČNIO d√©boula dans notre classe et s'arr√™ta pile en voyant qui √©tait le meneur de ces trublions. Il murmure un " Pardon! " confus et se tira des petons le laissant mener ses moutons (d√©fris√©s pour un bref instant) √† sa guise. J'aime √† croire que ce n'est pas seulement la personnalit√© et la position de M. Moss√© qui lui en imposait mais qu'il s'√©tait rendu compte combien sa m√©thode particuli√®re - si bizarre qu'elle par√Ľt - √©tait efficace.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:27

Malade imaginé
Isaac D. Knafo


Monsieur Cohen (√Člie de son pr√©nom), notre professeur de sciences physiques, chimiques et naturelles en fit l'am√®re exp√©rience. En principe, je n'√©tudiais pas mes le√ßons, me contentant de bien √©couter, d'essayer de comprendre et de jeter quelques vagues notes entre les dessins et caricatures qui couvraient mes cahiers de cours.

Un jour que, pour une raison ou une autre, je n'avais pas assist√© √† la le√ßon de M. Cohen, je fus court la semaine suivante, et nanti d'un carr√© au crayon, c'est-√†-dire invit√© √† apprendre la le√ßon pour la semaine d'apr√®s, ce que je me suis bien gard√© de faire, d'o√Ļ un z√©ro au crayon, c'est-√†-dire invit√© pour la derni√®re fois √† √©tudier le sujet. Comme de bien entendu, je s√©chai de nouveau et fus gratifi√© cette fois d'un z√©ro √† l'encre, avec ordre d'apprendre la le√ßon. Et ce fut un z√©ro point√© et descente pr√©cipit√©e de M. Cohen chez le Directeur, d'o√Ļ il remonta avec l'ordre de m'y envoyer. Je descendis, r√©sign√© quant au sort qui m'attendait. Une engueulade carabin√©e et privation de sortie pour plusieurs semaines. Je n'aurai eu que ce que j'avais largement m√©rit√©. Si lentement que je les eusse descendus, les escaliers finirent par m'amener √† la porte du cabinet directorial. Je toquai, tout honteux, ouvris tout confus et me pr√©sentai vergogneux devant la col√®re pr√©vue. Et soudain, la voix du tonnerre √©clata :
" Vous √™tes malade!. Ne dites rien, je le vois √† vos yeux. Vous √™tes malade. Tenez. Voici pour le pharmacien et vous remettrez ce mot √† Jacques, le cuisinier. Allez. Portez-vous bien. ". En main, j'avais un bon pour un ¬Ĺ litre de vin tonique √† prendre √† la pharmacie du coin et un billet enjoignant √† la cuisine de me servir un suppl√©ment de c√ītelettes grill√©es et de frites √† chacun de mes repas pendant 4 jours.

Tout abasourdi, je remontai les escaliers et regagnai ma place. M. Cohen continua son cours en me jetant de temps en temps des regards attrist√©s, apitoy√©s, je dirais m√™me attendris. √Ä la fin du cours il me retint un instant " Quel savon, hein! Il vous a s√©rieusement lav√© la t√™te ! ". Pour toute r√©ponse, je lui montrai les bons " Vous lui avez menti ! Je vous jure que je n'ai pas ouvert la bouche. C'est lui qui a d√©cid√© que je suis malade ". De fait, moi-m√™me, si je n'en √©tais pas positivement malade, j'en √©tais franchement √©cŇďur√©. Je comprends la col√®re muette qui brilla dans les yeux de M. Cohen. Depuis, et bien que j'aie fait de mon mieux pour √©couter, comprendre et √©tudier ses le√ßons, M. Cohen ne m'interrogea plus jamais.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:29

Mes professeurs
Isaac D. Knafo


Mon psychanalyste (pas le Dr Binois qui ne me permettait m√™me pas de le voir pendant les ¬ĺ d'heure que je restais √† monologuer et √† soliloquer √©tendu sur le dos et le sofa, me laissant le soin de m'accoucher tout seul, mais le deuxi√®me, le Dr Higie qui, lorsque j'avais termin√© la tirade d'ouverture m'accordait un entretien cordial, une discussion amicale, une franche confrontation loyale de nos id√©es o√Ļ il semblait encore plus int√©ress√© que moi au point qu'il me demanda de faire pour lui un petit travail sur la signification de la m‚Ķ dans le langage et les usages marocains.). Mon psychanalyste me demanda donc fort clairement en quoi l'action de mon instinct d'autodestruction se manifestait dans ma vie et dans mes actes : chaque fois que mes dons naturels (car j'en ai, incontestablement) me mirent sur la voie de la r√©ussite (mat√©rielle, spirituelle, sentimentale, morale : une id√©e, un projet, un d√©but de r√©alisation) je me suis empress√© d'y mettre fin d'une fa√ßon ou d'une autre. Par exemple, l'histoire, que je lui ai racont√©e, de mon professeur de dessin, M. Cavaillon.

Sans compter M. Cohen, qui dessinait fort bien, sur le tableau toutes les figures explicatives de physique et de chimie (y compris les jolis arrangements octogonaux ou hexagonaux de la chimie organique), et M. Roger, notre prof. de math qui r√©ussissait du premier coup deux droites parall√®les coup√©es √† angle droit par une perpendiculaire A.B. et M. Allain (oui, Maurice, l'auteur d√©cor√© de l'Atlas Quillet et autres manuels de g√©ographie) qui m√©andrait la Seine sur le tableau noir et seyait la c√īte m√©diterran√©enne de la France, et M. Millet qui japonisait le h√©ron pour nous expliquer celui de La Fontaine, ou M. Audi√© qui avait appris par cŇďur le trac√© de notre excursion - classe - promenade - mod√®le √† la vall√©e de la Bi√®vre et M. de la Tour qui nous enseignait l'espagnol √† l'aide de vieilles plaisanteries gauloises et s'essayait maladroitement √† la gaudriole dessin√©e, nous avions encore deux dessinateurs parmi nos professeurs. Mais ceux-ci, en firent leur profession.

M. Martin √©tait notre professeur de dessin technique (on disait alors g√©om√©trique) et d√©coratif. M. Cavaillon √©tait notre professeur de dessin d'apr√®s nature, c'est-√†-dire d'apr√®s les reproductions en pl√Ętre, dont nous disposions, de bas reliefs et autres bustes.

Ai-je dit que j'√©tais bon √©l√®ve en dessin? M. Cavaillon se prit d'affection pour moi ce dont il t√©moignait en choisissant pour moi la place la plus difficile pour dessiner le sujet et en sabrant mon dessin de grands coups de crayon pour tracer les limites √† ne pas d√©passer si je voulais respecter les proportions du sujet. D√®s la premi√®re semaine, je fis de lui une caricature que mes condisciples exig√®rent de lui montrer. Il me f√©licita de la ressemblance du profil et me donna ma premi√®re le√ßon : comme tous les enfants, et les primitifs (je le sais maintenant) j'avais plac√© l'oreille trop haut et trac√© (de profil) l'Ňďil en face comme les √Čgyptiens. Il m'apprit aussi √† regarder r√©ellement. Il continua √† s'int√©resser √† mes efforts pour surmonter les difficult√©s que je rencontrais au fur et √† mesure que j'avan√ßais en dessin. Il aima la fa√ßon dont je suivais ses conf√©rences aux expositions d'art ou au cours des visites au mus√©e du Louvre. Il consid√©ra le s√©rieux et l'√†-propos de mes questions et, Dieu me pardonne, je crois m√™me qu'il appr√©cia mon sens assez sp√©cial de l'humour.

Pour l'Expo des Arts D√©co, il avait re√ßu commande d'une statue du relieur qui fut plac√©e dans une all√©e consacr√©e aux ouvriers d'art. Et il n'√©tait pas peu fier de cette commande qui le classait en quelque sorte parmi les artistes reconnus de l'√©poque mais aussi mettait du beurre dans les √©pinards. Par la suite, au retour de vacances pass√©es en Bretagne, il avait expos√© des aquarelles, fruit de son √©t√© laborieux, √† la Galerie des quatre chemins et je fus litt√©ralement enthousiasm√© par la qualit√© de ces Ňďuvres trait√©es directement au pinceau, men√©es vivement et s√Ľrement, spontan√©es, l√©g√®res, vivantes, fid√®les. L'une d'elles, assez grande (probablement 70x50) repr√©sentant une grande barque de p√™che √©chou√©e sur le sable du rivage pour r√©paration, avait √©t√© acquise par les Beaux-Arts dont le directeur - M. L√©on - avait pr√©sid√© le vernissage. Le montant, 500 francs, √©tait consid√©rable pour l'√©poque et payait, en partie, les frais de s√©jour sur la c√īte bretonne.

M. Cavaillon qui poss√©dait √† la perfection la technique de son m√©tier, √©tait un artiste probe et consciencieux qui, tout en comprenant et expliquant les tendances de l'Art des ann√©es 20, restait fid√®le √† ses conceptions (C√©zanne?). Il m'avait invit√© √† plusieurs reprises √† visiter son atelier, une esp√®ce de hall dont une galerie int√©rieure ceinturait la mi-hauteur. La premi√®re fois que je m'y rendis, apr√®s avoir admir√© les sculptures et les peintures termin√©es ou non, je m'avisai de grimper √† la galerie o√Ļ d'autres Ňďuvres √©taient expos√©es. J'y trouvai d'autres tableaux, nombreux, pos√©s √† m√™me le sol et tourn√©s vers le mur. J'y jetai un furtif regard et j'y vis de splendides acad√©mies acad√©miques. En redescendant, j'exprimais √† M. Cavaillon mon √©tonnement de voir des Ňďuvres de factures parfaites d√©laiss√©es au profit de peintures d'une facture grossi√®re. M. Cavaillon, loin de s'offusquer de mon impertinence m'expliqua gentiment que les premi√®res √©taient du style pompier que l'√Čcole des Beaux-Arts affectionnait √† l'√©poque de ses √©tudes, alors que les Ňďuvres √©taient celles d'un artiste √©chapp√© √† l'influence funeste de cette triste institution.
" J'ai pass√© trois ans √† √©tudier √† l'√Čcole des Beaux-Arts, mais j'ai d√Ľ perdre sept ans √† oublier ce que l'on m'y avait enseign√© ! ".

Deux ans plus tard, j'eus l'occasion de lui servir son plat, réchauffé et accommodé à ma façon.

Pendant les premiers quinze ans de ma vie j'avais v√©cu dans les jupes de ma m√®re. Les plus grands voyages que j'avais faits √©taient des excursions qui n'allaient pas au-del√† de 11 Km de Mogador. Pendant mon enfance, ma m√®re avait effectu√©, √† dos de mule, un p√®lerinage √† Rebbi Nissim ben Nessim, et j'en fus tr√®s malheureux. La s√©paration de mon p√®re lorsqu'il entreprit un court voyage √† Casablanca m'avait moins chagrin√©. Tout le reste de ma vie d'alors je l'avais pass√© en compagnie de mes deux parents. Apr√®s avoir recul√© de trois ans ma pr√©sentation au Certificat d'√Čtudes (des √©l√®ves beaucoup plus √Ęg√©s, et plus anciens que moi devaient passer avant moi). M. Gautron finit par s'y r√©soudre. Il fallait 75 points pour passer. Le matin, √† l'√©crit, j'en avais amass√© 71 (√† moins que ce ne f√Ľt 74) ce qui fait que l'oral ne comporta plus pour moi d'√©preuves que nominalement.
Cette promenade entre les comptoirs o√Ļ le maigre savoir des candidats se d√©bitait √† gouttes h√©sitantes m'amena devant l'√©ventaire de M. Ma√Įr L√©vy, Directeur de l'√Čcole de l'Alliance Isra√©lite de gar√ßons, qui interrogeait en agriculture. Je me tirai gaillardement des assolements et eus droit √† des f√©licitations. Mme L√©vy, sa femme, qui dirigeait l'√Čcole des Filles, m'interrogea en r√©citation (Le corbeau et le renard) et assista, attentive, √† l'interrogation en lecture. Press√© auparavant de donner des mots de la famille de sang, je d√©bitai d'un trait sanglant, ensanglanter, sanguinolent, sanguin, sangsue, sanglot et sangloter (larmes de sang?), saigner, saignement, saign√©e, etc‚Ķ

Alors Mme Lévy : " Et…? Voyons, ce que l'on dit de quelqu'un qui aime à répandre le sang; cruel comme par exemple le tigre. On dit que le tigre est…?
" Sanguinaire ! " triomphai-je avec moins d'√©clat que le sourire de Mme L√©vy √† son voisin de corv√©e. Et lorsque l'oreiller marqua l'heure des confidences, les L√©vy, du moins je le suppose, parl√®rent du petit Knafo, si bon √©l√®ve pensa M. L√©vy √† haute voix, si intelligent, crut dire Mme L√©vy, nous ferons bien de l'envoyer √† Paris c'est dommage de le laisser s'√©tioler et se perdre dans ce trou de Mogador alors qu'il pourrait acqu√©rir science et renomm√©e comme ma√ģtre de notre ch√®re Alliance, le fils d'un grand rabbin dont notre cher beau-fr√®re Isaac (Benchimol, celui-l√†) dit le plus grand bien tant √† cause de l'ouverture de son esprit, de sa tol√©rance √† l'√©gard du modernisme que de sa fa√ßon d'accommoder les plaideurs plut√īt que de juger, et sa m√®re est si bonne la femme au grand cŇďur, analphab√®te certes, mais sachant par cŇďur tout ce qui concerne le juda√Įsme, ses l√©gendes et ses usages, ses lois et son histoire (sainte), et charitable au point que c'en est une manie, courant √† toutes les mis√®res; compatissant √† tous les chagrins, soulageant toutes les douleurs, fondatrice et pr√©sidente de l'Oeuvre d'Aide aux jeunes mari√©es, de l'Oeuvre d'Aide aux femmes en couches, de l'Oeuvre d'Assistance aux malades, etc‚Ķ etc‚Ķ

Consult√©es le lendemain, leurs filles qui enseignaient, Messody √† l'√©cole des Filles et Rosette √† l'√Čcole des gar√ßons ont d√Ľ d√©clarer qu'en effet‚Ķ Si jeune, pensait l'une, si beau pensait l'autre (ou le contraire).

Et M. Isaac Benchimol, ex-directeur de l'√Čcole de l'Alliance, pr√©sentement secr√©taire-greffier traducteur asserment√© au Tribunal Rabbinique de Mogador, en contact permanent avec mon p√®re, Rabbin-Juge √† ce m√™me Tribunal fut probablement charg√© de t√Ęter le terrain.
J'ai oubli√© de dire que le jour m√™me de l'examen, M. L√©vy, entre autres compliments me glissa que j'√©tais digne de compl√©ter mes √©tudes √† Paris. Ce qui fait que je me doutais de ce qui se tramait. Un tel projet n'avait rien que de tr√®s s√©duisant pour moi. D√©j√†, lorsque trois ans auparavant le premier Mogadorien de l'apr√®s-guerre (Ha√Įm Oiknine) fut envoy√© √† Paris, tous ceux qui avaient des raisons de se croire bons √©l√®ves, et ils √©taient relativement nombreux, se crurent autoris√©s √† nourrir tous les espoirs. Avec mon copain Joseph M. Elmoznino (un tas de cousins portent le m√™me pr√©nom et celui-ci est le fils de feu Messod) je m'amusais √† chanter d'une voix fausse mais convaincue, un des couplets de " La Source ", qui traduisait assez justement mes aspirations, √† condition de modifier quelque peu le texte :

Paris sera ma gloire
Vers lui h√Ętant mes cours
J'irai un jour
Paris sera ma gloire
Chantez faubourgs
Je vous apporte ma poire

Paris! Et toute la splendeur attachée à ce nom!

Cependant, d√®s le certificat d'√©tudes obtenu, je me h√Ętai de fuir l'√Čcole Franco-Isra√©lite √† la suite d'une divergence de vues avec M. Gautron. Je pr√©tendais au prix d'Excellence parce que j'avais √©t√© durant plusieurs ann√©es presque toujours premier de ma division ou de ma classe et surtout parce que j'avais √©t√© re√ßu 1er de ma classe au C.E. et 2e de toute la promotion. En fait, je n'avais √©t√© d√©pass√© (de 3 points) que par Albert Corcos qui, n√© et √©lev√© au Maroc tout comme moi, parlant l'arabe comme langue maternelle, tout comme moi, mais √©tant de nationalit√© fran√ßaise, avait eu le droit d'√™tre interrog√© en arabe parl√©, ce qui lui valut 6 points dont je ne pouvais b√©n√©ficier.
M. Gautron estimait que mes r√©ussites √©taient dues √† mes dons naturels et non √† mon travail, √† mon assiduit√©, √† mon application. J'√©tais nonchalant (pour ne pas dire paresseux) n√©gligent et distrait. Tandis que les succ√®s, tout relatifs qu'ils soient, de mon p√Ęle second, Lugassy √©taient dus aux qualit√©s de travail obstin√©, de pers√©v√©rance, d'acharnement que la nature m'avait refus√©es.

La veille de la distribution des prix, apr√®s plusieurs tentatives infructueuses pour me voir √† l'√©cole, M. Gautron se d√©cida √† venir me chercher √† la maison et se montra tellement persuasif que je ne pus lui r√©sister et consentis √† para√ģtre √† la f√™te de la Distribution de prix o√Ļ mon prix d'honneur fut suivi de tant de mentions flatteuses que je m'en sentis confus au-del√† de toute expression.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:32

18 sur 20
Isaac D. Knafo


Il faut dire qu'à cette époque, Freud était encore la risée des honnêtes gens en France, cette France de Clément Vautel (Le Journal) et de Georges de la Fouchardière (L'Oeuvre) qui lisait chaque matin Le Petit Parisien (le plus fort tirage des journaux du matin) et s'endormait le soir à la lecture du Temps.

Le Temps √©tait pr√©cis√©ment le journal pr√©f√©r√© de M. Navon qui nous le recommandait √† la place de l'Humanit√© ou de l'Avant-Garde. Peut-√™tre y avait-il une autre raison √† cette pr√©f√©rence : le Temps publia vers cette √©poque un roman commis par M. Navon : " Tu ne tueras point. " Roman de mŇďurs juives, je crois, comme l'√©tait l'Ňďuvre pr√©c√©dente du m√™me M. Navon : Joseph P√©r√©s, publi√©e par Calmann L√©vy et qui √©tait une honn√™te (auto ?) biographie d'un jeune Juif turc p√©n√©trant dans la culture fran√ßaise.

Lors du concours d'entr√©e √† l'√ČNIO, c'est un fragment de la m√™me Ňďuvre qui nous a √©t√© adress√© comme √©preuve d'orthographe : " Bonne et claire, la p√Ęque r√©gnait. Elle tient, cette p√Ęque juive du myst√®re, du th√©√Ętre et du roman‚Ķ symbole de notre d√©livrance‚Ķ pr√™t √† reprendre le b√Ęton de la race plut√īt que d'abandonner la foi de ses p√®res. " Je cite de m√©moire. Ce que je n'oublierai pas c'est que, dans notre classe (nous n'√©tions que deux candidats, mais neuf autres titulaires du certificat d'√©tudes participaient aux √©preuves du concours pour l'√©dification personnelle de Directeur : Eh! malheureux‚Ķ!) toutes les filles - sans exception - avaient √©crit cinq bols de notre d√©livrance. Et c'√©tait sign√© A.H. Navon (Joseph P√©r√©s).

√Ä peine arriv√© en pension, j'apprenais que le bouquin ne valait rien comme Ňďuvre litt√©raire et que M. √Čmile Kahn a √©t√© le v√©ritable auteur ou tout au moins en avait tellement corrig√© les √©preuves qu'il pouvait en revendiquer la part du lion.

M. √Čmile Kahn √©tait notre professeur d'histoire qui se signalait par des cheveux plats d'un blond rouss√Ętre et un nez cyranesque au-dessus d'une moustache aux crocs falots. C'√©tait un vieux militant de la S.F.I.O. de Blum qui avait du style et de la dialectique. Par la suite, il devait devenir secr√©taire de r√©daction du Populaire et plus tard Secr√©taire g√©n√©ral de la Ligue des Droits de l'Homme.

Pour le moment, il exerçait à nos dépens un esprit caustique mais à répétition. Voici quelques-unes de ses plaisanteries qui ne craignaient point de revenir à toute occasion. Au point que l'on s'arrangeait pour lui fournir, sciemment, l'occasion espérée, désirée, attendue :

" La France signe la paix avec l'Autriche…
- Knafo (ou X…ou Y…ou Z…), vous qui êtes fort en dessin, venez au tableau et dessinez la France signant la paix.
- Euh….euh….euh…
- Je ne vous ai pas demandé une omelette, mon ami, mais la date du traité de Nimègue.
- Euh…………
- Ce n'est pas une réponse, mon ami, c'est le cri du veau qui a perdu sa mère !
- Louis XIV monta sur le tr√īne‚Ķ
- Son domestique aussi, pour l'essuyer ! "

Je n'ai nullement l'intention de le critiquer, il m'a valu une superbe r√©putation √† l'√ČNIO et l'in√©branlable consid√©ration de M. Navon.

J'ai dit plus haut qu'il passait pour √™tre l'auteur (ou tout comme) du Joseph P√©r√©s que M. Navon signa. La v√©rit√© est qu'il avait la plus grande influence sur notre directeur dont il semblait √™tre tout √† la fois l'augure et l'√Čg√©rie (En tout bien tout honneur).

Or donc, et avant que notre premi√®re ann√©e scolaire ne commen√ß√Ęt, nous e√Ľmes droit, en pleine p√©riode de vacances, √† des le√ßons d'histoire. Le programme du B.E. commence √† la Renaissance et M. Kahn consacra sa premi√®re le√ßon √† l'architecture de l'√©poque aux diff√©rences entre les styles gothique et Renaissance. La semaine d'apr√®s, il appela un √©l√®ve au tableau et demanda quelle est la diff√©rence entre pilier et pilastre. Mutisme. Second √©l√®ve. Rien. Troisi√®me mis √† la question Ibidem. Alors il posa la question √† toute la classe et un seul doigt se dressa. H√©sitant, honteux, hasard√©. Le mien. Ma r√©ponse √©tait juste et les quelques mots que j'y ajoutai firent bonne impression et manifest√®rent d'un savoir accidentellement puis√© dans de pr√©coces lectures. M. Kahn tout fr√©tillant de bonheur descendit chez M. Navon lui communiquer la bonne nouvelle : un g√©nie hantait d√©sormais les murs de l'√©tablissement. Et la note 18/20 n'avait jamais √©t√©, de m√©moire d'homme, d√©cern√©e par M. Kahn √† aucun de ses √©l√®ves. Je pouvais, par la suite, parler et me conduire comme un √Ęne (et je n'y manquai pas) ma r√©putation n'en fut jamais √©branl√©e aux yeux de M. Kahn, Navon et Cie.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:34

Journaliste
Isaac D. Knafo


Apr√®s le d√©barquement anglo-am√©ricain en Afrique du Nord le 8 Novembre 1942, il fut d√©cid√© que les Juifs alg√©riens, d√©pouill√©s de leur nationalit√© fran√ßaise par les lois de Vichy, encore en vigueur sous Darlan et Giraud, auront le droit de mourir pour leur patrie ingrate en s'engageant dans ce qu'on appela le Corps Franc d'Afrique, o√Ļ le volontariat √©tait de rigueur. D'autres Juifs, et m√™me un Musulman marocain (de ma connaissance) s'offrirent pour lutter dans ce cadre aux c√īt√©s des Alli√©s, en Tunisie et en Tripolitaine. Tous les mobilisables ne r√©pondirent pas √† l'appel car ils attendaient que la patrie leur soit rendue avant de combattre pour elle car, comme il est dit dans le chant du d√©part :

Un Français doit vivre pour elle.
Pour elle un Français doit mourir. (bis)

Il s'agit de la R√©publique - √† plus forte raison quand il s'agit de la France. Il fallut attendre la formation du Gouvernement Provisoire avec De Gaulle √† sa t√™te pour que la nationalit√© fran√ßaise soit rendue aux Juifs d'Alg√©rie et pour qu'ils soient incorpor√©s dans les formations r√©guli√®res de l'Arm√©e fran√ßaise. Entre autres furent form√©s les 410eet 412e R√©giments d'Artillerie L√©g√®re Port√©e qui d√©tach√®rent √† Mogador des groupes importants o√Ļ l'√©l√©ment juif dominait nettement. Le rabbin Rouche qui √©tait √† la t√™te de l'Aum√īnerie juive de l'arm√©e au Maroc avait √©tabli ses quartiers √† Marrakech d'o√Ļ il rayonnait sur les diverses garnisons o√Ļ l'on avait besoin de sa direction spirituelle. Au cours d'une visite que je fis √† mon fr√®re Maclouf qui habitait alors Marrakech, j'entendis parler des activit√©s spirituelles et culturelles du Capitaine Rouche, en dehors du cadre de l'arm√©e. J'assistai en partie √† un Oneg-Chabbat (Plaisir du Samedi) donn√© par ses pupilles et le soir, j'eus le plaisir de c√©l√©brer en sa compagnie une brillante Havdala (diff√©renciation entre la saintet√© du Samedi et la Saintet√© des jours profanes) sous le toit de mon fr√®re dont les filles H√©l√®ne et Pearl secondaient de leur mieux le Rabbin Rouche et profitaient de son enseignement. J'eus aussit√īt le d√©sir d'en faire autant au sein de la Communaut√© Juive de Mogador.

Sujet √† caution, changeant d'aspect et de point de vue suivant les circonstances, et bien que je ne l'aie jamais ignor√© en d√©pit de mes efforts intellectuels pour m'en d√©tacher, mon juda√Įsme m'√©tait devenu √©vident depuis l'accession de Hitler au pouvoir. Le 31 mars 1933, au lendemain du premier boycott anti-juif en Allemagne, j'ai su que j'√©tais irr√©m√©diablement Juif. J'√©tais en ce moment reporter √† Marrakech de La Presse Marocaine qui menait en premi√®re page une politique r√©actionnaire l√©g√®rement teint√©e d'antis√©mitisme, La France aux Fran√ßais, et le Maroc aussi, et la 2e page (La Presse √† Marrakech) parlait, par ma voix, sur un ton nettement r√©publicain, r√©volutionnaire, pro-marocain et pro-juif.

M. Francis Brisset propriétaire-directeur de La Presse Marocaine et du Soir Marocain dilapidait la subvention du Gouvernement et son propre argent pour être en mesure de défendre, s'ils venaient à être attaqués ou menacés, les intérêts miniers assez considérables de son groupe au Maroc. Il devait d'ailleurs, bien après, mourir d'un accident survenu alors qu'il visitait ses mines, faisant le don de sa personne à ces fameux intérêts miniers.

C'était un monsieur, un homme d'une grande distinction aux idées très larges (tant que l'on ne touchait pas aux fameux intérêts) toujours prêt à accueillir les journalistes les plus talentueux (tant qu'ils ne prétendaient pas vivre largement de leur plume) les amateurs les plus variés (qui écrivaient pour l'amour de l'art) et même des besogneux dans mon genre tant qu'ils n'essayaient pas de " vivre " à ses dépens.

Une fois il me proposa de me prendre comme correcteur unique de ses journaux à raison de 1500 francs par mois à la place de ses deux correcteurs espagnols à 750 francs chacun dont il voulait se débarrasser. Je lui en demandai la raison " Au lieu d'enlever les fautes, ils en remettent! "
Il m'avait pris en consid√©ration depuis le jour o√Ļ fra√ģchement lib√©r√© du commerce de la grammaire et encore imbu de mon petit moi tout gonfl√© de sa sup√©riorit√©, j'avais d√©croch√© le t√©l√©phone √† la place de mon chef imm√©diat :

" Passez-moi Lounis !
- De la part de qui ?
- Je veux parler à Lounis !
- De la part de qui, s'il vous pla√ģt ?
- Je vous dis de me passer Lounis !
- Pas avant que je sache qui parle !
- Brisset, Francis Brisset, le Directeur de la Presse Marocaine.
- Tout de suite, M. Brisset…"

Mais déjà M. Lounis avait bondi sur le récepteur et me l'arrachait des mains pour s'entendre tout d'abord complimenter au sujet de l'oiseau rare qu'il avait déniché, votre serviteur. Depuis lors, M. Brisset eut tendance à m'attribuer une force de caractère que je n'ai jamais possédée. Je suis convaincu que, par la suite il eut d'autres motifs pour m'accorder son estime.

Je n'avais pas 20 ans lorsque le 1er janvier 1930 parut, dans la Presse Marocaine le premier article que j'avais écrit deux jours auparavant, à titre d'essai…concluant. J'avais déjà derrière moi une courte carrière de journaliste…amateur menée conjointement avec celle d'instituteur. Dès mon arrivée à Mogador, pendant l'été 1928 mon ami, Georges Khiak, qui envoyait des avis de naissance et des comptes-rendus de bals au Journal du Maroc, qui paraissait à Rabat, m'avait recruté comme correspondant adjoint de ce journal. Personne ne lisait Le Journal du Maroc à Mogador mais lorsque y paraissait la "chronique" de Mogador, Georges s'en faisait envoyer quelques dizaines d'exemplaires, sous le prétexte fallacieux de les mettre en vente, mais qu'il s'empressait d'adresser aux autorités et notables de la ville et à ses amis et admiratrices.

En principe Le Journal du Maroc payait ses correspondants " √† la pige " √† raison de 20 centimes la ligne. D'autre part, le journal qui co√Ľtait 25 centimes √† la vente, lui √©tait 20 centimes l'exemplaire. Il lui suffisait donc d'envoyer √† son correspondant autant d'exemplaires que de lignes publi√©es pour √™tre quitte envers lui.

La caisse de compensation ne joua pas aussi parfaitement √† mon √©gard lorsque je fus nomm√© correspondant du Journal du Maroc √† Safi. Mes chroniques √©taient plus fournies que celles de Khiat et mes lecteurs n'√©taient pas plus nombreux. Les autorit√©s locales furent oblig√©es de prendre des abonnements car si j'avais pris soin de me pr√©senter √† elles et d'y recourir pour mes informations, je me gardais bien de leur adresser les exemplaires du journal o√Ļ paraissaient mes articles, articles qu'ils recevaient par la suite de leurs directions respectives √† Rabat, coll√©s sur une feuille de papier officiel, encadr√©s de crayon bleu avec, en marge, un gros point d'interrogation au crayon rouge.

M. Couget, alors Chef des Services Municipaux de Safi qui semblait vou√© √† une souriante apoplexie, venait pr√©cis√©ment d'√™tre mut√© de Mogador, o√Ļ il avait pr√īn√© et impos√© de peindre les boiseries ext√©rieures des maisons en bleu et de blanchir les fa√ßades √† la chaux. J'avais connu M. Couget quelques semaines auparavant √† Mogador par l'entremise de Khiat qui l'encensa religieusement. Son accueil fut donc affaibli mais comme aucune odeur d'encens ne montait plus aux narines de viveur et de bon vivant, larges et fr√©missantes par-dessus un bouc faunesque, il ne tarda pas √† me refiler √† son adjoint- dont j'ai oubli√© le nom. Ce dernier fut le premier que je vis portant √† son revers le minuscule insigne des Croix de Feu, Association des D√©cor√©s au p√©ril de leur vie qui venait √† la suite du scandale de la L√©gion d'Honneur, d'√™tre fond√©e (√©tait-ce par le Colonel de la Roque?) pour se distinguer des autres d√©cor√©s tellement nombreux en France.

Quoiqu'il en soit, mes articles qui demeuraient aussi confidentiels que le Journal lui-m√™me, qui semblait destin√© uniquement √† l'Administration Centrale de Rabat me rapportaient, au bout de l'an, d√©duction faite des journaux port√©s √† mon d√©bit et compte non tenu de mes frais postaux, la coquette somme de 1,500 francs. J'avoue que je comptais sur cette entr√©e pour grossir mon trimestre d'√©t√© et r√©jouir les vacances que je projetais de passer en France, du moins en partie. Une double d√©ception mit √† n√©ant mon programme; mon directeur d'√©cole, M. Sarfati, refusait de me r√©gler en bloc le trimestre des vacances et mon directeur de Journal, M. de Peretti (√ßa rime!) ne donnait aucune suite √† ma demande de fonds. Mais il continua fid√®lement le service du journal √† Mogador o√Ļ je passai, en d√©finitive, l'√©t√©. Maigre compensation, le facteur lisait quotidiennement sur la bande de mon journal : Monsieur Isaac de Knafo, au lieu de Monsieur Isaac D. Knafo. Maigre compensation ai-je dit car le facteur arabe ne savait pas que la particule est une preuve de noblesse.

Je conservais cependant de bon rapports, quoique espacés avec M. de Peretti; aussi lorsque M. Lounis m'annonça que j'aurais à accueillir à la gare de Marrakech son ami, M. de Peretti et que je lui eus fait observer que je ne connaissais pas de vue le Directeur du Journal du Maroc et Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Rabat, il en fut fort étonné, car je lui avais rapporté mes relations avec ce dernier. Il me fit à cette occasion outre une rapide description de l'apparence physique du bonhomme, part de quelques traits de son caractère. Il était président de la Chambre de Commerce par tradition paresseux, ayant depuis longtemps cessé tout commerce et toute industrie à part l'industrieux commerce des lettres qui le faisait vivre. Car son journal, au tirage des plus réduits, ne servait qu'à justifier la subvention qu'il touchait du Gouvernement. Peretti rédigeait et mettait en page son journal à l'aide d'une paire de ciseaux et d'un pot de colle, utilisant sans commentaires les dépêches Havas et pillant modestement ses confrères qui lui faisaient le service gratuit. Il n'avait jamais payé un sou à ses collaborateurs, rédacteurs (?) et correspondants, mais il était toujours prêt à rendre service à ses amis par une intervention, le plus souvent efficace, dans les hautes sphères administratives. M. Lounis me conseillait, en conséquence d'être très aimable avec lui et de ne pas introduire de sordides questions d'argent dans la noblesse et l'élévation de la conversation artistique, politique et littéraire que nous ne manquerions pas d'avoir, assis dans le fiacre qui devait nous mener de la gare au bureau.

En r√©alit√©, ma vocation journalistique ne datait pas de M. de Peretti ni de Georges Khiat. Ceux-ci me donn√®rent tout simplement la premi√®re occasion de voir mon texte " IMPRIM√Č ".

Auparavant, j'avais d√©j√† s√©vi √† 15 ans dans l'√Čcho du 59, hebdomadaire (presque) polycopi√© √† la g√©latine par les soins des √©l√®ves de l'√Čcole Normale Isra√©lite Orientale, sise au 59 de la rue d'Auteuil √† Paris (16e).

Traditionnellement, ce sont les √©l√®ves de la 2e ann√©e (r√©put√©e la moins charg√©e) qui s'en chargeaient. D√®s que j'eus mon premier exemplaire, d√®s que je fus initi√©, par faveur sp√©ciale, aux secrets de sa fabrication, je d√©cidai que j'en serais le r√©dacteur en chef. Je commen√ßai par y publier mon premier po√®me : " Coucher de Soleil sur la plage de Mogador " o√Ļ l'azur vermeil de la mer l√©chait en mourant le sable d'or. Je ne parle pas de mon tout premier po√®me :

Belle Andrinople
Qu'est-ce que tu nous envoies
Rien de plus ignoble
Que tes petits chinois.

qui m'attira immédiatement l'hostilité respectueuse des six Andrinopolitains qui figuraient dans ma promotion. Essayerai-je d'en rappeler les noms ?
Barouch, Muvorab, Rodriguez, Behmorias, Danon, Béhar.
Et les autres ?
Botbol, de Meknes, Maissi, de Tel Aviv, Tagger, de Damas, Peretz de Salonique, Rabinovitch d'Alexandrie, Sion et Hanania de Smyrne.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:36

La chorale des Truites
Isaac D. Knafo


Avant que je ne l'oublie complètement, il est bon que je rappelle ici l'objet de ce récit, qui est un rêve. Un jour de la semaine passée, je me suis réveillé avec le souvenir d'une fin de rêve. Quelqu'un, que je ne saurais préciser, présentait une troupe de poissons dressés. Non seulement le fait ne m'étonna pas mais encore, je trouvai qu'il y avait mieux à faire : une chorale de truites (pourquoi spécialement des truites ?). Je partis du principe que quoique inaudibles à l'oreille humaine, les poissons ont une voix qu'un microphone plongé dans l'eau pouvait recueillir (voir les histoires de conversations entre dauphins), que les diverses espèces de poissons ont des voix diverses et les individus dans chaque espèce. Supposons que l'on adopte une série de petits aquariums individuels munis d'un dispositif pour faire passer à volonté un courant électrique dans l'eau. Dans chaque aquarium on place une truite. Qu'on fasse passer un courant dans un des aquariums et la truite, sous l'effet de l'électrochoc, émettra son cri plus ou moins prolongé suivant la durée du choc. Maintenant, supposons que l'on ait soigneusement sélectionné les truites en raison de leur voix, que l'on ait placé un micro dans chaque aquarium, que les commutateurs causant l'électrochoc soient disposés en forme de clavier, rien n'empêchera le meneur du jeu de donner de véritables concerts avec la voix des truites et je me voyais déjà, moi le grand concertiste réussissant avec la voix des truites ce que je ne pus réussir ni avec ma propre voix ni avec aucun instrument. Et je me suis réveillé remuant ce beau projet dans ma tête avec l'idée d'en faire un conte, mais je me mis à l'écrire, ce conte, je ressentis une certaine incontinence de plume à laquelle j'ai finalement cédé. Qu'en sortira-t-il? Je n'en sais rien.

Revenons √† nos moutons. Le chŇďur de poissons m'a √©t√© probablement inspir√© par le conte d'Alphonse Allais, que je n'eus de lui; sur les moules dress√©es √† faire les castagnettes; et les oiseaux faisant les notes de musique sur la port√©e des fils t√©l√©graphiques.

Mais pourquoi les truites? N'est-ce point parce que cela permet un jeu de mots : la chorale détruite? N'est-ce point une allusion à mes échecs répétés, à ce persévérant instinct d'autodestruction qui fait de moi l'exemple même du raté?

Feu mon professeur de musique (au fait, est-il feu(?), il n'aurait aujourd'hui que 110 ans), M. (√Čmile) Bonnet m'estimait beaucoup, non point pour ma voix car, je le jure (mais, ai-je besoin de jurer ? Tout le monde - qui m'entoure - conna√ģt ma voix, qui est celle du devoir et de l'honneur et non du Soprane et du t√©nor) je n'ai √©t√© prima-donna dans aucun Op√©ra (m√™me pas la Scala de Milan - et dans ce cas-l√† deux mille ans c'est peu), ni m√™me pour l'agilit√© de mes croches - quand je m'essayais (debout) au guide-chant, avec la partition compl√®te devant moi et un ami pour actionner la p√©dale (dont je ne suis pas), pour jouer avec un doigt (et l'avoir !) Au Clair de la Lune, c'est moi qui transpirais, mais non le talent.

L'estime que le professeur Bonnet me portait √©tait cependant amplement justifi√©e : primo, je copiais divinement les courtes partitions qui devaient obligatoirement figurer sur nos cahiers de musique - √† tel point que mon camarade √Člie Goldenberg (qui devait par la suite d√©choir au rang de professeur de piano dans les √©coles de Paris) me confia une de ses √©ternelles, nombreuses et immenses partitions √† lui recopier. Il s'en repentit bien entendu parce que je l'avais agr√©ment√©e d'une multitude de petits croquis (on appelle √ßa gribouillages, pourquoi ? Que vient faire Gribouille dans tout cela ?) que la grrrande musique m'avait inspir√©s. Les notes et les indications figuraient correctement, mais elles disparaissaient sous les figures qui leur servaient d'accompagnement.

Secundo, il avait entendu (car je pris soin de l'en informer) que j'avais assist√© √† une repr√©sentation de la Boh√™me au Trocad√©ro (exploit qui m√©ritait plus qu'une estime platonique) et Carmen au Parc des Princes. Ne vous r√©criez pas. Ce fut au cours d'un gala donn√© le dimanche en matin√©e au profit des Anciens Combattants et Mutil√©s de la Grande Guerre (celle de 14-18) avec mille artistes sur sc√®ne, cinq cents ex√©cutants √† l'orchestre et v√©ritable course de taureaux (ou faut-il √©crire toro comme les aficionados authentiques) sans mise √† mort toutefois, celle-ci √©tant alors interdite par les lois en vigueur. Il n'y eut donc que le simulacre de cinq ou six " minutes de v√©rit√© ". Je dois avouer que le spectacle (je parle de la Corrida car j'√©tais trop loin de la sc√®ne pour voir et entendre quoi que ce soit de net) ne manquait pas de grandeur. Comme je connaissais de r√©putation l'air de : " Tor√©ador ton c‚Ķ n'est pas en or, ni en argent, ni en fer blanc‚Ķ" je laissai entendre que je l'avais retenu au cours de la repr√©sentation, ce qui me valut la r√©putation flatteuse d'avoir de l'oreille. Mais de l'oreille, je n'en avais pas plus que ne l'avaient les malheureux toreros qui figur√®rent dans l'ar√®ne. Je me suis bien gard√© de dire √† M. Bonnet que ce n'est pas une impulsion personnelle qui avait dirig√© mes pas juv√©niles vers le Parc des Princes, ni m√™me une erreur concernant le programme - car je n'aimais pas non plus les courses cyclistes, m√™me derri√®re moto. Car mon correspondant aimait les sports tout autant que la musique. C'√©tait un m√©lo-sportsman convaincu au point qu'il en √©tait r√©duit au pros√©lytisme. Quand je dis mon correspondant, j'exag√®re car, en r√©alit√©, nul n'avait imparti cette fonction au pauvre et cher David Sebag (il devait dispara√ģtre, d√©port√© par les nazis). C'√©tait un ami de la famille. Nos p√®res √©taient des amis tr√®s proches. Lui-m√™me √©tait l'ami de mon grand fr√®re et lorsqu'il apprit que j'√©tais √† Paris pour mes √©tudes, il s'empressa de se consid√©rer comme moralement oblig√© de s'occuper de moi, c'est-√†-dire de me sortir de temps √† autre et de m'initier √† la vie parisienne. Il m'offrit mon premier repas au restaurant (ce fut au restaurant Kowarsky-Kasher) mon premier Op√©ra, ma premi√®re course cycliste en champs clos (avec accident mortel, brancard et le spectacle permanent) ma premi√®re promenade dominicale, d√©sŇďuvr√© et d√©sargent√© dans les rues de Paris et ma premi√®re vision d'un couple d'amoureux en transes. Il disait les petits noiseaux et elle b√™tifiait la petite b√©b√™te. Ils n'osaient pas s'embrasser en ma pr√©sence, de sorte que je ne tardai pas √† m'ennuyer et que je m'empressai de prendre cong√© - √† leur grand soulagement. Il faut dire aussi que j'√©tais fatigu√© apr√®s avoir fait plusieurs fois √† pied le trajet de la Colonne de Juillet au Monument de la R√©publique, et chaque fois avec des d√©tours appr√©ciables.

Le pauvre David avait nourri de grands espoirs en me voyant. Malheureusement, lorsqu'il me payait un jeton √† Path√©phone pour que j'√©coutasse la M√©ditation de Tha√Įs, je m'empressais de former le num√©ro de Valencia, √©raill√©e par Mistinguett.

M. Bonnet non plus ne tarda pas à déchanter lorsque le hasard (en la personne du Directeur) lui eut mis sous les yeux les paroles que j'avais adaptées à des airs en vogue. Car s'il avait perdu tout espoir en ce qui concerne ma carrière de compositeur (j'étais rebelle au contrepoint), il conservait encore celui de me voir mirlitonner de beaux livrets d'opéra.

Lorsqu'il eut constat√© que j'avais le luth irr√©v√©rencieux il ne consentit plus √† m'entretenir que d'une possible op√©rette dans le cadre du 18e si√®cle. Pour cet homme de progr√®s (il √©tait socialiste mais votait Poincar√© √† cause de la rente de 3% dont il √©tait un des porteurs ruin√©s) on ne pouvait √™tre plus fantaisiste que Marivaux ni plus impertinent que Beaumarchais. Il en fut de ce projet comme de milliers d'autres oubli√©s sit√īt con√ßus. Quelques vers vite dispers√©s n'en conserv√®rent pas la trace.

Son estime musicale me demeure acquise parce que tertio j'étais pour lui un admirable (et admirant) auditeur.
Ai-je dit que son amour de la musique et de la r√©volution se traduisait par une participation active √† une r√©volution musicale ? Il faisait partie d'un groupe qui s'√©tait donn√© pour t√Ęche de r√©pandre dans les √©coles la m√©thode Aim√©-Gelin-Paris. Rousseau √©tait son dieu et Maurice Bouchor son proph√®te.

La méthode consiste à remplacer les notes musicales par les chiffres de 1 à 7, les silences étant représentés par des zéros. Un point en haut signifie une octave plus haut et un point en bas, une octave plus bas. Une barre horizontale, deux barres, trois et quatre barres signifient, croche, double, triple et quadruple croche. Une barre en diagonale signifie dièse ou bémol suivant le sens de la barre.

L'initiateur en est J.J. Rousseau, para√ģt-il, et ceux dont elle porte le nom l'ont d√©velopp√©e, pr√©cis√©e et r√©pandue. Le groupe avait mis au point toute une s√©rie d'accessoires ing√©nieusement simplifi√©s qui ont rendu, j'en suis s√Ľr, plus de services √† l'√©ducation musicale des jeunes fran√ßais. J'ai parl√© d√©j√† du guide-chants esp√®ce d'harmonium portatif de 2 ou 3 octaves dont le soufflet pouvait √™tre actionn√© √† la main ou au pied; il faut y ajouter le diapason √† bouche et le m√©tronome √† ruban. Le groupe √©ditait, en outre, une quantit√© de brochures bon march√© portant des chansons dont la musique √©tait arrang√©e et adapt√©e par les membres du groupe sur des airs classiques ou populaires et r√©gionaux et les paroles √©crites par Maurice Boudron le po√®te au grand cŇďur qui proposait des th√®mes √©ducatifs admirables d'honn√™tet√© et de simplicit√© aux enfants des √©coles et aux masses populaires. Il chantait en vers clairs et harmonieux les grands id√©aux du 19e si√®cle, ceux de Hugo, Lamartine, B√©ranger, Zola et Manuel, les sentiments qui gisent au cŇďur des ouvriers et des paysans du conscrit et du v√©t√©ran, des h√©ros et des victimes; il chantait les provinces de France, son peuple, ses paysages, ses usages et ses traditions, il c√©l√©brait les m√©tiers et ceux qui s'y adonnent avec leurs grandes peines et leurs humbles joies, leurs soucis lancinants et leurs troublants espoirs.

M. Bonnet √©tait un fervent adepte de la m√©thode et un membre actif du groupe. Il tenait d'autant plus √† nous initier qu'il savait s'adresser √† de futurs instituteurs susceptibles d'utiliser √† fond la m√©thode et de la r√©pandre parmi d'innombrables √©l√®ves. Et nous, qui √©tions destin√©s √† enseigner dans les √©coles fran√ßaises de l'√©tranger, semblions tout d√©sign√©s pour en √™tre les messagers et les ap√ītres.

Si la mauvaise graine a la vie tenace, la bonne, même semée à tous les vents, porte parfois des fruits. D'autres nécessités que celles imposées par l'amour de la musique me firent commettre bien des couplets, parfois connus de moi seul quand les circonstances ne permirent à aucun public, même le plus restreint, d'en prendre connaissance. Il faut croire que mes vers avaient des ailes puisqu'ils se sont envolés sans espoir de retour. Mieux encore, moi Dont Hurria, une chanteuse-danseuse beuglant en arabe à Marrakech, vu qu'il me manquait peu de chose (la voix juste, la connaissance de l'air, le sens du rythme et la mémoire des mots) pour être un chanteur agréable, moi qui croyais sincèrement (après une scène de clowns au cirque Nava) que : " Viens Poupoule " est une aria extraite de La Traviata, moi qui confondais Cavaliera Rusticana avec la Charge de la Brigade Légère, moi qui pensais que le Marché Persan était de Rimsky-Korsakof et que Granada Cani en était l'adaptation espagnole, moi qui ne connaissais le nom de René de Busceilil que parce qu'il était aveugle et celui de José Padilla que parce qu'il est mort tuberculeux, moi qui ne fais aucune distinction entre un oratorio et un paso-doble, moi qui confondais le Grand Orgue du Gaumond-Palace avec le Jeu d'Orgue de l'Opéra et prenais la Czardas de Monty pour une rhapsodie de Brahms moi enfin pour qui toutes les nocturnes de Chopin se ressemblent, j'écrivis un jour une critique musicale fort pertinente.

C'√©tait pendant la guerre, tout de suite apr√®s la Lib√©ration de la France. Une formation musicale √©tait venue donner un concert √† Mogador pour comm√©morer le centenaire de Gustave Charpentier. Le hasard a voulu que j'aie achet√©, quelques jours auparavant, une importante brochure consacr√©e √† la vie et √† l'Ňďuvre de celui qui pour moi √©tait un illustre inconnu. Il me suffit de confronter le programme de la soir√©e avec la brochure en question pour faire un article qui fut fort admir√© par les m√©lomanes du cru et m'acqu√©rir la r√©putation d'un musicologue distingu√©. On n'en fut d'ailleurs pas autrement √©tonn√© car ce m√™me Mogador Club o√Ļ fut donn√© ce concert, m'avait vu lors de la Lib√©ration de Paris diriger les chants d'une chorale de 350 gamins gueulant leur joie √† pleine poitrine sous forme de chants h√©bra√Įques. Pour la circonstance, et le Club √©tant encore en possession des ex-l√©gionnaires de Vichy, ses occupants ill√©gaux, la Chorale Juive de Mogador chanta aussi un chant en langue fran√ßaise dont le refrain hurl√© distinctement √©tait :
Qu'Isra√ęl vit toujours malgr√© toutes les haines
Et qu'Isra√ęl vivra malgr√© ses ennemis.

R√©p√©t√© deux fois. Pour conclure la c√©r√©monie on br√Ľle en place publique une effigie d'Hitler (on ne savait encore rien des camps d'extermination) et celui qui eut l'honneur de bouter le feu au fagot paya mille francs l'allumette destin√©e √† cet usage.

En ce moment, je n'√©tais que le guide spirituel de la Chorale. Je finis par en devenir le directeur de chŇďur.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:43

La vie de S. D. Lévy
Clémence Lévy


Il y a cent ans, naissait à Tétouan (Maroc) un homme dont beaucoup de juifs marocains habitant le Canada connaissent bien le nom : Samuel Daniel Lévy.

Son fils a√ģn√©, install√© √† Montr√©al, depuis un an a pu heureusement nous rapporter quelques documents pr√©cieux, concernant la vie de son p√®re et c'est pour nous une grande joie de rendre hommage, dans ce journal qui est le porte-parole des juifs s√©pharades canadiens, √† cet homme illustre que fut S. D. L√©vy.

S. D. Lévy fit ses études à Paris, à l'école Normale Israélite Orientale. C'est dans cette maison d'Auteuil, berceau des pionniers de l'Alliance, qu'il se prépara à devenir une sorte d'ambassadeur de la civilisation de l'Occident au Maroc. En 1893, après avoir réussi brillamment à ses examens, S. D. Lévy est nommé instituteur à Tunis. Il y exerce pendant un an, à Sousse pendant deux, à Tanger trois ans, et quatre à Casablanca.

En 1903, S. D. L√©vy est nomm√© directeur puis inspecteur de la colonie Mauricio, dans la province de Buenos-Aires, en Argentine. Il y cr√©a et fit fonctionner des √©coles de la Jewish Colonization Association. Dans ces colonies agricoles fond√©es par le Baron de Hirsch, la J.C.A. installait des r√©fugi√©s russes. S. D. L√©vy apporta dans cette nouvelle mission son esprit d'organisation et fit conna√ģtre et aimer l'Alliance Isra√©lite Universelle.

De retour au Maroc, S. D. L√©vy commence une carri√®re d'homme d'affaires, mais ce qui l'int√©resse vraiment c'est l'action dans la communaut√© juive. Pouss√© par la devise de Guillaume le Conqu√©rant : " Il n'est pas n√©cessaire d'esp√©rer pour entreprendre ni de r√©ussir pour pers√©v√©rer ", S. D. L√©vy attaque son labeur de b√Ętisseur. D√©j√† en 1900, il avait cr√©√© la premi√®re Association des Anciens √Čl√®ves de l'Alliance, m√Ľs par le m√™me souci visant √† pr√©server le juda√Įsme. Il ne s'agissait pas seulement de soulager la mis√®re, il fallait Ňďuvrer pour la supprimer par l'Instruction qui donne plus de dignit√©, et surtout la possibilit√© de s'int√©grer dans un monde de travail. Sauver l'enfance, l'instruire, lui permettre de s'√©manciper sans qu'elle perde pour cela l'amour des traditions et de la loi juive, tel √©tait l'objectif principal de S. D. L√©vy. Pour la jeunesse, il cr√©a aussi une biblioth√®que, des cours du soir et une Ňďuvre d'apprentissage.

S. D. L√©vy poursuivit ses efforts pendant quarante ans. Dans cette action, d'envergure, cet homme, √† la volont√© g√©n√©reuse et opini√Ętre, dont la vocation √©tait de r√©g√©n√©rer le juda√Įsme marocain, trouva dans l'ardente jeunesse qu'il avait form√© des √©l√©ments qui l'aid√®rent √† cr√©er ou √† participer √† la cr√©ation d'un nombre √©tonnant d'Ňďuvres sociales : la Maternelle, l'Aide Scolaire, le Centre Anti-Tuberculose, le Pr√©ventorium de Ben-Ahmed, l'Union des Association Juives de Casablanca, le Comit√© d'√Čtudes Juives, l'institution Maghen-David, l'√Čcole Normale H√©bra√Įque, l'Ňďuvre des Bourses Abraham Ribbi, la F√©d√©ration des Associations d'Anciens √Čl√®ves de l'Alliance Isra√©lite pour le Maroc, Le Centre Social du Mellah, le Keren Kayameth Leisra√ęl. Il a aussi particip√© au Congr√®s Juif Mondial d'o√Ļ il revint avec deux grands projets : Celui de l'O.R.T. et celui de l'O.S.E.

Chez cet √™tre d'√©lite d'une modestie exemplaire qui n'a jamais jou√© de r√īle dans les organismes officiels du juda√Įsme, qui n'a jamais brigu√© les honneurs, il y a autre chose qu'un cŇďur g√©n√©reux. C'est un activiste du juda√Įsme sur tous les plans, politique, philanthropique et √©ducatif. Il n'avait pas d'ambition pour lui, il en avait pour le juda√Įsme marocain qu'il voulait toujours plus fier, plus structur√©, plus ferme et dot√© d'institutions neuves, dignes du grand pass√© de cette communaut√©. Une des grandes lignes de la mission de ce b√Ętisseur infatigable fut le retour aux traditions Maghen David qui devint le foyer par excellence de la langue h√©bra√Įque et des traditions juives. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'√Čcole Normale H√©bra√Įque prit la rel√®ve des foyers de la culture juive √©teints en Europe. Des promotions successives de jeunes ma√ģtres d'h√©breu se sont r√©pandues non seulement au Maroc, mais en Europe et en Am√©rique. Le Canada, et Montr√©al en particulier, peuvent s'enorgueillir de plusieurs de ces instituteurs, flambeau de la tradition juive.

Pour la renaissance et la mise √† l'honneur de la langue h√©bra√Įque, S. D. L√©vy a fait au Maroc plus qu'aucun autre. Mais son nom est √©galement li√© √† la liste de ceux qui ont combattu pour la reconstruction d'un Foyer National Juif. S. D. L√©vy fut le Pr√©sident actif et d√©vou√© du Keren Kayemeth Leisra√ęl pendant 35 ans. Son sionisme, il l'entreprit avec son √©nergie habituelle, mais non sans prudence et clairvoyance. √Ä l'√©poque de l'ind√©pendance du Maroc, il osa continuer son travail de pionnier, dans la clandestinit√©. Pour lui, toutes les occasions √©taient bonnes pour lancer des campagnes d'appel de fonds, et il habitua les familles √† marquer des dates heureuses ou malheureuses par des dons destin√©s √† faire planter des arbres en Isra√ęl. Son exp√©rience de sioniste en fut une hardie, voire m√™me risqu√©e. S. D. L√©vy est rest√© l'ap√ītre et le symbole du sionisme au Maroc.

Parall√®lement √† cette action sioniste, S. D. L√©vy s'int√©ressait aux probl√®mes du juda√Įsme mondial. Invit√© √† assister aux assises du Congr√®s Juif Mondial tenues √† Atlantic City en d√©cembre 1944, S. D. L√©vy par un rapport magistral devant le congr√®s, retint l'attention des d√©l√©gu√©s. Sa brillante personnalit√© s'imposa d√®s les premiers travaux et lui valut la vice-pr√©sidence de la Commission Politique. Il engagea des tractations avec diverses personnalit√©s et le Maroc entra de plain-pied dans la zone d'influence de la g√©n√©rosit√© juive am√©ricaine. C'est ainsi que des organisations telles que le JOINT, L'O.S.E. et l'O.R.T. s'install√®rent au Maroc, contribuant g√©n√©reusement au redressement social du juda√Įsme marocain.

Le 20 f√©vrier 1945, √† Casablanca, devant une nombreuse assistance, S. D. L√©vy rendait compte des r√©sultats de sa mission √† Atlantic City. Mais, entre les lignes de son expos√© on sentait son amour ardent pour le sionisme. Apr√®s l'affreuse trag√©die de la guerre et du nazisme, dit-il, " il est permis de croire qu'il ne se trouvera pas d'homme politique √† courte vue pour proposer au probl√®me juif mondial de demi-solutions et que la seule solution qui s'impose et qui fera sortir Isra√ęl de son enfer, c'est celle qui r√©pond √† la formule si √©tincelante de pr√©cision et de clart√© que j'ai proclam√©e √† la Tribune du Congr√®s : Am Isra√ęl B√©eretz Isra√ęl (Le peuple juif dans la terre d'Isra√ęl).

En juin 1967, la victoire de la guerre des Six jours remplit d'une joie exaltante le cŇďur de cet homme qui avait encore toute sa lucidit√©. Heureusement pour lui, quand le 16 avril 1970, il s'√©teignit, la vision de Paix √† laquelle il aspirait de toutes les fibres de son √Ęme, semblait encore r√©alisable.

Nous ne terminerons pas cet article sans rappeler que la Communaut√© Isra√©lite de Casablanca a tenu √† rendre hommage √† ce grand serviteur du juda√Įsme marocain en donnant son nom √† l'une de ses institutions qui s'appelle depuis 1971 " Home de Vieillards S. D. L√©vy ".
4 décembre 1974







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:44

En hommage à S.D. Lévy
Mme Tolédano


Je tiens à prendre part à la manifestation organisée par la Communauté de Casablanca en l'honneur de mon ami S. D. Lévy, à l'occasion de son 78e anniversaire.

Je pense beaucoup de bien de lui, comme vous vous en doutez. J'aimerais en dire un peu. Je n'empi√©terai pas sur le domaine des orateurs qui viendront d√©rouler devant vous le panorama de ses innombrables initiatives et de ses r√©alisations incessantes. Je voudrais plut√īt tracer, aussi bri√®vement que possible, la silhouette morale de l'homme. Cet homme, je le connais depuis soixante ans et mon admiration pour lui n'a fait que grandir √† chaque nouvelle expression de son caract√®re et de sa forte personnalit√©.

Ma premi√®re rencontre avec Samuel L√©vy √† Paris, quand, en 1892, je fus admis √† l'√Čcole Normale de l'Alliance, o√Ļ L√©vy m'avait pr√©c√©d√© de quelques ann√©es. J'arrivai √† Paris un matin de d√©cembre. L√©vy vint me chercher √† la gare. Nous nous embarqu√Ęmes sur le bateau-mouche qui devait nous transporter √† Auteuil. En route, nous caus√Ęmes. Une sympathie mutuelle nous rapprocha d'embl√©e. Arriv√©s √† l'√©cole, nous √©tions d√©j√† camarades. Et ce fut le d√©but d'une amiti√© intime et profonde, qui dure encore et toujours, inalt√©r√©e et inalt√©rable.

A cet √Ęge, on r√™ve. L'avenir s'√©tale devant nous comme la feuille blanche d'un livre, sur laquelle on esp√®re pouvoir √©crire une histoire merveilleuse. Nous r√™vions. Mais que ferait le temps de ces imaginations d'adolescents ?

Ses études terminées, Lévy fut nommé instituteur. Il exerça à Tunis, à Tanger, à Casablanca et dans les colonies de l'ICA en Argentine. Il parcourut avec distinction sa carrière dans l'enseignement. Quand il quitta le service, il revint à Casablanca.

C'est alors que sa véritable vocation se révéla. La détresse des communautés juives ébranla fortement sa sensibilité. Les masses grouillantes des mellahs offraient le spectacle d'une dégradation sans nom. Les enfants, mal nourris, mal vêtus, affligés de maladies infectieuses, happés de bonne heure par la tuberculose, semblaient condamnés à une misère perpétuelle. Ceux de nos coreligionnaires qui avaient pu s'arracher à ce bourbier et acquérir des moyens de subsistance acceptaient la situation avec une résignation facile.

Lévy résolut de briser cette torpeur. Il ne concevait pas que des Juifs puissent abandonner d'autres Juifs, chair de leur chair, à une pareille déchéance. La pitié chez lui s'alliait à une haute conception du devoir humain. Fils de l'Alliance par sa formation intellectuelle et morale, il pouvait puiser dans les principes de cette grande organisation juive une précieuse inspiration. L'obligation de solidarité juive prenait à ses yeux la valeur d'un dogme. L'idéaliste qu'il était se révoltait contre un état de choses qui violait les exigences les plus élémentaires de la conscience sociale. Il fallait descendre dans l'arène de l'action pratique et livrer bataille aux maux qui pesaient sur cette population déshéritée. C'est ce qu'il fit. Il se voua à l'idée du relèvement, de ces communautés par la création progressive d'institutions régénératrices.

L'entreprise √©tait vaste et ardue, mais ne souffrait pas de d√©lai. Dou√© d'un caract√®re rectiligne et d'une volont√© puissante et tenace, il s'attela √† la besogne. Il a Ňďuvr√© pendant de longues ann√©es, sans r√©pit et sans d√©couragement, prodigue de son temps, prodigue d'une √©nergie apparemment in√©puisable, le regard constamment fix√© sur le but √† atteindre. Son extraordinaire dynamisme, la ferveur de son apostolat lui ont permis de surmonter tous les obstacles, de ma√ģtriser les r√©sistances et les pr√©jug√©s, de plier, pour ainsi dire, l'impossible √† l'effort de sa volont√©. Son activit√© s'est √©tendue avec succ√®s √† tous les domaines de la vie communale; assistance sociale, sant√©, √©ducation, culture juive. Son Ňďuvre s'est √©panouie en une riche floraison d'institutions publiques, portant l'empreinte de son inspiration, de son d√©vouement, de son labeur acharn√©.

Cette description n'√©puise pas les qualit√©s qui ont fait de Samuel L√©vy le grand r√©alisateur que nous admirons. Il faut y ajouter celles du diplomate et du ministre des finances. La mise en pratique de ses projets ne pouvait s'accomplir sans la mobilisation de larges ressources mat√©rielles. C'√©tait √† lui √† les trouver. Il lui fallait pour cela combattre l'apathie du milieu, l'incompr√©hension de ceux de nos coreligionnaires qui, habitu√©s √† l'id√©e de la charit√© au petit pied, semblaient incapables de saisir la n√©cessit√© de donner g√©n√©reusement, sur une √©chelle proportionn√©e aux besoins. L√©vy a subi la corv√©e avec sto√Įcisme et bonne gr√Ęce, r√©ussissant presque toujours √† forcer les bonnes volont√©s et √† s'assurer les concours indispensables.

Mais le plus grand accomplissement de Samuel L√©vy r√©side, √† mon sens, plus que dans la mat√©rialit√© des r√©sultats concrets, dans l'exemple qu'il a donn√© de ce que peut l'action d'une volont√© pers√©v√©rante et bien dirig√©e sur le sort des communaut√©s. C'est √† son r√īle d'animateur, de propulseur d'id√©es, d'√©veilleur d'aspirations, qui constitue son meilleur titre √† la reconnaissance de la collectivit√© juive marocaine. Il a diffus√© un esprit nouveau, bris√© la paralysie morale du milieu, allum√© les espoirs, fortifi√© les courages. Son influence sur la jeunesse est manifeste. Et c'est ce qui compte fondamentalement et en derni√®re analyse, car cela repr√©sente, non pas des effets born√©s au pr√©sent, mais leur prolongement dans l'avenir : c'est l'√©lan vers un progr√®s ind√©fini.

Mon ami Samuel porte l√©g√®rement et all√®grement ses 78 ans. J'ai eu la joie de le constater lorsque, derni√®rement, sans souci de son √Ęge, il vint plaider √† New-York la cause des Ňďuvres qu'il dirige. Il garde sa flamme √† la pesanteur des vies stagnantes et st√©riles. Son id√©alisme lui donne des ailes.

Et maintenant, il peut contempler avec satisfaction et fierté, le déroulement fécond de ses années. La page blanche qui s'étalait devant lui en ces jours lointains de sa vie d'étudiant est partiellement remplie. Elle enregistre une histoire de travail, d'intelligence, d'abnégation mis au service de nos frères marocains. Peut-être est-ce l'histoire même dont, il y a soixante ans, Samuel Lévy rêva d'être le héros. La vie n'aura pas déçu ses imaginations d'adolescent.

Je salue, avec toute l'affection n√©e de ma vieille et fid√®le amiti√©, ce 78√®me anniversaire; il sera, c'est mon vŇďu le plus fervent, suivi de beaucoup d'autres o√Ļ sa pr√©sence parmi nous renouvellera la joie de nos cŇďurs.

Je suis heureux en m√™me temps de lui transmettre l'hommage et les f√©licitations de Mme Tol√©dano, pour qui la personnalit√© de Samuel L√©vy incarne un des aspects les plus nobles et les plus caract√©ristiques de l'√Ęme juive.

Hommage envoyé de New-York à l'occasion de la manifestation organisée par la Communauté de Casablanca en l'honneur de S. D. Lévy le 21 janvier 1953.

Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:46

Un grand juif
Rapha√ęl Benaz√©raf


Le grand juif que fut S. D. L√©vy vient de nous quitter √† l'√Ęge de 97 ans.

Il √©tait beaucoup plus qu'une personnalit√© juive du Maroc. Il √©tait l'√Ęme du juda√Įsme marocain, l'homme qui avait vou√© sa vie √† tenter de faire passer la communaut√© juive marocaine du Moyen √Ęge au XXe si√®cle.

Lors de ses obs√®ques, c√©l√©br√©es √† Casablanca, le docteur Benzaquen, ancien ministre, pr√©sident de la communaut√© juive de Casablanca, MM. √Čmile Sebban, directeur de l'√Čcole normale h√©bra√Įque de Casablanca, Elias Harrus, d√©l√©gu√© de l'Ittihad-Maroc, ont √©voqu√© les √©tapes de cette existence exemplaire.

N√© le 4 d√©cembre 1874 √† T√©touan qui comptait alors 5 √† 6,000 juifs, il fut √©l√®ve de la premi√®re √©cole de l'Alliance isra√©lite ouverte dans cette ville en 1862. En 1889, il est admis comme √©l√®ve ma√ģtre √† l'√Čcole normale isra√©lite orientale de l'Alliance, √† Paris. Quatre ans plus tard il est nomm√© instituteur de l'Alliance √† Tunis. Il sera ensuite en fonction √† Sousse, Tanger et Casablanca. Puis, en 1903, il est directeur, puis inspecteur des √©coles de la colonie Mauricio de la JCA (Jewish Colonization Association), dans la province de Buenos-Aires, en Argentine. Il passera dix ans dans ce pays.

En 1913, il retourne au Maroc o√Ļ il s'installe d√©finitivement. Il se voue totalement √† ses fr√®res malheureux, n√©gligeant une situation mat√©rielle qui aurait pu √™tre de premier plan.

Le g√©nie de Lyautey ouvrait alors le Maroc au monde occidental. Mais la communaut√© juive y connaissait, allait y conna√ģtre encore pendant des dizaines d'ann√©es, une effroyable mis√®re, voisine de la d√©tresse. La masse, priv√©e de protecteurs agonisait litt√©ralement(1).

C'est pour cette population d√©sh√©rit√©e du Mellah, de ce Mellah o√Ļ la maladie √©tait reine, p√©n√©trant dans les maisons priv√©es d'air et de lumi√®re, qu'allait s'exercer l'apostolat de S. D. L√©vy.

Pendant plus d'un demi-si√®cle il allait cr√©er ou participer √† la cr√©ation d'Ňďuvres dont la seule nomenclature donne le vertige : la Maternelle, l'Aide scolaire, le Centre anti-tuberculeux, la F√©d√©ration des associations juives pour la lutte contre la tuberculose, le Pr√©ventorium de Ben-Ahmed, l'Union des associations juives de Casablanca, le Comit√© d'√©tudes juives, Maghen David, l'√Čcole normale h√©bra√Įque de l'Alliance, l'Ňďuvre des bourses Abraham Ribbi, la F√©d√©ration des associations d'anciens √©l√®ves de l'Alliance isra√©lite, le Centre social du Mellah, l'O.R.T., l'O.S.E.

Sioniste militant - et dans ce domaine il s'opposait aux doctrines assimilationnistes en honneur dans les hautes sph√®res du juda√Įsme fran√ßais d'avant guerre - S. D. L√©vy et ses disciples estimaient qu'il fallait certes lib√©rer le juda√Įsme des pays arri√©r√©s de la mis√®re, de l'ignorance et des pr√©jug√©s, mais avec l'espoir supr√™me de leur procurer le retour dans le pays de leurs a√Įeux.

C'est ainsi qu'il cr√©a et pr√©sida d√®s le lendemain de la premi√®re guerre mondiale le Keren Kayemeth Leisra√ęl et qu'il n'allait cesser de militer pour la r√©alisation du r√™ve de Herzl.


C'est lui encore qui dirige la d√©l√©gation marocaine √† l'assembl√©e extraordinaire du Congr√®s juif mondial qui allait tenir ses assises √† Atlantic City en pleine guerre, du 26 novembre au 1er d√©cembre 1944. Pour la premi√®re fois le juda√Įsme marocain √©tait ainsi repr√©sent√© dans une assembl√©e juive mondiale. Ses contacts aux √Čtats-Unis lui permettent d'obtenir la promesse que le Joint, l'O.R.T et l'O.S.E s'installeront incessamment au Maroc. On sait l'Ňďuvre extraordinaire que ces organismes allaient y accomplir.

Nous n'avons pu que r√©sumer ici une vie, une Ňďuvre qui suscitent admiration et respect. Nous garderons fid√®lement le souvenir de ce Juste, de ce Grand en Isra√ęl.

Allocution prononcée à l'occasion du décès de
Monsieur Samuel D. Lévy




Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:48

Une vie bien remplie
Léon Benzaquen


√Ä l'homme qui, parall√®lement √† son activit√© professionnelle, √† sa mission initiale d'√©ducateur de l'enfance et de l'adolescence, consacra le reste de son temps et d√©ploya toute son √©nergie √† inculquer √† ses concitoyens le sentiment de la solidarit√© humaine, √† celui qui fut le cr√©ateur, le fondateur et l'animateur pendant de longues ann√©es de la presque totalit√© de nos Ňďuvres d'entraide, au grand philanthrope Samuel L√©vy, le Pr√©sident de la Communaut√© Isra√©lite de Casablanca, en son nom personnel, au nom de tout le Comit√©, a le douloureux devoir aujourd'hui de rendre un dernier hommage : hommage de respect, hommage de gratitude et hommage de filiale affection.

Face √† l'Ňďuvre immense accomplie pendant une existence que la Providence a voulue exceptionnellement longue, le profond chagrin o√Ļ nous plonge sa mort doit trouver sa consolation dans l'√©vocation de ses vertus, de ses m√©rites et de l'enseignement qu'il nous l√®gue.

Tel Mo√Įse qui, anim√© par l'inspiration divine, ouvrit aux hommes le chemin qui devait leur donner le vrai sens de la vie, il fut pour nous, Juifs habitant encore en ce pays ou dispers√©s aux quatre coins du monde, le guide, l'inspirateur, l'animateur et le r√©alisateur.

Nous harcelant sans cesse par son désir de nous voir tous unis dans un sentiment d'entraide et de solidarité à l'égard de nos frères nécessiteux, toute sa pensée fut occupée à nous inculquer ce principe et toute son énergie tendue à concrétiser ces nobles aspirations.

Parmi les grands hommes dont le nom m√©rite d'√™tre inscrit en caract√®res lumineux dans l'histoire du juda√Įsme marocain, Samuel L√©vy qui naquit √† T√©touan le 4 d√©cembre 1874, doit figurer parmi les premiers et les plus dignes. D'abord, par sa personnalit√© propre, ses vertus et ses qualit√©s l'ayant plac√© tr√®s t√īt au rang des dirigeants et des conseillers des Communaut√©s juives r√©parties dans le Royaume, ensuite par les circonstances qui l'amen√®rent √† remplir sa t√Ęche comme un missionnaire imbu de sa mission et parmi ces circonstances une des plus importantes et qui d√©termina de fa√ßon irr√©versible le sort de nos coreligionnaires fut la diffusion au Maroc des √©coles de l'Alliance Isra√©lite.

En effet, √† partir de ce moment, et pendant une longue p√©riode, le nom de S. D. L√©vy resta intimement associ√© √† celui de l'Alliance Isra√©lite. Cet homme et cette institution, association providentielle et rapprochement certainement d√©sir√© par D.ieu, march√®rent c√īte √† c√īte se compl√©tant et servant le m√™me id√©al.

Cette symbiose du cŇďur et de l'esprit, entrevue aujourd'hui apr√®s tant d'ann√©es de recul, dont les cons√©quences pour l'avenir des Communaut√©s juives marocaines furent consid√©rables, bouleversant compl√®tement les perspectives d'avenir d'une collectivit√© condamn√©e sans cela au pi√©tinement culturel avec ferveur et gratitude et remercier D.ieu d'avoir d√©sign√© des hommes comme S. D. L√©vy pour en √™tre un des facteurs et un des artisans.

Cependant, cette collaboration de S. D. Lévy avec l'Alliance devait cesser précocement sur le plan éducatif. Mais la mission dont il semblait que D.ieu l'avait chargé et qui n'était pas de solution de continuité et nécessitait un travail immense.

Au fur et √† mesure que les √©coles de l'Alliance se multipliaient dans ce pays, une carence sociale compl√®te se faisait jour et la n√©cessit√© d'organiser des Ňďuvres d'entraide scolaires, parascolaires et postscolaires, ne pouvait pas ne pas na√ģtre chez cet ap√ītre nullement rebut√© par l'ampleur de la t√Ęche, mais au contraire d√©termin√© √† la poursuivre jusqu'au bout du chemin. Or, le chemin de la charit√© et de l'entraide, s'il a un commencement, n'a pas de fin. " Rien n'est fait tant qu'il reste quelque chose √† faire " se plaisait-il √† dire √† ses collaborateurs. Ce chemin est parfois jalonn√© d'√©tapes par la r√©alisation compl√®te d'une action, d'une Ňďuvre nouvelle.

Cette étape à peine est-elle franchie qu'elle fait déjà partie du passé, et, pour des hommes comme S. D. Lévy, seul l'avenir présente de l'intérêt et déclenche de vigoureux ressorts durant toute son existence, à l'aube de sa carrière comme au crépuscule de sa vie.

Car cet homme dont nous esp√©rions pouvoir c√©l√©brer en vie le centenaire (ne v√©cut-il pas plus de 95 ans ?) eut, √† l'instar du grand Mo√Įse, ce privil√®ge que la Providence n'accorde qu'aux √Ęmes d'√©lite choisies par elle, il ne cessa pratiquement son action bienfaisante qu'avec son dernier souffle. Il sut, et il put, en d√©pit de son √Ęge avanc√© rester toujours l'animateur, le r√©alisateur, insufflant son enthousiasme √† ses proches, ne parlant pas de l'Ňďuvre accomplie, mais de l'Ňďuvre √† accomplir, retenant une jeunesse d'esprit que bien des jeunes lui enviaient. Car comme l'a dit le sage " On ne devient pas vieux pour avoir v√©cu un grand nombre d'ann√©es, mais parce qu'on d√©serte son id√©al ".

Chez Samuel L√©vy, cet id√©al √©tait servi par des qualit√©s immenses qui firent que pendant plusieurs d√©cennies et jusqu'√† ses derniers jours, nos Ňďuvres philanthropiques ont v√©cu sur cette impulsion. Ňíuvres priv√©es, Ňíuvres Communautaires, elles furent toutes marqu√©es par cette empreinte dont elles subissent encore fort heureusement la bienfaisante influence.

Aujourd'hui, ce n'est pas sans une inqui√©tude r√©trospective qu'on se demande ce qu'il serait advenu des collectivit√©s isra√©lites r√©parties dans le Royaume, fortes √† cette √©poque de plus de 300,000 √Ęmes, s'il avait renonc√©, d√®s les premi√®res difficult√©s, √† poursuivre son Ňďuvre, s'il n'avait pas fait taire ses doutes, ses craintes, ses d√©sespoirs, au b√©n√©fice de son id√©al et de sa foi, s'il n'avait appliqu√© avec tant de conviction et d'efficacit√© ce qui fut le grand principe de sa vie : " Il n'est pas n√©cessaire d'esp√©rer pour entreprendre, ni de r√©ussir pour pers√©v√©rer ".

La carrière philanthropique de Samuel Lévy au Maroc, commence, on peut dire, au lendemain de la première Guerre Mondiale et se poursuivit toujours plus active, et sans solution de continuité jusqu'à ces derniers temps.

La population juive marocaine croissait d'ann√©e en ann√©e. √Ä l'exception de quelques privil√©gi√©s dans certaines villes, le gros de la collectivit√© juive vivait parqu√©e dans ce qu'il √©tait convenu d'appeler le Mellah o√Ļ la mis√®re accompagnait la promiscuit√©.

Si l'instruction primaire √©tait de plus en plus r√©pandue gr√Ęce aux efforts incessants de l'Alliance, ces m√™mes enfants qui b√©n√©ficiaient de cet enseignement devaient rejoindre √† la sortie des cours leur taudis o√Ļ la menace de plusieurs maladies pesait lourdement sur eux. Le paradoxe ne pouvait pas laisser insensible l'homme d√©licat et plein de cŇďur qui venait √† peine d'abandonner l'enseignement pour se consacrer √† ses propres affaires, mais qui, absorb√© par sa t√Ęche philanthropique, d√©laissait la plupart du temps ses propres affaires pour organiser des r√©unions, stimuler l'enthousiasme, faire des collectes et se d√©pla√ßer de ville en ville pour alerter ses coreligionnaires plus fortun√©s et les inciter √† la cr√©ation d'Ňďuvres sociales susceptibles d'att√©nuer les plaies de la mis√®re, de l'ignorance et de la promiscuit√©.

Dans le m√™me dessein, il se d√©pla√ßa √† l'√©tranger en France et particuli√®rement aux √Čtats-Unis. Il fit entendre sa voix et ses appels aux organisations juives d'outre-mer et l'on peut dire que c'est en grande partie gr√Ęce aux harc√®lements incessants, √† l'envoi de nombreux rapports √† ces m√™mes organisations, pour les int√©resser sur le sort d√©plorable de certains de nos coreligionnaires que l'American J.O.I.N.T. auquel nous devons tant, se fixa dans ce pays. Qu'il me soit permis en cette p√©nible circonstance de remercier cette organisation au nom du Juda√Įsme marocain tout entier, pour avoir toujours r√©pondu favorablement √† nos exigences financi√®res.

On ne peut, √† l'heure o√Ļ notre pens√©e doit √™tre enti√®rement consacr√©e √† la pri√®re et au recueillement, vous faire une lecture compl√®te de la liste des Ňďuvres que notre cher disparu inspira, anima ou √©labora enti√®rement.

Il en est cependant qui doivent être mentionnées, non pas dans l'ordre chronologique de leur création mais pour en montrer leur diversité et pour prouver combien l'esprit de Samuel Lévy était ouvert à toutes les exigences sociales.

La Maternelle, l'Aide Scolaire, le Centre antituberculeux Isra√©lite, Maghen David, l'√Čcole normale h√©bra√Įque, l'Ňďuvre des Bourses Abraham Ribbi, la F√©d√©ration des Associations des anciens √©l√®ves de l'Alliance Isra√©lite, L'O.R.T. et L'O.S.E. Que l'on me pardonne d'en avoir omis quelques-unes, la liste aurait √©t√© fastidieuse par sa longueur.
√Ä travers ces Ňďuvres, se d√©voile l'homme qui ne fut pas seulement un philanthrope mais aussi un philosophe convaincu qui nous enseigna que pour vivre dignement il fallait vivre pour r√©pandre le bien et soulager quand on le peut, ceux qui souffrent.

Son sillon fut surtout marqué par le désir de sauver l'enfance, la doter de moyens propres à s'intégrer dans la vie moderne, lui permettre de s'émanciper sans qu'elle perde pour autant l'amour des traditions et de la foi juive.

Que ceux qui ont pris aujourd'hui la rel√®ve et assurent la continuit√© de ses Ňďuvres d'entraide en soient remerci√©s. Ils prouvent qu'ils ont compris l'enseignement du ma√ģtre et qu'ils en sont les dignes successeurs.

Lui disparu, son Ňďuvre persiste et son nom est prononc√© par toutes les bouches avec ferveur et reconnaissance.

Dans tout le Maroc et par-del√† les mers et les continents, partout o√Ļ les Juifs marocains ont √©lu r√©sidence, le souvenir de cet homme ne s'effacera jamais et restera grav√© dans toutes les m√©moires.

Le capital moral qu'il a représenté et qui a enrichi notre patrimoine nous donne légitimement le droit d'être fiers d'avoir servi sous son emblème.

Une longue vie remplie de bien, interrompue par la mort mais se perpétuant dans la mémoire de ceux qui l'ont approché ce sont les seules paroles de consolation que j'adresse à sa famille et à ses proches.

Que soit b√©ni l'homme qui honora l'Humanit√© et que son √Ęme repose en paix dans l'√Čternit√©, Amen.


Allocution prononcée par le Docteur Léon Benzaquen
Président de la Communauté israélite de Casablanca
à l'occasion des obsèques de Monsieur Samuel D. Lévy







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:50

S. D. Lévy : Un homme d'action
√Čmile Sebban


Très cher M. Lévy,

Le voyageur a regagné le port, celui qu'il avait quitté il y a près d'un siècle pour s'engager sur les flots mouvementés de l'existence.

" Une bonne renommée est préférable à l'huile parfumée et le jour de la mort est préférable à celui de la naissance ".

Rendons honneur au pèlerin qui a traversé les tourmentes, qui a su résister aux assauts des vents et des vagues et qui a regagné le rivage paisible. Ce n'est pas à l'homme commençant sa carrière que peuvent aller nos louanges : savons-nous s'il saura affronter avec bonheur les ouragans des mers lointaines, s'il ne succombera pas sous les fatigues accumulées, sous les désillusions et les ingratitudes ?

" Le jour de la mort est préférable au jour de la naissance ", car alors l'homme a traversé les tempêtes de la vie pour arriver de nouveau à son point d'attache : sa terre natale.

Il est rare de trouver illustration aussi √©clatante de cette sagesse biblique que celle de la vie de notre patriarche que nous honorons tous en ce jour de 10 Nissan, veille du Chabbat Hagadol qui nous relie √† la sortie de Mitzra√Įm. La le√ßon rayonnante de service √† la communaut√©, de d√©vouement inlassable, de bont√© souriante est celle des grands √™tres qui tirent l'humanit√© vers le haut et la dirigent vers sa vocation infinie.


Il me souvient de son accueil toujours tonifiant, de sa disponibilit√© constante, de ce bureau de la rue Coli o√Ļ nous allions puiser √† la source du dynamisme social et de la solidarit√© r√©confortante. Chaque √©poque r√©clame ses pionniers et ses visionnaires. L'apr√®s guerre travaill√©e par les courants profonds des grandes mutations a trouv√© en M. S. D. L√©vy l'un de ces cr√©ateurs capables d'accorder l'homme et l'√©v√©nement, et de poser les bases d'une action √† long terme : celle qui marquera une communaut√©, un pays, une histoire. Il s'agissait d'aider dans l'imm√©diat une population d'enfants et d'adultes ayant faim, de pain et d'affection; il s'agissait en m√™me temps de former des g√©n√©rations de jeunes √† servir de guides, d'enseignants et de cadres. Ainsi, sous son impulsion naissaient ou se renfor√ßaient les organismes d'entraide sociale et m√©dicale, ainsi se greffaient des Ňďuvres scolaires et d'√©ducation. Les unes et les autres √©taient port√©es dans ce large cŇďur qui battait √† l'unisson de ses contemporains, mais pour cet ancien directeur d'√©cole de l'A.I.U. les probl√®mes p√©dagogiques et d'avenir √©ducatif restaient prioritaires comme des gages de la continuit√©. C'est pourquoi il manifestait un tel int√©r√™t pour notre √Čcole normale o√Ļ il voyait grandir les pousses; c'est pourquoi il a tellement Ňďuvr√© pour la voir se d√©velopper √† partir du petit noyau de Maghen David jusqu'√† sa floraison √† l'Oasis. Et il restait toujours soucieux m√™me du fond de sa calme retraite, de la vie et des progr√®s de tous nos mouvements de jeunesse du D.E.J.J.

Et c'est cette continuité qu'il assumait dans ses gestes, dans ses pensées, dans son rayonnement. Quelle merveilleuse chose pour nos générations qui s'interrogent, pour nos jeunes ballotés par les événements déconcertants, que ce pont jeté entre deux siècles, que cette voie magistrale qui relie deux veilles de guerres et deux lendemains de guerres, et qui a traversé les bouleversements mondiaux des naissances des peuples.

" À présent je suis assis, me disait-il dernièrement, et c'est la vie qui passe devant moi ".

Heureux le navire qui accoste à son dernier quai ayant fait provision de richesses abondantes, et heureux les témoins qui sauront retrouver la voie de son sillage.

Dans notre hommage supr√™me √† notre grand pr√©curseur on sent la vibration profonde des cŇďurs : celui des p√®res vers celui des enfants, et celui des enfants vers celui de leurs p√®res. Soyez remerci√©, tr√®s cher Monsieur L√©vy, pour cet accord harmonieux dont vous avez toujours r√™v√© pour la terre des hommes, et dont les r√©sonances de paix s'accordent √† la m√©lodie √©ternelle.

Allocution prononc√©e par Monsieur √Čmile Sebban
Directeur de l'√Čcole Normale H√©bra√Įque et
Président du D.E.J.J.-Maroc
Casablanca, le 17 avril 1970







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:51

Un homme exemplaire
√Člias Harrus


Un mois s'est d√©j√† √©coul√© depuis que notre v√©n√©r√© patriarche S. D. L√©vy s'est √©teint, entour√© de l'affection des siens et de l'attachement fid√®le et amical de ceux qui avaient l'honneur de le conna√ģtre et de l'approcher.

Ce fut un mois de deuil, certes pour la famille, mais également pour toutes les Communautés présentes ou éloignées.

Nous comm√©morons ce soir la c√©r√©monie religieuse qui cl√īture cette p√©riode, √† l'√Čcole Normale H√©bra√Įque, son Ňďuvre et son sanctuaire, au sein de l'Alliance isra√©lite universelle devenue Ittihad, qui fut sa famille spirituelle premi√®re dont il a √©t√© l'animateur et le continuateur sur le plan social et √©ducatif et dont il se plaisait √† se r√©clamer jusqu'√† ses derniers instants, tant il adh√©rait intimement √† sa mission.

Si chaque groupement humain peut se flatter de certains de ses fils plus ou moins providentiels, si la Communauté juive en général est réputée féconde en hommes dévoués et désintéressés, notre Communauté peut proclamer qu'elle eut en Monsieur S. D. Lévy un homme exceptionnel, tant par son esprit généreux et lucide, son dynamisme infatigable et efficace, que par l'étendue de ses initiatives et la pérennité de ses réalisations.

La fin de l'autre si√®cle le voyait d√©j√† au sein d'une √©quipe de jeunes missionnaires, tous issus de l'√Čcole normale d'Auteuil, animer et diriger la jeunesse juive de Tanger. Et d√©j√† le reste du Maroc s'ouvrait √† leur action, souhait√©e peut-√™tre m√™me au del√† des fronti√®res, Isaac Lar√©do, Ha√Įm Tol√©dano, Mo√Įse Nahon‚Ķ ont eu des destins heureux sur le plan social, √† Tanger m√™me et en faveur de la Communaut√© √©largie. Leurs r√©alisations et leurs noms sont dans la m√©moire de tous et inscrits sur des murs ou attach√©s √† des Ňďuvres qui leur survivent.

Monsieur S. D. L√©vy eut un sort incomparable et son Ňďuvre est immense dans le temps, dans l'espace comme dans les id√©es. D'autres voix plus autoris√©es que la mienne ont retrac√© avec bonheur ses apports innombrables √† la cause juive, √† la cause humaine.

Je voudrais cependant, ce soir, exalter sa m√©moire et rendre hommage √† son action en soulignant aupr√®s de vous tous, ses proches et ses amis, les anciens et les jeunes, ses qualit√©s de cŇďur, son immense optimisme, sa g√©n√©rosit√© inlassable favoris√©s par une fra√ģcheur d'√Ęme que rien n'a pu alt√©rer, ni sur le visage, ni dans les sentiments. Il a v√©cu presque un si√®cle d'une jeunesse ardente et le corps n'a failli qu'aux tous derniers moments.

Monsieur S. D. Lévy avait par dessus tout le culte de l'amitié et perpétuait la mémoire de ceux qu'il avait connus et aimés et avec qui il avait partagé des idées, des sentiments et souvent une action au bénéfice de la Communauté.

Notre reconnaissance affectueuse et notre hommage √† sa m√©moire seront √©ternels. Nous pouvons offrir son exemple prestigieux aux jeunes et aux moins jeunes √† un moment o√Ļ les valeurs changent d'orientation. Sa g√©n√©rosit√© a fait plus - et avec peu de moyens - que toutes les contestations √† la mode; son d√©sint√©ressement et son d√©vouement ont vaincu les difficult√©s les plus tenaces, son optimisme communicatif a eu plus d'efficacit√© que n'auraient eu, de nos jours, les concertations les plus savantes.
Je ne saurais mieux conclure cette modeste √©vocation pour un si grand homme qui comptera dans l'histoire de nos Communaut√©s qu'en vous faisant part d'un message d'amiti√© et de v√©n√©ration que Monsieur Jules Braunschvig, Vice-Pr√©sident de l'Alliance isra√©lite universelle nous a charg√©s, mon ami √Čmile Sebban et moi-m√™me, de vous apporter pour l'associer √† la manifestation du souvenir et √† l'hommage que ce soir, nous rendons avec ferveur √† la m√©moire de notre cher et v√©n√©r√© S. D. L√©vy.

Allocution prononc√©e par Monsieur √Člias Harrus
Délégué de l'Ittihad Maroc
à l'office de commémoration du mois de deuil
de Monsieur Samuel D. Lévy







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:55

Une vie consacrée à l'aide sociale
Jules Braunschvig


Obligé d'être à Paris ce jour pour présider une Commission de l'Alliance, je tiens à m'associer à l'hommage rendu ici, dans cette maison, à M S. D. Lévy. Je suis certain que l'on saura exprimer la reconnaissance de tous les juifs du Maroc due à un homme qui a consacré sa vie à imaginer, à créer, à faire vivre tant d'institutions. Ce ne sont pas seulement les juifs - c'est le Maroc entier qui a bénéficié de son exemple et de son action.

Plus particuli√®rement, cette √Čcole normale h√©bra√Įque a √©t√© voulue et commenc√©e par lui. L'Alliance √† l'√©poque, a consid√©r√© comme un honneur de pouvoir s'associer √† lui pour faire de Maghen David l'√©tablissement o√Ļ vous √™tes r√©unis aujourd'hui. Ici, plus encore qu'ailleurs, que sa m√©moire soit b√©nie et que son Ňďuvre soit continu√©e et d√©velopp√©e.

Que nos jeunes, pour toute leur vie, sachent que ce qu'ils apprennent ici pour devenir de vrais juifs instruits et dévoués, c'est, n'oublient pas non plus qu'à l'origine il y avait, ici, aussi, Monsieur S. D. Lévy.

Allocution de Monsieur Jules Braunschvig,
Vice-Président de l'Alliance israélite universelle,
prononc√©e par Monsieur √Čmile Sebban


Un siècle d'action au service des siens
√Čmile Sebban

√Čvoquer la naissance de M. S. D. L√©vy √† T√©touan il y a 100 ans, alors que l'Alliance Isra√©lite Universelle cr√©√©e en 1860 venait de c√©l√©brer sa Bar Mitzva, rappeler son enfance dans les ruelles de la Jud√©ria h√©riti√®re du fier juda√Įsme espagnol, suivre l'adolescent √† l'√Čcole Normale Orientale √† Paris o√Ļ il d√©couvre le Nouveau-Monde europ√©en, accompagner le jeune p√©dagogue et l'ardent missionnaire parmi ses fr√®res d√©sh√©rit√©s en Tunisie, au Maroc, en Argentine, le retrouver install√© √† Casablanca en 1913 et se donnant dans la force de ses 40 ans √† une action sociale consid√©rable dont il devait √™tre durant plus d'un demi-si√®cle un cr√©ateur, un animateur, un guide, c'est parcourir une carri√®re humaine exceptionnelle de long√©vit√© et de r√©alisation, et en m√™me temps embrasser une vaste fresque du Juda√Įsme marocain, presque l'ensemble de son histoire contemporaine. Tant il est vrai que certains √™tres touch√©s par un feu c√©leste, √©lus pour une mission, s'identifient √† une communaut√©, √† un pays, √† une histoire. Chaque √©poque exige et s√©cr√®te ses pionniers et ses visionnaires. La pouss√©e hors des ghettos √† la fin du si√®cle dernier, l'apr√®s guerre de 1918 √©prise de libert√© √©galitaire, celle de 1945 boulevers√©e par la trag√©die hitl√©rienne et travaill√©e par les courants profonds des grandes mutations, ces charni√®res successives de la vie des peuples et des groupes humains ont trouv√© en S. D. L√©vy l'un de ces conducteurs capables d'accorder l'homme √† l'√©v√©nement et de poser les bases d'une action √† long terme.

Quelle formidable transformation dans le pays, dans la soci√©t√©, dans les mentalit√©s, depuis le temps de l'enfant Samuel Daniel L√©vy environn√© de la mis√®re des rues, des maladies end√©miques, de la somnolence de Communaut√©s oubli√©es jusqu'au d√©but du XXe si√®cle dans un Maroc moyen√Ęgeux. Quelle puissance dans le r√©veil des vieux Mellah assoupis jusque l√†, √† demi asphyxi√©s et qui vont √©clater en lan√ßant aux quatre vents du monde des semences si longtemps d√©laiss√©es et maintenant f√©condes. L'√©cole moderne sa cour et la cantine, le dispensaire son hygi√®ne et ses soins, le centre d'apprentissage et son initiation, l'asile et l'h√īpital, l'ouvroir et le home, le cercle et le foyer, la lutte contre l'ignorance, la conscience civique, la conqu√™te de la dignit√©, les √©changes nationaux et internationaux, l'affirmation de la personnalit√©, √† toutes ces √©tapes d'une √©mancipation patiemment conquise, le pionnier S. D. L√©vy √©tait pr√©sent, animateur infatigable, ambassadeur d'une communaut√© grosse de son avenir et de son destin, ap√ītre d'un Juda√Įsme √©pris de fraternit√© et d'√©panouissement universel. L'√©cole d'abord, l'√©cole toujours, plaide l'ancien instituteur qui voit dans les jeunes la moisson du futur; mais en m√™me temps et sans cesse il faut √©tendre l'Ňďuvre sociale qui soigne nourrit et habille les corps, car le pauvre √©cras√© de mis√®re ne saurait exposer ni son cŇďur ni son √Ęme.

Comment mesurer le capital d'√©nergie, de volont√©, de pers√©v√©rance d'abn√©gation investi dans ces r√©alisations innombrables qui vont couvrir le Maroc d'Est en Ouest, du Nord au Sud, les quartiers juifs des grandes villes, les rues des petites cit√©s et les masures des bleds les plus recul√©s ! Comment rendre compte de cette lutte de tous les instants, √† tous les niveaux pour d√©passer les inerties, vaincre les incompr√©hensions, triompher des hostilit√©s, des peines, des d√©ceptions surmonter les difficult√©s financi√®res, administratives, politiques, effacer les distances, les fatigues, les d√©couragements, entretenir l'espoir. Il faut convoquer, r√©unir, se d√©placer, frapper aux portes, convaincre, enthousiasmer et sans rel√Ęche recommencer, r√©insuffler, r√©animer la flamme de la solidarit√©. Si la cr√©ation peut se faire dans l'exaltation de l'instant, l'Ňďuvre, elle, doit √™tre inscrite dans la dur√©e, dans la continuit√©; il faut la maintenir et la d√©velopper en d√©pit des tracasseries, des r√©sistances, des nuits sans sommeil, des √©checs, des ingratitudes, de toutes les sir√®nes de l'abandon. Mais justement S. D. L√©vy avait le secret de ne pas perdre de vue l'√©toile lointaine et il savait dire le mot, la formule qui d√©cident et d√©terminent, il avait le regard et le geste qui entra√ģnent. Et le d√©sert fleurissait, les apostolats naissaient et se multipliaient; les r√©seaux d'assistance se ramifiaient prenant en charge le nourrisson et le vieillard, l'√©colier et l'artisan, la jeune fille et la veuve, l'infirme et l'orphelin. Bien s√Ľr un homme √† lui tout seul ne peut suffire et il faut aussi penser avec reconnaissance √† la pl√©iade de dirigeants, d'assistants, d'animateurs, √† l'arm√©e de volontaires, grands et petits, hommes et femmes, qui ont contribu√© au sauvetage et √† la r√©g√©n√©ration de dizaines et m√™me de centaines de milliers d'enfants et d'adultes frapp√©s par la mis√®re physique et morale, marqu√©s par la faim et la maladie. Aujourd'hui nous avons presque oubli√© ce que fut la condition dramatique des Mellahs, la salet√© repoussante de certains quartiers, leur puanteur, l'entassement incroyable des habitats sinistres, les rues sans soleil, les enfants sans rire, les yeux sans √©clat. Que de poussi√®re d√©pos√©e sur le miroir de la vie, que d'ombre accumul√©e sur le r√™ve messianique.

Parler de S. D. L√©vy c'est n√©cessairement souligner l'√©lan du cŇďur d'un de ces personnages de l√©gende aur√©ol√©s de grandeur et de noblesse qui ont fait reculer les fronti√®res de l'ombre par leur courage et leur rayonnement; comme ces lumi√®res de Hanouca que nous allumerons ce soir, que nous allumerons de nouveau chaque ann√©e √† venir, encore et toujours; m√™me aux temps messianiques - disent nos Rabbins - parce-qu'au-del√† de la guerre qui sera enfin bannie il restera la lutte de l'homme vers plus de libert√©, de v√©rit√© et de vie.

Centenaire de la naissance de S. D. Lévy ! Quelle occasion propice à nous tous ici ses parents, ses amis, ses disciples, ses continuateurs, ses admirateurs de dire la dette de gratitude du Maroc et de ses juifs à l'un de ses fils bénis, à l'un de ses grands promoteurs. C'est pour moi le lieu d'exprimer l'hommage de mon respect et de mon affection pour l'homme que j'ai connu, le militant qui a marqué mes jeunes années, le beau vieillard que j'ai aimé.

Pour ma derni√®re visite chez lui, quelques semaines avant sa mort, il m'a accueilli comme √† l'accoutum√©e dans le salon de sa maison de bois de la Rue Rouget de l'Isle, avec son sourire plein de bonhomie et sa main chaleureuse. Il avait 96 ans. L'√Ęge qu'auraient eu les grands hommes de sa g√©n√©ration qui ont marqu√© le monde : Churchill, Albert Schweitzer, Ha√Įm Weizmann. Quelle √©coute attentive chez cet homme d'action, rest√© modeste au fond de sa retraite, discret et d√©licat, droit et appliqu√© comme le dessin de sa fine √©criture. Quelle √©coute attentive malgr√© sa surdit√© ! Les yeux restaient p√©tillants et curieux quand il se penchait vers vous la main et cornet sur son oreille. De quoi croyez-vous que m'a parl√© cet homme presque centenaire qui avait √©t√© un pont entre deux si√®cles, un fil conducteur √† travers les bouleversements sociaux et politiques. Pas un mot de lui, ni de sa sant√©, ni m√™me des √©v√©nements qui venaient comme mourir au pied de ce grand ch√™ne. C'√©tait tout de suite l'interrogation, l'avidit√© de savoir o√Ļ en √©tait l'√Čcole normale h√©bra√Įque cette p√©pini√®re qu'il avait plant√©e √† Maghen David qu'il ch√©rissait tout particuli√®rement comme son dernier enfant et qu'il suivait avec tellement de sollicitude depuis la vigoureuse greffe Braunschvig et Tajouri. Combien d'√©l√®ves, quels r√©sultats, quelles perspectives, quels projets? Toujours la pr√©occupation du futur, de ce qu'il reste √† faire. Et ce cercle de l'Alliance avait-il ajout√©, qui me donne bien du souci qu'est-ce que le D. E. J. J. pourrait y faire pour un programme vraiment √©ducatif ? Et o√Ļ est la question des bourses aux √©tudiants qui ont besoin de notre concours‚Ķ C'√©tait √† la fois √©mouvant et fortifiant de contempler le rare spectacle d'un homme en accord profond avec la trajectoire enti√®re de son existence. √Ä cette heure du bilan o√Ļ les hommes se retournent vers le pass√©, au moment o√Ļ ce grand philanthrope pouvait se complaire dans la richesse unique d'une mission accomplie, il gardait les inqui√©tudes qui honorent les jeunes responsables. Et je voyais sur les murs de sa v√©randa les documents, les photos, les portraits, tous ces jalons d'un itin√©raire bien rempli, toutes ces notes d'une magistrale symphonie. Et je revivais ma premi√®re rencontre 25 ans plus t√īt avec le pr√©sident S. D. L√©vy dans son bureau de la rue Coli d'o√Ļ il r√©glait un peu ses propres affaires et beaucoup les affaires communautaires. Nous sortions de la guerre et entamions les dix ann√©es les plus f√©condes de l'action √©ducative et sociale. Contact capital pour un jeune id√©aliste qui avait v√©cu les angoisses des soirs de bataille, les affres de son peuple pers√©cut√©, et qui recherchait un champ d'action √† la mesure de son r√™ve. D√®s l'abord, j'avais trouv√© aupr√®s de mon grand a√ģn√© S. D. L√©vy un exemple et une confirmation : l'exemple illustr√© d'une vie consacr√©e au service d√©sint√©ress√© du prochain, la confirmation authentique de la voie √©ducative suivant la tradition de nos Sages. Le tout dans la chaleur de l'accueil et de la relation humaine. C'√©tait une chance que je mesure encore mieux aujourd'hui dans un monde qui craque, o√Ļ la place de l'humain se r√©duit chaque jour. Pareille rencontre est un bonheur que je souhaite √† tellement de jeunes d√©sorient√©s qui recherchent un r√©confort et des raisons d'esp√©rer. Et nous tous en cette terre accueillante et ceux √©loign√©s dans l'espace mais qui restent proche √† nos cŇďurs vibrants en ce jour du Centenaire, ceux qui l'ont connu et ceux qui entendront parler de lui, nous pourrons toujours puiser un encouragement √† vivre en retrouvant dans l'√©pop√©e du livre des hommes la belle page √©crite par notre Ma√ģtre S. D. L√©vy.

Allocution prononc√©e par Monsieur √Čmile Sebban
Directeur de l'√Čcole Normale H√©bra√Įque
et président du D.E.J.J. Maroc
à la célébration du Centenaire de la naissance de
Monsieur S.D.Lévy
Casablanca, le 15 Décembre 1974.
1er Tebeth 5735







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 juillet 2007 a 06:57

En reconnaissance à un guide
Leon Benzaquen


Donner le nom S. D. L√©vy au " Home de Vieillards ", n'est que la tr√®s humble et tr√®s modeste contribution de la Communaut√© isra√©lite de Casablanca, au culte que nous devons tous √† la m√©moire de cet ap√ītre de la Bienfaisance.

Il est normal qu'une de nos plus belles institutions communautaires perp√©tue le souvenir de celui qui fut le cr√©ateur ou l'inspirateur de presque toutes nos Ňďuvres d'entraide et ce n'est de notre part, qu'accomplir une partie de notre devoir en profitant de l'occasion qui nous est offerte aujourd'hui. La structure et le fonctionnement de notre " Home de Vieillards " ouvert depuis longtemps d√©j√† √† nos concitoyens coreligionnaires, mais dont l'adjonction r√©cente d'une aile suppl√©mentaire comporte un grand nombre de lits, nous autorise √† parler d'inauguration, d'√©voquer tous ensemble dans le recueillement et la d√©votion la m√©moire d'un de nos plus illustres coreligionnaires, ayant v√©cu toute sa vie dans notre pays.

Illustre pas ses vertus et par ses qualit√©s morales, et illustre par son activit√© inlassable en faveur d'un groupement d√©sh√©rit√© et non secouru par l'absence totale d'organisme d'entraide au moment o√Ļ il commen√ßa son activit√© sociale. Celle-ci d√©buta il y a plus de 60 ans et se poursuivit sans d√©semparer et sans solution de continuit√© jusqu'√† son dernier souffle, vers l'√Ęge de 95 ans, il y a √† peine 18 mois.

Cet homme, qui, s'il ne cr√©a pas tout, inspira tout ce qui se fit dans ce domaine, sut par son enthousiasme communicatif et son sens aigu de la charit√© dans la dignit√©, inculquer √† tous nos coreligionnaires parfaitement indiff√©rents ou peut-√™tre effray√©s par l'ampleur de la t√Ęche le sentiment de la solidarit√© non pas comme une action de pi√©t√©, comparable en cela aux pri√®res religieuses ou aux actions de gr√Ęce, mais purement intrins√®quement, d'une fa√ßon absolument d√©sint√©ress√©e donnant √† l'homme le v√©ritable sens de la vie.

√Ä la charit√© de la main √† la main, d√©gradante et discriminatoire, il substitua petit √† petit, d'ann√©e en ann√©e, l'entraide collective stimulante et plus conforme √† la dignit√© de l'homme, par la cr√©ation d'organismes de toutes sortes dont il patronna les comit√©s et qui, du temps o√Ļ nous √©tions plus de trois cent mille juifs dans ce pays, contribu√®rent d'une fa√ßon substantielle √† soulager nos coreligionnaires dans le besoin, et √† assurer aussi leur repli ult√©rieur dans des conditions convenables vers d'autres r√©gions du monde.

Actuellement, en dépit de la réduction progressive du nombre de nos coreligionnaires vivant dans ce pays, des organismes d'entraide juive nous rendent vous le savez bien, d'énormes services et ne sont que la prolongation naturelle donnée par l'impulsion initiale de leur fondateur Samuel Lévy.

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, afin de sortir de l'oubli quelques témoignages, parmi tant d'autres, de l'immense labeur si profondément humain de S. D. Lévy, de vous faire une rétrospective qui nous ramènera à quelques années en arrière.

En Janvier 1953, il y a donc pr√®s de 20 ans, peut-√™tre certains d'entre vous s'en souviennent-ils, √† l'occasion d'une c√©r√©monie en son honneur parce qu'il allait tr√®s prochainement boucler ses 80 ans, un des orateurs disait ceci en substance " S. D. L√©vy n'est-il pas l'alpha et l'om√©ga de toutes les Ňďuvres sociales du juda√Įsme Marocain ? N'est-il pas le noyau magique d'o√Ļ sont sortis ces rayons qui s'appellent l'Aide scolaire, la garderie d'enfants, la Maternelle, les Dispensaires de l'OSE, les bourses d'√©tudes, Abraham Ribbi, etc, etc, etc. Enfin, l'Asile des Vieillards dont la r√©alisation le hante maintenant et qu'il saura cr√©er, en d√©pit des lenteurs et des apathies ? ".

Ainsi donc, Mesdames et Messieurs, cet asile de Vieillards, ce Home de Vieillards en plein fonctionnement ce matin, obsédait sa pensée et il en sentait la nécessité par une intuition d'inspiration divine, sans aucun doute. À ce moment là, vous ne l'ignorez pas, et il n'est pas inutile de le rappeler, le Maroc luttait pour son indépendance, et l'indépendance recouvrée, l'exode de nos coreligionnaires commençait et se poursuivait de façon rapide.

Pour notre bonheur √† tous, Samuel L√©vy v√©cut presque 18 ans encore, apr√®s cette c√©r√©monie dont je viens de vous parler. Il ne cessa pas, comme on le pr√©voyait, de harceler les Comit√©s des Communaut√©s qui se succ√©d√®rent et qui finirent par √™tre convaincus, avec le Joint, de la n√©cessit√© d'une telle Ňďuvre. Gr√Ęce √† la cr√©ation de ce Home, ceux qui ne pouvaient pas √™tre concern√©s par l'√©migration parce que, handicap√©s physiquement ou trop vieux, y trouv√®rent leur refuge naturel. Et ainsi, un autre chantier s'ouvrait √† l'activit√© de la solidarit√© juive, la protection des vieillards, que malheureusement, l'indiff√©rence ou l'√©go√Įsme naturel des jeunes, rel√©guait au rayon des pr√©occupations mineures.

Mesdames Messieurs, le Juda√Įsme Marocain ne manque pas de noms illustres qui ont enrichi son histoire dans le pass√© et dans le pr√©sent, et apport√© au prestige de cette grande communaut√© s√©pharade des fleurons glorieux et lumineux dont il nous revient d'entretenir la m√©moire et de garder le souvenir. Il faut les √©voquer √† chaque occasion car ils sont une partie de notre patrimoine √† transmettre √† nos descendants. Ici et ailleurs, une flamme doit toujours √™tre entretenue afin que jamais ne disparaisse la trace de leurs qualit√©s et vertus et que leur souvenir soit le moteur constant de notre comportement.

Presque tous ces noms prestigieux se sont surtout illustr√©s et signal√©s par leurs √©crits, par leur culture ou par leur pi√©t√©. Il serait cependant injuste que nous n'engloutissions pas dans la m√™me consid√©ration ceux, tr√®s rares, qui comme S. D. L√©vy n'ont acquis le droit au respect et √† l'amour de leurs concitoyens que par leur activit√© purement sociale, activit√© simplement humaine, non encadr√©e de consid√©rations religieuses ou philosophiques, excluant tout d√©veloppement th√©osophique pour ne lui conserver qu'une id√©e encore plus belle par sa simplicit√© et sa nudit√©, l'id√©e de la solidarit√© et de l'entraide. Ceux qui ont eu le privil√®ge de conna√ģtre S. D. L√©vy et qui ont pu le suivre jusqu'aux derni√®res ann√©es de sa vie, se rappelleront avec √©motion et tristesse mais aussi avec ferveur ce visage au sourire lumineux, refl√©tant l'esp√©rance et l'enthousiasme, la satisfaction du devoir accompli, supr√™me r√©compense offerte par la Providence, √† ceux, qui spontan√©ment ont agi comme le voulait D.ieu.

Aussi il importe que la volont√© de D.ieu qui a nous envoy√© cet ap√ītre, soit respect√©e et que se maintienne et se perp√©tue l'action bienfaisante qu'il a entreprise.

Ce Home que vous venez de visiter, dont vous avez vu les pensionnaires venus de plusieurs coins de notre pays, vous avez pu en appr√©cier la belle tenue et son merveilleux fonctionnement, non seulement gr√Ęce aux grandes qualit√©s de sa directrice Madame Shlouss et de ses collaboratrices √† qui je suis heureux d'adresser, en votre nom et au mien, nos chaleureuses f√©licitations, mais aussi gr√Ęce au labeur inlassable de notre coll√®gue √† la Communaut√©, notre ami, Jacques Moreno qui supervise avec une comp√©tence et un d√©vouement qui m√©rite toute notre gratitude, la marche de cet √©tablissement dont nous sommes tous fiers et qui fait l'admiration de tous les visiteurs venus d'Europe ou d'Am√©rique.

Cet √©tablissement a √©t√© √©difi√© et est entretenu gr√Ęce √† la collaboration financi√®re de la Communaut√© Isra√©lite de Casablanca et du " J.O.I.N.T. ". La Communaut√© Isra√©lite ne fait que son devoir et essaie par tous les moyens, de trouver des ressources, mais le J.O.I.N.T dont la contribution est particuli√®rement substantielle, suscite de notre part, une reconnaissance infinie. Je manquerais √† tous mes devoirs si je ne profitais pas de cette occasion pour adresser, s'il m'est permis de le faire, au nom de toute la collectivit√© Juive du Maroc, nos remerciements les plus √©mus aux donateurs et √† leurs dirigeants, ici et ailleurs pour tout le bien qu'ils font √† nos coreligionnaires marocains.

Il ne nous est jamais marchand√© leur soutien alors que d'autres sollicitations les r√©clament partout o√Ļ il y a des juifs dans le monde. Aussi, en fonction d'une √©quitable r√©partition des secours, en fonction des besoins √©vidents et plus imp√©rieux que les n√ītres de beaucoup de nos coreligionnaires dans d'autres r√©gions du monde, il importe que nous r√©visions notre propre contribution √† la cause juive; il est temps que ce que nous avons appris du d√©sir de D.ieu de voir les hommes unis par le sentiment de la solidarit√©, que ce sentiment ne soit pas √† sens unique, c'est-√†-dire, que nous devons maintenant songer √† augmenter notre aide et nos efforts financiers. Nos Ňďuvres sociales communautaires o√Ļ nos communaut√©s doivent continuer √† fonctionner tant qu'il y aura des Juifs qui habitent cette terre, terre de nos anc√™tres depuis plus de 2,000 ans.

L'émigration vers d'autres cieux de nos coreligionnaires, loin de diminuer nos problèmes d'entraide, nos préoccupations sociales, les a augmentés par le fait que cette émigration a surtout intéressé la population jeune et rentable et nous a laissé à charge la population inactive.

Des temps meilleurs récompenseront nos efforts, le chemin qui doit déboucher sur la suppression de la haine remplacée par l'amour de l'humanité toute entière, doit être suivi quelle qu'en soit sa longueur, avec patience et ténacité, s'appuyant pour cela sur la pensée du philosophe et qui fut le grand principe de la vie de Samuel Lévy. " Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ".

Discours prononcé par Monsieur Le Docteur L. Benzaquen
Président de la Communauté Israélite de Casablanca
à l'occasion de l'inauguration du
" Home de Vieillards " S.D.Lévy







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 30 aoŻt 2007 a 05:39

Un militant sioniste de première heure
M Kagan


La Fédération sioniste du Maroc est heureuse de voir rassemblée autour de son doyen militant de la première heure, notre cher S. D. Lévy, tant de précieuses sympathies et de sincères amitiés.

Ayant commenc√© son existence il y a 70 ans, le jour m√™me o√Ļ naquit le prestigieux guide du peuple juif, Ha√Įm Weitzmann, notre grand ami Samuel L√©vy peut √™tre fier de l'Ňďuvre accomplie en force aupr√®s des masses juives du Maroc. Il fut un tr√©sor de d√©vouement aidant ses fr√®res qui souffrent. Dot√© d'une ing√ČNIOsit√© intarissable dans sa lutte contre la mis√®re physiologique et contre le fl√©au de l'ignorance, un vif sentiment de solidarit√© envers les multitudes juive dans leur aspiration au mieux-√™tre mat√©riel et moral, - voici quelques traits qui √©maillent la biographie de notre ami, dont le parcours fut rempli de bonnes r√©alisations, de Maassim Tovim.

Mais ce qui le d√©signe tout particuli√®rement √† notre fraternelle affection, ce qui fait l'originalit√© et donne la mesure de sa personnalit√©, c'est l'ampleur de sa vision en tant que juif, c'est la nettet√© de sa conception du juda√Įsme au Maroc comme l'une des tribus du vieil Isra√ęl, c'est son effort permanent et soutenu dans la lutte du Peuple Juif pour sa lib√©ration, pour une G√©oula Sh√©l√©ma.

Dans ce vaste domaine et sur ce plan d'importance, S. D. L√©vy a consacr√©, pendant de longues ann√©es, le meilleur de lui-m√™me, √† l'Ňďuvre juive par excellence, √† l'Ňďuvre primordiale du juda√Įsme renaissant, au Keren Kayometh Le√Įsra√ęl dont il fut le Commissaire G√©n√©ral pour le Maroc et qui r√©alise, avec le concours des juifs libres, c'est-√†-dire des juifs aimant la libert√©, l'implantation du juif sur la terre ferme, son enracinement dans le sol vivifiant de sa patrie historique, √† l'Ňďuvre grandiose de la d√©livrance, du peuple par la d√©livrance de la terre, G√©oulat Ha'am 'Al Y√©d√© G√©oulat Haarets.

Le r√™ve de S. D. L√©vy, notre r√™ve - qui, de nos jours et sous les regards d'observateurs √©merveill√©s a pris forme et devient r√©alit√© - est d'activer le triomphe de la R√©volution sioniste qui brisera les murs de tous les ghettos, des ghettos sordides et des ghettos dor√©s, qui rompra les cha√ģnes combien de fois s√©culaires de l'esclavage, et qui rivent les enfants d'Isra√ęl √† de nombreuses √Čgyptes et qui ligaturent les √Ęmes et consciences des fr√®res affranchis, - qui les lib√©rera du joug de tous les Pharaons, Haman et Hitler empoissonnant, √† chaque g√©n√©ration, notre histoire dans la galouth. Vous √™tes fascin√© et attir√© par ce grand retour du peuple dispers√© vers sa source vitale d'o√Ļ jaillirent des champs f√©conds, des usines grouillantes, des bateaux sillonnant les mers, de jardins d'enfants, √©coles, mus√©es, universit√©s et laboratoires, des villages prosp√®res et des villes modernes, une vie nouvelle dans le N√©guev ranim√©e par le labeur courageux de nos enfants, par cette R√©volution qui s'accomplit √† l'ombre de notre majestueuse Y√©rouchala√Įm et qui assurera √† notre peuple laborieux et pacifique, assoiff√© de dignit√© et √† l'avant-garde de la fraternit√© des peuples libres, l'accomplissement de son destin suivant les lois que lui aura inspir√© son g√©nie propre.

Le Sionisme, a dit Th√©odore Herzl, c'est le retour au juda√Įsme avant le retour au pays Juif. Ce retour qui implique une conqu√™te difficile, la reconqu√™te de soi-m√™me. Vous l'avez r√©alis√©, mon cher L√©vy en nous lib√©rant graduellement mais franchement de l'emprise d'une certaine id√©ologie qui, pendant trop longtemps, imprimait une allure assimilatrice √† la grande et belle Alliance Isra√©lite.

Remontant la pente de son √©volution vous avez r√©ussi, ob√©issant √† une saine intuition juive, √† ranimer l'esprit des grands animateurs de l'Alliance, Adolphe Cr√©mieux et Charles Netter qui, sionistes avant la lettre, promurent l'id√©e-force de la solidarit√© juive universelle et plant√®rent, il y a 75 ans, le drapeau du travail agricole en √Črets-Isra√ęl.

Votre action inspir√©e par l'amour de Sion et par une fid√©lit√© dynamique √† Isra√ęl n'a pas peu contribu√© √† entra√ģner, sur le chemin de l'honneur, les √©l√©ments jeunes, ardents et g√©n√©reux, la v√©ritable √©lite de notre population.

Conscient de la grave responsabilit√© incombant au Juda√Įsme marocain (le dernier atteint par l'action corrosive de Hitler et de Vichy est le premier lib√©r√© par les arri√®res alli√©s, vous f√ģtes, accompagn√© de deux jeunes repr√©sentantes du Maroc, le voyage d'Am√©rique au Congr√®s juif mondial pour apporter l'indispensable contribution de notre communaut√© marocaine √† l'Ňďuvre de redressement et de r√©paration, de sauvetage et de lib√©ration des restes d'Isra√ęl.

Nous souhaitons de tout cŇďur, cher ami L√©vy, vous voir c√©l√©brer le fruit de vos entreprises sous les yeux de vos nombreux amis et t√©moins de votre Ňďuvre, sous le ciel limpide et sur le sol b√©ni. Du grand pays aux petites fronti√®res, aux destin√©es duquel - s'il existe une justice sur la terre - pr√©sidera comme chef de la R√©publique H√©bra√Įque libre, notre grand Ha√Įm Weitzmann.



Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 26 septembre 2007 a 06:41

70 ans
Samuel D. Lévy



Mes chers amis,


Je puis difficilement ma√ģtriser mon √©motion devant cette affectueuse manifestation de sympathie que vous avez bien voulu me faire et √† laquelle je suis infiniment sensible. Vraiment, j'en adresse ici √† tous, l'expression de ma plus vive gratitude. Mes remerciements vont particuli√®rement √† ceux qui en ont pris l'initiative, et qui, malgr√© mes exhortations en vue de les en dissuader, ont tenu √† me rendre cet hommage. C'est l√† une insistance qui me touche profond√©ment. Je m'empresse de remercier √©galement tr√®s vivement l'Alliance isra√©lite universelle et la Communaut√© isra√©lite de Casablanca, qui ont bien voulu s'associer √† cette manifestation.

Que nous sommes loin, mes chers amis, du jour o√Ļ sous l'effet du verbe √©loquent et passionn√© du tr√®s regrett√© Nathan Halpern, je fus entra√ģn√© dans le courant du sionisme! Jusqu'alors, en bon " allianciste " que j'√©tais, (vous savez tous que par ailleurs je professe pour l'Alliance le plus grand respect, et le plus vif attachement) je partageais l'id√©e que la mission d'Isra√ęl √©tait de faire h√Ęter par la ran√ßon de sa souffrance, l'av√®nement d'une √®re de fraternit√© et de justice dans le monde. Je compris, depuis, que cette id√©e √©tait une duperie, qu'Isra√ęl devait se refuser √† continuer √† jouer ce r√īle et qu'il avait droit, lui aussi, √† vivre sa vie dans un pays √† lui, o√Ļ il pourrait s'asseoir paisiblement √† l'ombre de sa vigne et de son figuier! Je suis heureux d'avoir consacr√© depuis lors, c'est-√†-dire depuis plus de 30 ans, tous les instants de ma vie √† penser " √Čretz-Isra√©li " et √† Ňďuvrer en faveur de cet id√©al qui nous est si cher √† tous.
À ce moment là, nous n'étions pas bien nombreux les sionistes de Casablanca ! Le noyau principal était constitué par Thursz, Kagan, J. R. Benazéraf et moi-même. On peut dire, et je m'excuse de sembler m'en vanter que pendant un quart de siècle, nous quatre avons mené sans défaillance, l'action sioniste au Maroc, aidés par une poignée seulement d'amis fidèles. Nous étions alors loin de penser que quelques années auraient suffi pour voir se développer au Maroc une floraison aussi splendide de sionistes enthousiastes que celle que nous voyons aujourd'hui, non seulement à Casablanca, mais dans tout le Maroc.

Cependant, je dois loyalement reconna√ģtre que ce n'est pas aux humbles efforts de la petite phalange que nous formions les quatre grands, passez-moi l'immodestie du terme, mais il est √† la mode, que ce r√©sultat a √©t√© obtenu, mais surtout au concours puissant - h√©las ! - que nous a pr√™t√© un collaborateur de marque : Hitler, de sinistre et ex√©cr√©e m√©moire!

Mes amis, il ne vient certainement pas √† l'esprit de personne que l'hommage que vous avez bien voulu me rendre aujourd'hui, signifie quelque chose comme une mise √† la retraite. Car dans ce cas, je regretterais de ne pouvoir l'accepter. Ceux qui pour juger de la valeur des services que peut rendre une personne consultent le calendrier, et se livrent √† des computations arithm√©tiques, se trompent plus d'une fois, car le calendrier ment souvent ou marque mal. Je sais bien que le Psalmiste √† un peu arbitrairement, avouons-le, fix√© √† 70 ans l'√Ęge moyen de l'homme :

Cependant, avec cet esprit si humain qu'on retrouve si souvent dans la Bible, le Psalmiste n'a pas voulu rester sur l'impression p√©nible que pouvait produire ce chiffre fatidique chez des natures peu courageuses, et il s'est h√Ęt√© d'octroyer √† la dur√©e possible de la vie, une dizaine d'ann√©es suppl√©mentaires : Eh Bien ! √Ä ce compte-l√†, cela peut encore aller et nous avons encore du pain sur la planche !

Sans vouloir faire des rapprochements tout √† fait d√©plac√©s, qui oserait dire √† notre grand chef Cha√Įm Weitzmann que, vu les ann√©es qu'il compte (nous sommes n√©s le m√™me jour), il doit laisser la place √† d'autres, lui, qui conduit aujourd'hui le char d'Isra√ęl avec une ma√ģtrise et une science √† rendre jaloux bien de jeunes ? Ce n'est donc pas dans une feuille de papier d√©livr√©e par un officier minist√©riel qu'il faut lire l'√Ęge de quelqu'un, mais dans l'ardeur qu'il est susceptible de mettre encore √† la r√©alisation d'un id√©al. Et voil√† pourquoi dans ma tr√®s modeste sph√®re, j'ai la ferme volont√© de suivre, moi, l'exemple de mon illustre patron et de rester debout, sur la br√®che, tant que je pourrai servir. Pas de retraite !

Mes amis, en fait d'activit√©, il n'en est pas de plus noble que celle que nous d√©ployons pour la reconstruction d'√Čretz-Isra√ęl, c'est √† dire, celle qui consiste √† rendre √† un peuple qui a une histoire, la plus tragique, mais aussi la plus belle et la plus lourde de sens de toutes, le pays o√Ļ ont v√©cu ses anc√™tres pendant des mill√©naires. Tel est le but ultime de nos efforts et rien ne pourra emp√™cher la r√©alisation de cet id√©al, non seulement parce que notre cause est juste et qu'il faut croire √† une justice imminente, mais encore, comme l'a dit Herzl, parce que l'√Čtat Juif est un besoin du monde. D√©nier la Palestine au peuple juif a dit encore Goldstein il y a quelques jours, ce serait conf√©rer une victoire posthume √† Hitler. Quel homme d'√Čtat, quel gouvernement voudraient se d√©shonorer en glorifiant ainsi le plus grand criminel de l'histoire !

La guerre a √©t√© gagn√©e, c'est indiscutablement un √©v√©nement heureux. Si le corps de l'hydre pr√©sente encore par endroits quelques traces de vie, la t√™te en a √©t√© nettement tranch√©e, ce qui est un grand soulagement pour le monde comme pour nous-m√™mes, les juifs. Il y a donc lieu pour toute l'humanit√© de se r√©jouir de la victoire obtenue. Cependant, pour nous les juifs, la victoire n'est pas compl√®te et notre joie est servie non seulement du deuil de nos six millions de morts, le tiers de notre peuple, mais de la cruelle situation de ce million et quart de juifs qui erre mis√©rablement en Europe, menant encore la vie des camps de concentration sauf les atrocit√©s bien entendu, et n'obtenant encore pas de se rendre dans le seul refuge o√Ļ ils pourront se remettre des souffrances indicibles qu'ils ont endur√©es : √Čretz-Isra√ęl.

Tant que le livre qui fut blanc et qui aujourd'hui est devenu rouge du sang de tous ceux qui sont morts assassin√©s par Hitler, parce qu'il ne leur a pas √©t√© donn√© d'aller en Palestine tant que ce Livre inf√Ęme ne sera pas r√©pudi√© et abrog√©, Isra√ęl ne cessera de protester contre l'iniquit√© dont il est l'objet et de lutter de toutes ses forces, qui sont grandes, et de tous ses moyens qui sont puissants, pour que justice lui soit rendue. Alors seulement, on pourra proclamer que la paix a √©t√© gagn√©e et qu'elle r√®gne sur le monde. Pas avant.

Nous ne nous laisserons plus berner par de vaines promesses. Nous lutterons sans r√©pit pour que les si beaux principes pour lesquels les Nations-Unies se sont battues ne soient pas des mots vides de sens, mais qu'ils soient une r√©alit√©. Cette fois-ci Isra√ęl est d√©cid√© √† tout risquer, tout, pour obtenir enfin satisfaction. Si apr√®s le tribut si terriblement lourd pay√© √† la pers√©cution nazie et les sacrifices qu'il s'est volontairement impos√© en se joignant aux Nations-Unies pour combattre les hordes d'Hitler, si apr√®s tout cela, Isra√ęl n'obtient pas de pouvoir vivre en s√©curit√© dans ce petit coin de la terre qui est d'ailleurs bien √† lui, alors il faudra d√©sesp√©rer d'avoir jamais gain de cause et la vie pour lui ne vaudra pas la peine d'√™tre v√©cue. Nous avons atteint aujourd'hui le point culminant de nos chances : c'est maintenant qu'il nous faut √Čretz-Isra√ęl.

Certes, ce n'est pas √† vous que je vanterai les m√©rites du sionisme comme unique solution du probl√®me juif o√Ļ qu'il se pose, et il se pose partout. Aussi longtemps que nous n'aurons pas un √Čtat √† nous et qu'on pourra nous traiter charitablement de sans-patrie, nous resterons toujours et partout les parias que nous avons toujours √©t√©. Mais, d'autre part, il suffira que nous relevions d'un √Čtat √† nous, que nous ayons une nationalit√© propre, pour que l'injustice, dont nous sommes l'objet du fait de notre dispersion, de nos statuts de minorit√© et de notre statut d‚Äôapatride s'√©vanouisse comme par enchantement.

Ceci, tous les juifs l'ont compris maintenant et désormais le sionisme s'impose partout à eux comme la preuve triomphante de la vitalité juive sous les aspects les plus variés et les plus riches de la vie individuelle et de la vie sociale. Le sionisme ne peut pas s'accommoder de compromissions ni d'équivoques. Le sionisme réclame pour les juifs le progrès social intégral, le bénéfice de toutes les libertés et des grands principes qui font l'honneur de l'humanité et qui font sa force, à lui.

Au Maroc, notre mouvement a franchi les √©tapes qui l'ont amen√© √† la situation favorable actuelle √† un rythme qu'il est int√©ressant de relever. Il y a quelques ann√©es seulement, le sionisme √©tait consid√©r√© comme un mouvement subversif et les sionistes signal√©s du doigt comme des gens compromettants. O√Ļ voyait-on un drapeau bleu-blanc d√©ploy√© ? Les mots √Čtat Juif repr√©sentaient une utopie n√©e dans l'esprit d'un visionnaire. Quant √† penser que des juifs se battraient un jour dans une v√©ritable guerre en tant que Juifs, cela frisait l'insanit√©. Ne parlons pas de la Hatikva. Il √©tait formellement interdit de la chanter et si jamais on s'enhardissait √† l'entonner c'√©tait mezza voce et timidement de fa√ßon √† ne pas √™tre entendu du dehors. Plusieurs ne voulant pas se faire les complices de cette grave transgression, n'osaient pas aider au chant pour ne pas encourir des responsabilit√©s et semblaient s'inqui√©ter des suites qu'une telle licence pouvait bien avoir le lendemain.

Que les temps sont chang√©s ! Et quel chemin parcouru depuis ! Aujourd'hui la ville enti√®re, hommes, femmes, enfants, chantent non seulement la Hatikva, mais tous les chants palestiniens, les m√™mes chants que nous avons entendu √† New-York, √† la Herzlia Hebrew Academy. On d√©ploie librement dans nos salons et parfois dans la rue le drapeau bleu-blanc, si cher √† nos yeux et √† nos cŇďurs; La Brigade juive se couvre de gloire sur les champs de bataille d'Italie sous le drapeau juif, et on parle de l'√Čtat Juif comme d'une r√©alit√© vivante. Et pour couronner le tout, nous venons de forcer les ports de la Palestine en y envoyant ce magnifique minian d'ardents Haloutzim marocains pour bien marquer ainsi que les Juifs du Maroc consid√®rent comme un honneur et un titre de gloire de travailler eux aussi √† la reconstruction d'√Čretz Isra√ęl, Haloutzim qui constitueront comme le premier noyau autour duquel viendront se conglom√©rer les √©lus des prochains d√©parts, tr√®s prochains esp√©rons-le.

Au cours de circonstances diverses, j'ai eu le privil√®ge de m'entretenir avec Ussichkin, Weitzmann pour ne parler que de ceux-l√† sans mentionner les Ben Gourion, les Goldman, les Stephen Wise, et tant d'autres. Chacune des paroles qu'ils ont prononc√©es devant moi sont comme de sources de haute inspiration juive qu'il aurait fallu conserver pieusement et faire conna√ģtre autour de nous. Mais l'impression dominante qui est rest√©e chez moi de ces rencontres, c'est que, lorsqu'un peuple a de tels chefs, on peut avoir pleine confiance dans l'issue de la lutte qu'ils livrent pour Isra√ęl. Le jour de notre R√©demption est proche, n'en doutez pas. Ce jour arrivera bimh√©ra b√©yam√©nou, et quand je dis b√©yam√©nou je ne pense pas aux jeunes que vous √™tes, vous autres, cela va de soi, je pense au‚Ķ moins jeune que je suis.

Mais pour h√Ęter ce jour, il faut que d√®s aujourd'hui nous soyons pr√™ts et aptes √† r√©int√©grer notre patrie. Contribuer √† ce but de nos moyens mat√©riels, c'est bien, toutefois il faut bien se p√©n√©trer de l'id√©e que cette contribution mat√©rielle ne constitue qu'un aspect secondaire de la question. Son aspect principal c'est l'√©ducation juive des masses et c'est vers ce but que doivent tendre tous nos efforts. Notre action doit √™tre plus int√©rieure qu'ext√©rieure et s'il fallait faire un choix entre les deux je n'h√©siterais pas √† choisir la premi√®re. Se pr√©parer pour r√©int√©grer notre patrie, c'est faire de cette r√©alisation l'objet de nos pens√©es de tous les instants, c'est √™tre utile de ses bras, de son cerveau, c'est √™tre fier de son pass√© et avoir une foi absolue dans l'avenir, c'est √™tre sain de corps et d'esprit, c'est avoir une culture juive, c'est parler h√©breu.

Aussi, notre devoir est-il d'encourager dans le sein de la Communaut√© tout ce qui m√®ne √† ce but et m√™me, est-il besoin de le souligner, les Ňďuvres philanthropiques dont l'objet est de prot√©ger l'enfance de ce pays o√Ļ les tout jeunes ont tellement besoin de cette protection. Seulement il faut consid√©rer ces activit√©s en fonction de notre grand id√©al sioniste et du futur que nous ambitionnons pour le peuple Juif, et, dans ce cas, habiller un gosse ou veiller √† ce que les aliments n√©cessaires √† sa subsistance ou l'eau indispensable √† sa propret√© ne lui manquent pas, c'est faire Ňďuvre de sioniste. Que ferions nous, en √Čretz Isra√ęl, je vous le demande, de ces mis√©rables populations de nos mellahs, mis√©rables physiquement autant que moralement ? Elles constitueraient une charge et un d√©chet dont, avec beaucoup de raison on ne voudrait pas. Ce dont nous avons besoin en √Čretz Isra√ęl, c'est d'esprits sains dans des corps sains et nous devons avoir l'ambition d'√©lever √† ce niveau tous nos malheureux fr√®res des Mellahs.

L'Ňďuvre √† r√©aliser dans cet ordre d'id√©es est immense, gigantesque. Quand on entreprend - le mot n'est pas trop fort - dans ces immondes logements et labyrinthes du Mellah des visites comme celles que nous avons faites derni√®rement avec Monsieur Bernstein, Directeur de l'Hicem √† Lisbonne qui a manifest√© le d√©sir de conna√ģtre de visu ces horreurs. On en revient, je vous le dis en toute conscience, comme honteux de vivre soi-m√™me dans une certaine aisance, et plus que cela, comme pris de remords de n'avoir pas su encore, nous, les dirigeants responsables de la Communaut√©, tirer ces malheureux de cette ignominie. Laissez-moi cependant conclure qu'une telle Ňďuvre d'assainissement est tellement vaste qu'elle ne peut pas √™tre men√©e √† bonne fin par l'initiative priv√©e, ni peut-√™tre m√™me par celle de la Communaut√© et qu'elle constitue de toute √©vidence une entreprise d'√Čtat. Encore faut-il que les chefs de notre Communaut√© talonnent sans cesse les Pouvoirs publics jusqu'√† obtenir d'eux qu'ils entrent r√©solument dans la voie des r√©alisations.

Herzl a dit qu'il fallait faire la conqu√™te des Communaut√©s. Je ne sais √† quelle occasion il a dit cela ni le sens exact qu'il a voulu donner √† ses paroles. Moi je les interpr√®te comme suit : 1) Il faut √©duquer les masses 2) Il faut √™tre des dirigeants de la Communaut√©. Et j'ajoute volontiers : Une communaut√© dirig√©e par des sionistes sera par d√©finition une Communaut√© dynamique et progressiste; Amis sionistes, si vous voulez servir le Juda√Įsme, briguez les leviers de commande de la Communaut√©. Pas d'abstention en ce qui concerne la politique de la Communaut√©.

Et sur ce, mes chers amis, permettez-moi de terminer par un vŇďu : Plaise au Ciel que je puisse faire partie de quelque Aliya qui me procurera le privil√®ge d'aller saturer mes poumons de l'atmosph√®re juive et libre d'√Čretz Isra√ęl et de labourer de mes mains une parcelle de cette terre aim√©e. Une minute de cette vie-l√† vaudra pour moi une existence enti√®re dans n'importe quel autre pays du monde. Et puissions-nous nous rencontrer nombreux dans notre Terre Retrouv√©e, aussi bien nous, qui sommes r√©unis aujourd'hui ici que les nombreux milliers d'autres juifs marocains qui font de ce r√™ve l'objet de leur plus ardents d√©sir et de leurs pens√©es constantes, dans √Čretz Isra√ęl lib√©r√©e de toute hypoth√®que, d√©li√©e de ses entraves. Libre, Libre enfin, Libre et Juive ! Ce serait-l√† pour moi aussi une des plus grandes joies de ma vie et comme la plus belle r√©compense - si ce mot n'est pas impropre, et il l'est - des efforts modestes sans doute, mais exerc√©s durant les ann√©es les plus utiles de ma vie au service du rel√®vement de la Condition de nos coreligionnaires au Maroc et de la Cause la plus ch√®re √† nos cŇďurs. La reconstitution du pays d‚ÄôISRA√čL.

Casablanca le 26 septembre 1945



Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 16 novembre 2007 a 05:31

QUATRIEME PARTIE : REFLEXIONS

Les portes de l'univers


Na√Įm Kattan


√Ä l'√©cole de l'Alliance √† Bagdad, nous appr√ČNIOns quatre langues et chacune √©tait une porte ouverte sur une dimension de l'univers. D'abord l'arabe, notre langue maternelle. Notre √©cole √©tait, dans tout le pays, l'une des meilleures pour l'apprentissage de cette langue. Nombreux sont les √©crivains, les journalistes, les professeurs sp√©cialistes de grammaire et de langue arabes qui ont fait leurs classes dans notre √©cole. Parmi eux, aujourd'hui encore, certains occupent des chaires d'arabe dans diverses universit√©s isra√©liennes. Nos ma√ģtres nous inculquaient l'histoire et la civilisation de notre pays.

Dès les premières années, nous nous initiions à déchiffrer les paroles de la Torah, à réciter les prières et quand, chaque année, nous partions en excursion à Babylone, le professeur qui nous accompagnait ne manquait pas de nous rappeler que c'était là que nos ancêtres avaient été emmenés comme prisonniers par Nabuchodonosor et qu'ils avaient appris à découvrir les chemins de la liberté, non seulement en préservant la Loi mais en l'étudiant, en la commentant. Nous leur devons, comme tous les autres juifs, le Talmud.

Nous √©tions Irakiens et nous √©tions Juifs. Plus qu'une le√ßon, ce fut un √©tat d'esprit qui nous fut inculqu√© et qui continue de nous animer tout au long de notre vie, o√Ļ que nous soyons.

Nous découvrions chaque jour que notre école avait été fondée par des Juifs d'un autre pays, d'un pays de grande civilisation : la France. Dans un territoire dont les huit-dixièmes de la population étaient des illettrés, la communauté juive se distinguait par son vaste réseau scolaire.

√Čtablissements qui suivaient, selon la loi, les programmes de l'√Čtat et qui, en plus, dispensaient un enseignement religieux h√©bra√Įque. Deux institutions se distinguaient : l'√©cole Shamash, fond√©e par une famille de Bagdad qui avait fait fortune √† Manchester et qui pr√©parait les √©l√®ves √† l'examen du " matriculation " britannique et, les √©coles de l'Alliance, celle des gar√ßons, celle des filles et la maternelle qu'on surnommait '' l'asile ''.

En plus de l'arabe et de l'h√©breu, nous appr√ČNIOns l'anglais et le fran√ßais. Certains de nos professeurs, venus de Salonique ou d'Alger, ne connaissaient pas notre langue et nous indiquaient la voie qui nous conduisait √† ce pays, devenu mythique pour moi, la France. J'aimais bien l'anglais, mais, quoique invisible dans nos murs, la Grande-Bretagne, nous colonisait. Les le√ßons de libert√© me parvenaient en fran√ßais, dans les livres de Gide, de Romain Rolland et de Malraux que je pouvais emprunter √† la biblioth√®que de l'√©cole. Leurs textes n'√©taient pas contredits par une pr√©sence coloniale.

Un dicton arabe dit que celui qui m'apprend une lettre me poss√®de comme esclave, man allamani harfan malakani abdan. L'√©cole de l'Alliance m'a appris la premi√®re lettre de chacune de mes langues. Elle m'a appris √† √™tre l'enfant de mon pays, d'o√Ļ les circonstances historiques et politiques m'ont chass√©; elle m'a incit√© et m'incite encore √† tenter d'√™tre digne de mes anc√™tres talmudistes, √† accueillir Shakespeare dans sa langue et √† m'alimenter √† toutes les richesses de la France. Les premi√®res lettres auraient suffi pour me remplir de gratitude, mais toutes les autres ont suivi et je ne cesse de les d√©chiffrer et d'essayer de les inscrire jour apr√®s jour.




Extrait de "Les Cahiers de l'Alliance Israélite Universelle" (Juillet 2000 No.22, Page 28)




Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistrè)
Date: 28 janvier 2008 a 23:35

L'Alliance israélite universelle,
de l'identitaire au relationnel


G√©rard Isra√ęl


L'id√©e est impossible √† formuler. Elle g√ģt dans l'inconscient collectif des communaut√©s mais quelquefois, lorsqu'un √©v√©nement en rappelle la gravit√©, elle surgit sous une forme d√©structur√©e. Cependant la peur du recommencement est bien l√†, obs√©dante et d√©moralisante. En parler serait en accepter la fatalit√©. Et pourtant le premier devoir des juifs, comme celui de tous, reste de faire que les causes profondes de l'antis√©mitisme meurtrier soient √©radiqu√©es et que les conditions qui ont permis √† Hitler, √† ses s√©ides et √† ses alli√©s, de mettre en Ňďuvre, somme toute ais√©ment, leur entreprise criminelle, soient d√©finitivement extirp√©es.

La première initiative avancée au lendemain même de la guerre a été celle d'un historien. Jules Isaac a immédiatement désigné le point crucial : il y avait dans l'enseignement chrétien concernant les juifs un germe qui contaminait gravement la mentalité du peuple chrétien. On admettait, comme un dogme, le principe selon lequel les juifs avaient mis à mort Jésus dont ils avaient refusé le caractère divin et continuaient d'opposer à l'envoyé de Dieu ce même refus, aujourd'hui comme hier, qu'en fait ils refusaient Dieu Lui-même et surtout que, par leur seule existence, ils empêchaient la venue d'une ère nouvelle pour l'humanité.

Le grand m√©rite de Jules Isaac a √©t√© de formuler clairement les choses : il fallait obtenir des autorit√©s catholiques et des protestants qu'ils modifient en profondeur la signification qu'ils donnaient fallacieusement au concept juif. Le changement √©tait d√©fini comme tr√®s important sur les plans religieux et spirituel, il l'√©tait encore plus en consid√©ration des catastrophes que l'enseignement chr√©tien avait entra√ģn√©es tout au long de l'histoire.

Les r√©sultats obtenus au cours de ce dernier quart de si√®cle, auxquels l'Alliance isra√©lite universelle n'est pas rest√©e insensible et que Les Nouveaux Cahiers ont r√©guli√®rement analys√©s et comment√©s positivement, ne doivent pas faire oublier que beaucoup reste √† faire pour que le nouvel enseignement chr√©tien concernant le juda√Įsme et les juifs p√©n√®tre enfin dans les paroisses les plus recul√©es et m√™me en Europe, et cela malgr√© la r√©surgence d'un int√©grisme religieux qui reste hostile √† tout dialogue jud√©o-chr√©tien. Jules Isaac a ouvert une voie dont le but, s'il est en vue, n'est pas encore atteint, loin de l√†.

Il y eut, toujours au lendemain de la guerre, une r√©action plus politique. Il fallait cr√©er un ordre international qui emp√™cherait juridiquement et concr√®tement la criminalit√© totalitaire de certains √Čtats dirig√©e contre tout ou partie d'un peuple, d'une nation, d'une minorit√©, d'un groupe d'individus.

C'est Ren√© Cassin qui, le plus clairement, donna forme √† cette nouvelle id√©e. Pr√©sident de l'AIU, il savait ce qu'il faisait en proposant que soit institu√©e une autorit√© sup√©rieure √† celle des √Čtats. En faisant finalement admettre que les individus devaient devenir sujet du droit international et qu'ils pourraient recourir directement, au-del√† du pouvoir √©tatique dont ils d√©pendaient, √† la communaut√© internationale pour demander justice, l'ancien Prix Nobel de la paix a fait accomplir √† l'humanit√© un pas extraordinaire. Ren√© Cassin savait (il le disait aux membres du comit√© central de l'Alliance) que la seule fa√ßon d'√©viter des drames comme le massacre des juifs europ√©ens √©tait de donner √† la communaut√© internationale les moyens d'intervenir pour les pr√©venir ou pour les sanctionner lorsqu'ils s'√©taient produits.

L√† non plus le succ√®s n'est pas total mais la r√©cente cr√©ation d'un Tribunal p√©nal international charg√© de juger les individus non les √Čtats, id√©e que Ren√© Cassin et l'Alliance ont soutenue avec force, constitue un pas d√©cisif m√™me si ce tribunal reste limit√© √† l'ex-Yougoslavie et au Rwanda et s'il convient d'obtenir, malgr√© les difficult√©s, qu'il acqui√®re tr√®s vite une comp√©tence universelle.

Avec Jules Isaac et Ren√© Cassin, une modification en profondeur de l'histoire des religions et du droit international a √©t√© entreprise. L'Alliance et, avec elle, le juda√Įsme europ√©en tout entier conservent le cap, dans la vigilance et l'optimisme.

Il y eut aussi une r√©action d'un troisi√®me type. L'id√©e de d√©part en √©tait qu'apr√®s deux milles ans d'histoire, le juda√Įsme demeurait une √©nigme pour la civilisation. Il √©tait consid√©r√© depuis toujours comme un ensemble de pratiques, au mieux comme une r√©flexion sur un rituel compliqu√©, voire incompr√©hensible. D√®s lors, redonner naissance, donner une nouvelle naissance, √† la pens√©e juive, r√©tablir sa dignit√© et sa pr√©√©minence dans le monoth√©isme, √©taient de nature √† r√©duire l'incompr√©hension et √† emp√™cher la pers√©cution. La renaissance du juda√Įsme comme conception du monde et comme th√©orie de la connaissance ne relevait plus de l'utopie, elle avait d√©sormais un lieu, l'intelligence des nations.

Les acteurs de cette nouvelle vision d'un savoir mill√©naire ont √©t√©, et sont toujours, nombreux et comp√©tents. Nous dirons peut-√™tre qu'avec Emmanuel Levinas, le savoir juda√Įque a franchi les portes de l'Universit√©, non comme un simple √©l√©ment de l'histoire des religions mais comme un humanisme, une perception de l'homme dans sa dimension morale et spirituelle. Emmanuel Levinas (il serait injuste de ne pas citer √©galement L√©on Ask√©nazi et Andr√© N√©her) a r√©ussi √† transcender une opposition fondamentale qui a √©t√© de tous temps un lourd handicap pour les intellectuels juifs. Le fait que Levinas dirigeait √† Paris une √©cole de l'Alliance et qu'il si√©geait au comit√© central de l'AIU lui a certainement permis de dominer la difficult√© : fallait-il se contenter de renforcer le caract√®re identitaire du juda√Įsme en l'enseignant dans la pure et bonne tradition √† des disciples convaincus ? Ou fallait-il, ob√©issant au m√™me mouvement, mettre en √©vidence, dans une optique relationnelle, les transitions qui permettaient aux diff√©rentes traditions philosophiques et religieuses de comprendre enfin les √©l√©ments d'une pens√©e religieuse qui impr√®gne fondamentalement une soci√©t√© dite aujourd'hui jud√©o-chr√©tienne ?

Certes les deux possibilit√©s n'√©taient pas exclusives l'une de l'autre mais, au lendemain de la guerre, le relationnel semblait moins urgent que l'identitaire. En effet, par une r√©action normale, les rescap√©s √©taient plus soucieux de mieux comprendre leur √™tre propre que de d√©montrer aux autres la grandeur du juda√Įsme. Mais cette attitude compr√©hensible ne saurait √™tre confondue avec certaines tendances de nature fondamentaliste tendant √† tourner le dos √† tout ce qui ne constitue pas un approfondissement identitaire.

Le g√©nie de Levinas a √©t√© de d√©montrer, par son enseignement, que l'identitaire et le relationnel constituaient deux mouvements n√©cessairement concomitants. Ainsi est n√©e une forme de pens√©e qui reste de nature √† susciter pour le juda√Įsme un int√©r√™t g√©n√©ral, r√©ducteur de l'antis√©mitisme doctrinal et g√©n√©rateur d'une sympathie qui va bien plus loin que la compassion, la commis√©ration ou la componction. D√©sormais, le juda√Įsme, dans toute sa complexit√©, est per√ßu par beaucoup comme une ouverture vers l'humanisme contemporain et comme un facteur d'√©lucidation d'une pens√©e religieuse authentique. Encore faut-il renforcer cette extraversion de la pens√©e juive en acceptant honn√™tement le dialogue inter-religieux : √™tre compris, mais aussi comprendre.

L'histoire de l'AIU prouve là encore que les deux principes relèvent de la même mouvance.

Tout au long des cent trente-cinq ans de son existence, l'Alliance a ouvert et fait fonctionner des écoles de culture française dans lesquelles le savoir traditionnel a pu s'épanouir. Cette ambivalence de la pédagogie Alliance, quelquefois critiquée, reste un élément essentiel de sa modernité et de son succès. Elle se fonde sur l'idée que la fierté d'être juif relève aussi aujourd'hui, et peut-être essentiellement, de la relation à autrui.

Jules Isaac, René Cassin, Emmanuel Levinas ont illustré trois temps forts d'une réflexion, issue de l'angoisse, mais qui reste plus que jamais actuelle et nécessaire.





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