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Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:09

Les années de fertilisation
David Bensoussan


Le matin, après avoir avalé la fameuse cuillerée d'huile de foie de morue ou encore après l'avoir mélangée avec du miel, bu son verre de thé bouillant accompagné de tartines beurrées, il est temps de prendre le chemin de l'école. Sac de cuir au dos, nous devisons avec des amis en allant de la Tour de l'horloge puis en longeant la plage. Nous ramassons parfois des jujubes au pied des arbres qui bordent la route. Par journées de beau temps, nous nous regroupons par affinités et nous nous interpellons les uns les autres. Par temps gris, nous portons nos capes à capuchons ou nos duffle-coats et parfois des bottes de caoutchouc qui nous donnent le grand avantage d'avoir le plaisir de patauger dans les flaques d'eau. Nous virons à gauche et passons devant l'église puis devant l'école arabe où les enfants sont le plus souvent assis par terre sur le coup de midi, puis nous bifurquons à droite pour entrer à l'école de l'Alliance, l'école des filles en premier, celle des garçons de l'autre.

Il y avait toujours un groupe réuni autour d'acrobates grimpés sur l'arbre à réglisse au milieu de la cour. D'autres faisaient des paris devant la longue corde à grimper. Les cris de "À déééélivrer!" fusaient de partout. Nos récréations étaient extrêmement bruyantes. Les jeux ralentissaient au coup de sifflet et nous nous mettions en rang deux par deux. Tôt le matin, ou peu avant la reprise des classes à deux heures de l'après-midi, beaucoup se rassemblaient le long du mur qui bordait le cimetière arabe à l'arrière de l'école. Là, les enfants creusaient la terre glaise et modelaient du mobilier, des fruits ou des personnages qu'ils exposaient fièrement. Certains y excellaient particulièrement. Parfois, nous nous aventurions de l'autre côté de l'école où deux avions minuscules de couleur sable semblaient être collés au sol. Plus loin, les dunes de sable que l'on dévalait aux cris de Tchitcha la fava ! (je n'en ai jamais connu la signification). Après avoir pris notre élan, nous sautions et nous roulions en cabrioles de haut en bas dans un nuage de sable pour recommencer encore et encore.

Monsieur Bitton était partout à la fois. Il était le directeur de l'école de l'Alliance qui porte le nom du célèbre consul de France Auguste Beaumier qui dès 1866 milita en faveur de l'instruction française de l'Alliance plutôt que celle anglaise de l'Anglo Jewish School. Les blagues relatives à sa petite taille se muaient en admiration et quelle admiration, lorsqu'il ouvrait la bouche. Il nous clouait littéralement sur le siège lorsqu'il nous donnait des cours de mythologie grecque en classe de sixième. Tous se disputaient alors les exemplaires de l'Iliade et l'Odyssée de la bibliothèque de l'école.

Monsieur Cohen dit Kéna n'était pas conventionnel. Il ne supportait pas les manières ou les facéties. Il nous organisait des sorties dans la nature et certains en revenaient avec des couleuvres en cravate car il fallait surmonter l'aversion ridicule. Il faisait l'élevage de souris blanches en classe que nous appelions du nom des héros de bandes dessinées : Pipo, Concombre, Élastoc, Mickey, Minnie, Donald, Daisy, Riri, Fifi, Lulu, Nif Nif, Naf Naf, Nuf Nuf et ainsi de suite. Il nous faisait tenir un journal des souris. J'aimais le taquiner par mes questions qui venaient justement remettre en question certaines de ses affirmations ou analogies volontairement simplifiées à des fins pédagogiques. Il m'appelait la barre sur le T et le point sur le i.

Le professeur Léon Benarrosch était légendaire. Tout en lui était élégance : son discours comme son parler. Son tabac Amsterdamer parfumait la classe et il nous étonnait par ses pipes toujours différentes. Je me demande pourquoi on s'en étonnait puisque toute la classe lui offrait pour le nouvel an…une pipe ! Sa voix était claire et son discours parfaitement ponctué. Il nous faisait lire des volumes que nous devions résumer et j'avais l'habitude le jeudi soir de dicter des résumés à ceux qui voulaient bien prendre pour moi un livre supplémentaire à la bibliothèque car j'étais un lecteur avide. Il avait d'ailleurs le don de démasquer facilement ceux qui se contentaient de la seule remise de résumés sans même avoir ouvert le volume et qui avaient en plus le don de récidiver. Nous tÉNIOns des cahiers de synonymes bien fournis, des cahiers de biographies et ses tests nous maintenaient en forme. Il nous faisait ingurgiter de la culture et encore de la culture…

Il y avait le couple Ohayon. Lui grand et svelte, elle courte et rondelette. Messieurs Mouryoussef, Mouyal, Cohen, Danan, Madame Ohayon et tant d'autres encore dont le dévouement à la carrière d'enseignant était des plus admirables.

Le chemin du retour de l'école se faisait généralement par petits groupes et de façon ordonnée. Il y avait un vieux gendarme que les enfants aimaient rendre fou en utilisant un sifflet identique au sien ce qui le mettait dans une rage de lèse-majesté car il se voulait seul à avoir cette prérogative. Le plus souvent bonhomme, il nous permettait de toucher parfois la crosse de son pistolet en bandoulière.

Vers la fin de l'année, une fièvre incontrôlable s'emparait des élèves qui braillaient à l'unisson durant les derniers jours devant l'administration qui savait alors se montrer étonnement clémente :

" Gai Gai l'écolier, c'est demain les vacances…
Adieu ma p'tite maîtresse qui m'a donné le prix
Et quand je suis en classe qui m'a fait temps pleurer !
Passons par la fenêtre cassons tous les carreaux,
Cassons la gueule du maître avec des coups de belghat (babouches) ! "


Ou encore :

" Iya pas de coméra (Il n'y a pas du pain)
Ya sardina (il y a de la sardine) !
Iya pas de sardina ya lcoméra ! "


Ou même :

" Éteindez (Éteignez) la lumière,
Commencez l'cilima (le cinéma) ! "


Au programme musical s'ajoutaient d'autres refrains tels : " Je monte sur un pommier, qui est plein de cerises, j'entends signaler…" ou encore " Ahia Mimouna, mimouna ya mimouna ! " Cette dernière chanson tirée du répertoire pied noir, avait une saveur particulière car l'on y singeait avec humour la langue française. Les meneurs parmi les enfants faisaient alors état ouvertement de leurs couleurs en scandant les chansons en tête des frondeurs d'un jour. Les réjouissances de fin d'année se terminaient au cinéma La Scala où nous donnions des représentations. Les représentations musicales incluaient de la musique andalouse chantée par des chœurs et les spectacles humoristiques avaient des sketches hilares en judéo-arabe. Nous étions parfois invités à l'école française pour assister aux spectacles de fin d'année qui incluaient des danses des provinces françaises et l'inévitable : " Si tous les gars du monde décidaient d'être copains…" qui prônait l'égalité de chaque enfant " même s'il n'est pas né en France ! ".

Alors que nos amis français batifolaient à la plage, nous devions passer nos dimanches et nos vacances estivales au Talmud Thora pour y compléter notre formation hébraïque et biblique. La discipline y était stricte et les punitions moyenâgeuses : nerf de bœuf sur la main ou sur la plante des pieds, ces derniers ligotés au moyen d'une falaqa turque. Cette éducation était alors réservée aux garçons. Je parlais français à la maison et dus m'exposer à l'apprentissage de l'hébreu traduit et commenté en judéo-arabe. Il me souvient que le directeur Rbi Haïm Azencot me promenait les matins et me faisait réciter les leçons de chacune des classes en répétant : " Vous voyez le petit Dody, Prenez exemple ! C'est comme ça qu'il faut apprendre ! " On me trouva brillant et me plaça dans la Yeshiva, avec des adolescents mûrs. Là, les lectures talmudiques en araméen étaient traduites en judéo-arabe. Je planais. Tout me semblait embrouillé. Seules quelques réponses maladroites de quelques étudiants me réconfortaient en regard de ma compréhension des textes. La pédagogie éducative consistait alors à pousser en avant ceux qui manifestaient une certaine prédisposition à l'étude. On leur apprenait à nager en les jetant à la mer. Et puis, il y avait le cauchemar des récréations. À la sonnerie, tous se ruaient dans l'escalier pour aller jouer au foot sur le toit. Je voyais autour de moi des grandes jambes qui me semblaient appartenir à un troupeau de pachydermes en furie. Il arrivait que l'on m'écrasât et que je saignasse. Monsieur Azincot venait alors sermonner les étudiants de monter l'escalier lentement et sans se presser. Cette consigne tenait bon pendant vingt-quatre heures tout au plus. La récréation était le moment où tous se défoulaient où les paris étaient engagés sur les combats de lutte en cours. C'était pour beaucoup de personnes la seule récréation estivale.


Deux éducateurs me forgèrent au Talmud Thora de Mogador au Maroc et surent tout autant retenir et captiver mon imaginaire d'enfant : Rbi Yitshaq Haroche et Rbi Ms'eud Elkabas. Rbi Yitshaq Haroche avait pour habitude de nous enseigner tantôt le livre des Juges et tantôt le livre des Rois tout en tenant ouvert devant lui le quotidien de l'époque, Le Petit Marocain. Tout en nous informant de l'actualité, il faisait des connections et des rapprochements avec tel ou tel autre épisode de la Bible, le tout avec un grand sens de l'humour très apprécié de ses élèves. À quelqu'un qui jetait son chewing-gum par la fenêtre en prétendant n'en avoir pas mastiqué, il élaborait des scénarios complexes relativement à des fourmis innocentes écrasées et collées ou des personnes non prédestinées qui se retrouvaient à partager une intimité indécente. Il vainquait par l'humour. Pour sa part, Rbi Ms'eud Elkabas nous enseignait le Talmud la semaine durant. Cela était ardu. J'avais alors 8 ans et il nous fallait saisir au vol les subtilités talmudiques exprimées en araméen, en hébreu et en judéo-arabe. Rbi Ms'eud Elkabas parvenait à nous tenir en haleine jusqu'au vendredi matin. Ce jour là, les livres étaient fermés, et il nous contait des ma'asiyoth, c'est-à-dire des faits de l'histoire juive. Sa voix douce et sereine voguait dans un grand silence alors qu'il relatait des épisodes du judaïsme marocain où intervenaient rabbins, sultans et rois d'Espagne. Ces deux éducateurs ont réussi à me présenter la Bible sous un visage humain et à me faire sentir que le passé, que ce soit celui de l'Esclavage en Égypte, celui de la royauté glorieuse d'Israël, celui des affres de l'Exil ou celles des horreurs de l'Inquisition constituait un passé bien vivant en moi. Alors, qu'il se soit agi d'un passé historique et lointain, sa réalité n'en était pas moins des plus présentes dans ma chair. Tous les rêveurs et les persécutés de l'histoire juive revêtaient le visage de mes grands-parents et, tel un chevalier du Moyen Âge, je me promettais déjà de les protéger avec vaillance.

À l'âge de dix ans, nous déménageâmes à Casablanca. Je continuais mes études au Cours complémentaire de l'Alliance israélite universelle. Quelle famille ! Nous rêvions, nous nous amusions, nous passions des billets doux laissant éclater l'imagination de nos fantasmes. C'était l'époque des blousons de cuir, des motocyclettes et du cran à l'Elvis Presley. Jerry Lewis faisait notre bonheur. Ray Charles, Johnny Holiday, Richard Anthony et les Chaussettes noires étaient à la mode. Nous nous passionnions sur le sort de Caryl Chessman qui encourait une peine de mort repoussée moult fois. Pour nous repêcher, nos professeurs usaient de morale, d'humour, de compassion, voire de menace. Ils avaient tant envie de nous voir réussir que cela en crevait les yeux.

Il y avait le couple rassurant des Altun, tous deux profs de français : le mari guilleret et sa femme posée ; les profs de maths Bréart aux interjections brusques et Gomel, qui se voulait charmeur ; Madame Lévy aussi charmante que stricte ; les professeurs d'arabe Lévy - le syndicaliste et communiste déclaré - et Cohen - spécialiste des punitions écrites ; la prof de musique Madame Obadia à la voix enchanteresse ; Marelli aux compétences littéraires exceptionnelles ; les professeurs d'hébreu Nahon aux adjectifs grandiloquents et Claude Sultan qui savait mater les plus durs par le contenu de son cours ; le couple Benaroya qui enseignait l'anglais et l'histoire : Lui petit de taille et jovial et elle langoureuse mais stricte ; la belle et envoûtante madame Zrihen professeur de sciences naturelles qui octroya une gifle cinglante à mon ami Jacky Pinto qui, en leçon d'anatomie, l'avait scrutée attentivement en répondant que le corps humain était… harmonieux ! Madame Ohayon prof de géographie qui avait en sainte horreur les courants d'air et l'ineffable professeur de physique-chimie, Monsieur Wazana, haltérophile et démonstrateur. Il s'engageait dans des trépieds interminables, plaçait ça et là quelques expressions d'arabe dialectal qui nous familiarisaient avec la matière. Comment s'y prenait-elle ? Madame Guéron arrivait à nous faire réciter des chapitres d'histoire entiers de Jules Isaac ! Elle était la motivation même. Et son mari, courtois et fascinant, dirigeait l'école avec un doigté rare. Madame Ifrah, toujours en survêtement, haranguait les classes de gymnastique avec autorité et un humour mordant.

Nous étions entourés, cajolés mais le rendions bien à nos professeurs. Le désordre qui régnait dans les récréations laissait place à un envoûtement engageant sitôt nos bancs rejoints. C'était l'époque des crises d'adolescence difficiles et il n'en fallait pas beaucoup pour prendre la tangente en dehors des sillons de l'étude. L'orchestration de l'école était telle que tout un chacun avait droit à une attention personnelle malgré les gaffes ou les mauvaises farces.

À l'âge de 15 ans, je passais de l'école du Cours Complémentaire de l'Alliance au Lycée Lyautey. Les ondes radiophoniques vibraient alors avec Françoise Hardy et Marie Laforêt et les Beattles commençaient tout juste à percer. C'était l'époque des yéyé. Quel choc ! Autant l'atmosphère familiale était présente à l'Alliance israélite, autant elle était impersonnelle au lycée. Les professeurs y cultivaient leur légende. Tout celui qui s'aventurait à poser une question s'exposait aux sarcasmes narquois du prof. Autant donc ne pas se mouiller et cultiver ses incertitudes à moins de rouler la question de telle sorte que le prof dans sa grande mansuétude et son éminente condescendance sourcille des yeux et prenne un temps de réflexion avant de répondre. La terreur était ambiante et palpable. Les questions orales trouvaient devant elles des élèves rongés par le trac. La menace d'être envoyé chez le proviseur haut juché et sentencieux était la quintessence d’un mauvais augure.
Et pourtant, nous arrivions à nous y faire et même de temps en temps à en rire. Les récréations surtout. Les plus macho des français racontaient leurs week-ends débauchés en traitant tout celui qui en doutait de puceau. Bien des fils à papa ne s'en faisaient pas pour leurs études - ou du moins le clamaient-ils - et comptaient qui sur leur fortune, qui sur leur particule pour se frayer un chemin dans la vie. Certaines séances de bizutage des classes supérieures en début d'année étaient drôles comme tout, d'autres étaient particulièrement odieuses. Juifs dans une école française en pays musulman, nous avions droit aux congés des trois religions et cela était fortement jalousé par nos camarades français qui n'avaient droit qu'aux fêtes fériées chrétiennes et musulmanes. Certains de nous refusaient de venir en classe le samedi, d'autres se permettaient de venir mais pour écouter seulement, d'autres encore participaient normalement. Il y avait peu d'Arabes en classe. Ils étaient généralement discrets et une proportion importante proférait un marxisme salutaire. La douce cruauté des Français qui attendaient la période du jeûne du Ramadan pour entrer en classe avec des sandwiches au jambon odorants !

Il y avait des professeurs brillants par leur clarté d'esprit et leur démarche intellectuelle cartésienne. D'autres moins sûrs d'eux-mêmes, se renfermaient dans leur carapace disciplinaire. Chacun avait un cachet, des manies, des expressions récurrentes ou encore des colères prévisibles. Ils nous offraient l'excellence et nous devions évoluer tel des équilibristes au sein du créneau exigu de liberté surveillée pour atteindre les cimes auxquelles on nous prédestinait. La recette de la réussite résidait dans le labeur et l'assiduité sans équivoque. À de rares exceptions près, les profs étaient inabordables.

Alliance et Talmud Thora à Mogador, Cours complémentaire et Lycée Lyautey à Casablanca. Ce cheminement fut celui de nombreux de mes amis. Tout ce monde est maintenant dispersé aux quatre vents. Il m'a rarement été donné de rencontrer mes meilleurs amis de classe. Parfois, j'entends parler de certains. Les grands flux d'écoliers avec leurs héros, leurs champions ou leurs meneurs ont dû interrompre leur cours pour dériver vers de nouveaux océans et horizons. Il ne reste plus que les bâtiments témoins de notre passage et de nos grivoiseries et, les échos des bruits familiers qui surgissent du fond de la mémoire comme s'il ne s'agissait que d'un événement encore tout frais. Certains épisodes brefs résonnent encore en moi tel un film projeté au ralenti. D'autres épisodes s'étalant sur de longues périodes me reviennent fulgurants et fugaces tout à la fois. La mémoire relativise les événements et leur durée et ne conserve d'eux que certains points de repère, retenus selon des critères qui lui sont propres, et qui jalonnent le cours de toute une vie. Et, tel un phare dans un océan en furie, l'exemple donné par les professeurs compétents et dévoués continue de guider nos pas dans la course de la vie. Qu'il me soit permis de rendre hommage à une kyrielle de professeurs et de formateurs de l'esprit et de l'intellect qui sont toujours présents en moi, à l'ensemble des professeurs extraordinaires, dévoués à leur mission d'enseignants et à la transmission fidèle des Lettres, des Arts, des Sciences et de l'Éthique. J'émets le souhait que l'on puisse transmettre à son tour avec la même ferveur et la même dévotion le goût de l'étude et celui de la transmission du goût de l'étude.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:12

Isaac D. Knafo
Homme de lettres, artiste peintre et dirigeant sioniste
Asher Knafo


Isaac Knafo est né à Mogador, Maroc, le 12 Novembre 1912. Il est le huitième enfant de Rabbi David Knafo - chef du Tribunal Rabbinique de Mogador et Grand Rabbin de la ville. Sa Mère est Donna née Bouhadana. Il est le benjamin de la famille.

Il passe son enfance dans une ambiance assez extraordinaire. Son père était profondément pieux et pourtant il était ouvert à tous les nouveaux courants, comme la Haskala, mouvement venu d'Europe qui voulait briser les barrières où les juifs s'étaient enfermés pour les orienter vers la culture et l'humanisme, comme le Sionisme, comme l'étude de l'hébreu moderne. Des personnages tels que le poète Rabbi David Elkaïm, le Païtane renommé Rabbi David Yflah, l'érudit Ytshak Yaïch Halévy - correspondant du journal Hatsfira fréquentent leur maison.

Comme tous les enfants juifs de Mogador il fréquente le "sla", l'école. Il est le chouchou de la famille car tout jeune il est très espiègle, et déjà transparaît la vivacité de son esprit. Son père le place à l'école franco-israélite. L'école Alliance a un tel succès que les enfants français s'y enrôlent.

Quand Isaac commence ses études, Monsieur Falcon prend la direction de l'école et y introduit des changements radicaux. Il fait passer aux élèves des tests psychologiques et les répartit dans les diverses classes selon leurs moyens intellectuels. Isaac est placé dans la meilleure classe. Pourtant il ne fait pas trop d'efforts. Il n'étudie jamais une récitation par cœur, se contentant d'écouter les autres élèves pour pouvoir ensuite la débiter d'un trait. Une fois, quand il fut le premier à être interrogé, il se tint coi devant sa maîtresse. Elle lui demanda: " Pourquoi n'as-tu pas étudié ta leçon, tu as été paresseux? " Il répondit tout simplement : oui. Cette réponse franche lui valut de ne pas être puni. Isaac se passionne pour la lecture et devint un assidu de la bibliothèque municipale. Il reste à l'école jusqu'en 1924. L'école est alors dirigée par Méïr Lévy qui trouve chez Isaac des aptitudes très spéciales à l'étude de l'art et de la littérature. Il convainc son père le Rabbin David Knafo à l'envoyer faire des études à Paris. La décision n'était pas facile. Isaac n'avait que quatorze ans. Quelle influence auront l'éloignement et Paris sur lui? Et pourtant, en homme éclairé qu'il était, il comprend que cet enfant tellement doué n'avait plus de ressources à Mogador ni même au Maroc et il l'envoie à Paris.

Les connaissances générales d'Isaac Knafo étaient déjà très étendues avant d'arriver à Paris, grâce à sa curiosité et à sa passion pour les livres. A Paris, il rencontre des études d'une autre envergure, se passionne pour le théâtre et dépense tout son argent de poche pour voir toutes les pièces qui passent dans la capitale. Des dizaines d'années après, il peut encore citer toutes les pièces qu'il a vues et tous les artistes qui ont participé à ces pièces. S'il n'est pas à l'école ou au théâtre, il visite les musées. Il acquiert un goût sûr et raffiné grâce à l'enseignement de son maître de dessin. L'École normale est un terrain propice à ses dons créateurs. Il participe aux fêtes et en devient dès sa deuxième année l'animateur principal en composant des parodies et des textes qu'il lisait à la façon des chansonniers. Il y avait à l'ÉNIO (l'École Normale Israélite Orientale) un journal polycopié rédigé par les élèves; " L'Echo du 59 ", qui paraissait très irrégulièrement. I.D.K le prend en mains ce qui lui permet de faire ses premiers pas de journaliste. Toutes ces activités font de lui l'élève le plus remarqué de l'école et il est prit d'amitié par les dirigeants de l'école qui voient en lui " le grand espoir de l'ÉNIO ". Une parodie qu'il fit du directeur lui coûta une brimade sévère. La somme d'argent qui était accordée mensuellement à chacun des élèves fut réduite de moitié pour Isaac. Le directeur refusa de le présenter aux examens de fin de la troisième année en prétendant qu'il était trop faible. Il fut astreint à se présenter comme candidat libre. Arrivé en congé à Mogador, il fit l'émerveillement de la famille par sa verve et son savoir, par les oeuvres qu'il lut chaque jour devant eux, par les peintures qu'il leur montra. Il prit la décision de ne pas rester une quatrième année à Paris et il fut envoyé comme instituteur à Tanger. On était en 1928. Il ne s'adapta pas à l'école de Tanger car il ne parlait pas l'espagnol. Il fut transféré à Safi. À la fin de l'année scolaire, Isaac donna sa démission et retourna à Mogador. Pendant les trois mois de vacances scolaires qu'il passa à Mogador, il cacha à tout le monde le fait de sa démission. Il restait prostré à la maison et l'on commença à s'inquiéter pour sa santé. Quand il ne retourna pas à Paris au début de l'année scolaire, sa famille comprit que sa carrière d'instituteur avait prit fin. Vint une période d'inaction, ses frères le poussaient à " faire quelque chose ". Finalement il ouvrit un bureau où il s'employa quelque temps comme " écrivain public ". Il écrivait pour les gens des lettres, des requêtes, des faire-part. Il s'aperçut finalement qu'il ne pouvait pas vivre de ce travail et il quitta Mogador pour Marrakech.

À Marrakech il mène une vie assez dissipée passant d'un travail à un autre. Il travailla ensuite chez un ami qui était en même temps agent de transports, propriétaire de café et agent de presse. Cet ami l'introduit au journal " La Presse Marocaine ". Ainsi commença pour lui une carrière de journaliste.

C'est aussi la période où il commence à publier des poésies qu'il envoie à presque tous les journaux qui paraissent au Maroc.

En 1939, pour la première fois, il publie un recueil de poèmes " Les Jeux et les Rimes " préfacé par un journaliste célèbre du " Canard enchaîné " Georges de la Fouchardière. Les croquis figurant dans le recueil sont eux aussi d'I.D.K.

La même année au mois de septembre, éclate la Seconde Guerre mondiale. I.D.K, le journaliste était au courant des horreurs déjà commises par le régime d'Hitler, en Allemagne. Dans les deux mois d'octobre et novembre 39, il publie " Les Hitlériques ", pamphlets anti-nazis. Sur la couverture du recueil figure un dessin de l'auteur, un gorille en position de croix gammée, la tête du gorille est remplacée par le visage d'Hitler. (En 1942 toute l'édition sera brûlée par crainte de représailles de la part du gouvernement Vichy. Seulement plus de 50 ans après on en retrouvera un exemplaire).

Il retourne à Mogador et abandonne le journalisme pour se lancer dans une activité sioniste intense. Il fonde " La Chorale de Mogador " qui est en même temps, un cœur qui chante surtout des chansons d'Israël, une troupe théâtrale, et un mouvement de jeunesse. Il écrit des petites pièces de théâtre qu'il monte avec sa troupe. Ce sont d'abord des pièces aux sujets variés, puis à sujets juifs. Il écrit et publie une série de petites brochures sur des sujets puisés dans le Talmud. Rabbi Shiméon Bar Yohaï et Rabbi Méïr Baal Haness.

Il peint aussi surtout des grandes toiles avec des portraits des principaux leaders sionistes, Hertzl, Max Nordau. Pendant les réunions de la communauté juive il les vend aux enchères au profit du K.K.L .
L'année 1951 est l'année où il fait paraître l'une après l'autre plusieurs oeuvres : La série " Oneg ", " Maroquineries " et " Fugitives ".

Isaac Knafo se voue entièrement à la cause sioniste et à l'organisation de la Aliya. Les autorités voient en lui un causeur de troubles. Maintes fois il est convoqué auprès du commissariat qui l'accuse d'avoir organisé un mouvement de jeunesse clandestin et des activités sionistes. Il arrive toujours à s'en tirer grâce à son esprit et aussi à la pression de ses nombreux amis et admirateurs, européens, juifs et musulmans. Mais il arrive un moment où il comprend qu'il ne peut plus tenter le diable. Il quitte Mogador et s'installe à Casablanca, ville qui lui parait comme dénuée de tout attrait. Il décide alors de faire lui aussi sa " Aliya " au Kibboutz Ramat Hakovesh.

Ses débuts au Kibboutz sont très difficiles. Il vit presque en étranger dans son kibboutz. Pourtant, ses amis de Mogador, ses disciples, tous ceux qui l'écoutaient passionnément avant sa Alia ne l'ont pas oublié. En fait, pendant les vingt-ans qu'il vit au kibboutz, il ne publie rien. Pourtant, il écrit et forme beaucoup de projets littéraires. Lee 20 juin 1976 il envoie à ses nombreux correspondants une brochure manuscrite de16 pages de poèmes et de dessins originaux: " Lettre des Lettres ", la brochure est tirée en offset. De 1976 à 1979 il édite 13 numéros de Lettre. (La lettre 14 a été éditée par son fils après sa mort).

Plusieurs oeuvres sont rédigées par lui au Kibboutz, il ne les édite pas par manque de fonds. Il écrit en 1976 : " Exode et Ballades ". Ces ballades parlent de la situation du petit Israël devant un monde hostile qui courtise le monde arabe pour obtenir son pétrole.

Il écrit aussi " Sépharad ", considérations philosophiques sur plusieurs sujets : le Judaïsme, l'antisémitisme, la religion, la culture, l'homme. Il compose un grand nombre de poèmes dont il veut faire des recueils divers et surtout il écrit différents écrits dont il veut faire une grande oeuvre: Le Mémorial de Mogador.

I.D.K s'éteint au Kibboutz à la suite d'une crise cardiaque le 9 Juillet 1979.

Asher Knafo, neveu de IDK, publie d'après ses écrits
" Le Mémorial de Mogador " en 1995
et, " L'Humour est enfant de poème " en 1979








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:15

Mon histoire avec M. Avigdor
Isaac D. Knafo


M. Avigdor, au visage poupin, au teint vermeil, nous était arrivé, frais émoulu de l'ÉNIO quelques semaines après le début de l'année scolaire, au moment où j'avais pris la tête des fortes têtes de la classe. M. Gautron qui se servait de sa règle pour régler ses différends avec ses élèves et de son gros crayon rouge à corrections pour nous infliger de sérieuses punitions, nous avait habitués à une discipline de fer. Quand je fis mon entrée à l'École de l'Alliance, je fus frappé, étonné, choqué, écœuré du laisser-aller qui y régnait. Il n'y avait que Mlle Lévy (Rosita) qui parvenait à nous donner des leçons à peu près audibles, pour la bonne raison qu'elle était jeune, jolie, bien faite, alerte, vive et sympathique... Nous en étions tous amoureux. Tous les garçons, sans exception. Certains élèves, les plus grands et les plus âgés, les plus amoureux d'elle - et qui le proclamaient crûment et sans vergogne - s'asseyaient au dernier rang et je ne comprenais pas, naïf, pour quelle raison ils pouvaient ainsi s'éloigner de leur idole. Le hasard qui m'amena un jour à m'asseoir moi aussi au dernier rang me donna la clef de l'énigme lorsque je m'aperçus que, si d'une main ils feuilletaient leur livre ou écrivaient leur dictée, de l'autre ils se livraient à un onanisme sans complication tout entier dirigé vers leur casier. Les autres maîtresses, Mlle Sidi, déjà chevronnée et Mlle Bensoussan, tout nouvellement sortie de Bichofsheim (pension des futures institutrices de l'Alliance) ne purent résister, la première, que deux jours, la deuxième, que quelques semaines. Mlle Sidi n'avait pas eu le plaisir de me voir lors de la première après-midi où elle enseigna dans ma classe. Quelque futile maladie m'en avait écarté. Le jour même, elle avait demandé et obtenu son transfert à l'École des Filles. Le lendemain, lorsqu'elle me vit, elle s'éprit tout de suite de moi et profita de la première occasion où je levai la main pour répondre à une question adressée à toute la classe pour m'interroger. Ma réponse amena d'autres questions et de fil en aiguille (Les Pyramides et le Sphinx) j'eus l'occasion de faire largement preuve de mes capacités. En me remerciant elle ajouta: "Si j'avais su qu'il y avait un tel élève dans cette classe, je n'aurais pas demandé mon transfert. Malheureusement, il est trop tard." Elle ne manqua jamais par la suite, chaque fois qu'elle me rencontrait de m'appeler à elle et de me demander des nouvelles de ma santé, de mes études, de mes progrès et de mes projets. Mlle Bensoussan, elle, moins expérimentée et toute animée du zèle des néophytes, crut qu'elle finirait par triompher de notre hostilité. Elle tenta des efforts tenaces et désespérés pour faire pénétrer sa jeune science dans nos jeunes cerveaux. Au point qu'ému de l'énergie qu'elle déployait sans résultats appréciables, il m'arriva une fois d'essayer de sauver l'honneur de la classe et de relever chevaleresquement son moral. II me suffisait pour cela, primo de prêter une oreille visiblement attentive à ce qu'elle disait, secundo de poser poliment une question pertinente et enfin tercio, de répondre convenablement, au nom et à la place de la classe, à quelques-unes de ses questions. Une telle conduite ne manqua pas de m'attirer l'animosité et les sarcasmes de mes condisciples. J'étais une fille, une poule mouillée. Soit. J'avais compris. Ayant plus d'idées et d'initiative que mes camarades, sachant mieux continuer les astuces sans encourir de punition, je ne tardai pas à être considéré comme un chef, un guide spirituel en qui l'on pouvait avoir confiance. A dire vrai, je ne me rappelle plus les batailles livrées ni les triomphes remportés sous ma conduite, mais le fait est que Mlle Bensoussan ne tarda pas, à son tour, à être transférée à l'École Franco-Israélite de Filles. Enfin, Avigdor semblait devoir se transformer en martyr de la grammaire. La lecture du " Petit Chose " d'Alphonse Daudet m'avait depuis longtemps inspiré l'amour des jeunes maîtres inexpérimentés et le désir de les protéger. Malheureusement, il semblait bien que je fusse alors le seul de ma classe à avoir lu le chef-d'œuvre du Dickens français. Tous les autres élèves justifiaient pleinement la prétention que leur âge est sans pitié. Enivrés des succès remportés dans cette guerre froide contre les maîtres (l'expression n'existait pas alors, ni la guerre des nerfs ni la drôle de guerre), ils en redemandaient et je n'étais pas de force à résister à leur pression ni à une certaine gloriole. D'abord j'élus définitivement domicile, pour la durée des leçons de M. Avigdor, au dernier rang de la classe, le rang des grands, à quoi me donnaient droit et mon certificat d'études (n'étais-je pas un vétéran à la retraite?) et ma réputation récemment acquise de meneur. Ce n'étais pas que j'eusse eu la prétention de procéder aux mêmes manœuvres clandestines que les grands (je n'étais pas encore... assez mûr), mais j'avais en vue une autre activité non prohibée: ce vice impuni, la lecture. J'ai déjà dit à quel point j'aimais la lecture. A cette époque, c'était les Pardaillan, Mignon, Arlette aux yeux de saphir et autres porteuses de pain que je dérobais à mes frères pour les lire en cachette pendant leurs heures de travail, qui correspondaient à mes heures de classe. En conséquence, je décidai que je les lirai en classe. Ce que je fis à l'abri de mon pupitre et du dos des camarades. Un jour que je me livrais à ce doux plaisir, j'étais tellement captivé par le roman de cape et d'épée que je lisais, que je n'entendis pas approcher M. Avigdor. Je ne sus qu'il était dressé furibond à mes côtés que lorsque sa voix tonna :

" Qu'est-ce que vous faites là?
- Vous voyez bien, je lis !
- Comment ? Vous lisez pendant que je donne ma leçon? - Eh, oui ! - Vous n'écoutez donc pas ma leçon ?
- Non, monsieur.
- Pourquoi ?
- Parce que je la sais !
- Vous la savez ?
- Oui, monsieur, je sais toutes les leçons du programme. - Dans ces conditions, mes leçons ne vous intéressent pas ?
- Non, monsieur.
- Puisque c'est comme ça, sortez de la classe ! "
L'enfant, mis dehors, était immanquablement vu par M. Lévy qui ne manquait pas de l'appeler à son bureau (Eh, malheureux!) pour lui passer un savon ultra-mousseux. Moi je pris posément mon livre et mon cartable, sortis dignement de la classe - et de l'école, où je ne reparus plus pendant une longue semaine jusqu'au soir où, me promenant place du Chayla, j'y fus rencontré par M. Lévy qui en faisait de même avec sa femme et ses filles. Il m'appela à l'écart.
"Qu'est-ce qu'on me dit ? Vous ne venez plus à l'École ? - Non.
- Et pourquoi ?
- Je suis fâché avec M. Avigdor.
- On ne se fâche pas avec son maître.
- Ce n'est pas mon maître. Il ne m'apprend rien et il m'a mis dehors.
- Il vous a mis dehors de la classe, non de l'école. Et avec ma fille, avec Rosita ? Vous n'êtes pas fâché ? Non ?
- Non.
- Alors il faut venir au moins aux leçons de Rosita.
- Bien, Monsieur".

Le lendemain je fus ponctuel à la leçon de Rosita qui fit comme si de rien n'était, et restai pour la leçon suivante. M. Avigdor, comme d'habitude, commença par une interrogation en sciences qui s'avéra un échec presque unanime. En désespoir de cause, il se tourna vers l'unique main levée qui répondit correctement.

" Très bien, mais, vous n'étiez pas présent à cette leçon ? - Non monsieur.
- Et pourtant vous la savez !
- Ne vous l'avais-je pas dit !
- Merci. Asseyez-vous. " À la fin de son cours, alors que je m'apprêtais à sortir avec les autres, il me retint et me dit:
" Dites-moi Knafo, qu'est-ce que je vous ai fait ? Pourquoi me détestez-vous à ce point ?
- Mais, Monsieur, je ne vous déteste pas !
- Alors pourquoi vous conduisez-vous de la sorte à mon égard ?
- Franchement, je ne sais pas. C'est l'habitude ici, comme ça.
- Voulez-vous que nous soyons amis ?
- Moi ? Je veux bien, Monsieur.
- Bon, alors voilà. Je sais que vous n'avez rien à apprendre dans cette école et que vous êtes candidat à l'école Normale de l'Alliance. Si vous voulez, vous resterez en compagnie de deux ou trois de vos camarades les plus doués et je vous donnerai des leçons d'algèbre et de géométrie dont vous aurez grand besoin à Paris.
- Merci, monsieur ! "

Je ne sais pas à quelle époque se place l'incident que je veux rapporter : avant ou après que j'eusse fait la paix avec M. Avigdor. D'après le sujet, il semble bien que ce fût entre la pâque et la fin de l'année scolaire; c'est en effet au cours du troisième trimestre que l'on proposait aux élèves ce fameux sujet: " Que ferez-vous en quittant l'école primaire ? " Ce sujet, je l'avais déjà traité à plusieurs reprises puisque j'étais resté de nombreuses années en première classe, attendant d'être présenté au Certificat d'Études. Cette année, il me parut qu'il était superflu. Je décidai de remettre une page blanche mais, lorsque dix minutes avant la fin et alors que les élèves les plus pressés avaient déjà remis leur copie, M. Avigdor me voyant inactif vient prendre la mienne, la supposant terminée, et s'aperçut qu'elle inexistait, il me pressa d'écrire quelque chose et j'écrivis à peu près ceci : " J'aurais voulu devenir artiste peintre, mais mes parents me destinent au métier d'instituteur, ce qui me semble un triste destin si j'en crois les exemples que j'ai sous les yeux. Je sens que je serai très malheureux. " Six lignes, exactement que je m'empressai de remettre au maître. Celui-ci les lut d'un coup d'œil et se précipita au bureau de M. Lévy qui vint immédiatement me chercher. Nous eûmes un long entretien ou plutôt il me fit un long, très long discours. Il me lut une composition de mon prédécesseur immédiat comme candidat à l'ÉNIO : Amram Elmaleh, brillant sujet s'il en fut. Je fus émerveillé non pas tant du style ou des idées, mais de la longueur de ce travail. Je ne me doutais pas, alors que j'arrivais très facilement à dire ce que j'avais à dire en une page ou deux, que l'on pouvait consacrer quatre, huit et même douze pages à un seul sujet. Du coup, j'appris le procédé du délayage et du verbalisme creux qui ne m'a jamais complètement abandonné. En conclusion, M. Lévy me persuada de refaire le travail à la maison et de le lui rapporter le lendemain matin. Ce que je fis, piqué d'amour-propre. J'écrivis quatre pages de format administratif d'une écriture presque illisible tellement elle était menue et serrée. Je ne tentai pas de corriger le premier jet car le papier était à petits carreaux de cinq mm et je n'avais laissé ni marges appréciables ni interlignes, et pour ce qui est de recopier, va te faire lanlaire. Je ne mangeais pas de ce pain-là. Pourquoi mentir ? Je ne me souviens pas exactement des idées que j'y exposai. Ce que je sais, c'est que cette fois-ci je mis l'accent sur l'envers de la médaille, la noblesse morale et la beauté spirituelle de la mission qui incombe à l'éducateur. Je ne connaissais même pas le terme " pédagogie '' et n'avais d'autre connaissance de la technique que ce que je voyais du travail de mes maîtres. J'avais cependant assez de lecture pour trouver des tas de raisons et des phrases assez grandiloquentes (ampoulées, je le crains) pour magnifier le métier que, quelques heures seulement auparavant je vouais aux gémonies. Ai-je besoin de dire que mes deux attitudes furent sincères tant l'une que l'autre ? C'est la vérité et c'est mon tort et c'est la raison de ma non-réussite dans la vie que cette faculté destructrice de trouver une justification, dénuée de toute hypocrisie, à toutes mes attitudes et prises de position. Justification qui se référait et se réfère encore à l'idéal de justice qui fut et est toujours le mien. Ce récit n'est pas une dissertation idéologique et je ne veux pas, ici, exposer mes idées et mes pensées, ce qui me serait d'ailleurs fort malaisé vu que ma formation philosophique est des plus sommaires, et en tout cas pas suffisamment livresque pour assommer mes lecteurs possibles à l'aide de la poudre que le marchand de sable jette aux yeux. Ma composition me valut un satisfecit total, fut lue en classe et louée comme il convient. Quant à M. Avigdor, il tint parole et me fut un ami cher. Ses leçons de math ne durèrent pas longtemps, mais il se montra très compréhensif à mon égard à maintes reprises, recourut souvent à mon aide soit pour l'aider à emporter les cahiers à corriger dans sa chambre, soit même pour l'aider dans la correction des épreuves, ce dont je me tirais assez bien ma foi ! Lorsqu'il eut sa crise d'appendicite, j'allai le visiter à l'hôpital (à combien de reprises ?) et il fut très heureux de ma visite. M. Lévy encourageait cette amitié réciproque peut-être parce qu'il avait constaté qu'à ma suite et peut-être à mon exemple les autres élèves, même les plus coriaces, avaient cessé de persécuter notre " Petit Chose ". Par la suite, il devait m'emmener à Paris.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:18

La composition
Isaac D. Knafo


Joseph Moyal, s'il était hermétique aux leçons, dont il ne pénétrait jamais le mystère malgré des efforts insensés, n'en était pas moins assez intelligent pour trouver d'autres moyens de se tirer des pires épreuves. C'est ainsi, par exemple, qu'il s'était, étant encore élève à l'école Primaire, abonné au Manuel Général des Instituteurs et des Institutrices, qui lui apportait chaque semaine, à domicile, non seulement la matière des cours à venir, dûment expliquée, commentée pour les maîtres, mais encore le corrigé des épreuves du C.E. (et du B.E.) des diverses régions de la France, lesquelles épreuves avaient toutes les chances d'être proposées dans le plus proche avenir, aux élèves de notre classe soit comme sujet de leçon, soit comme sujet de composition. Généralement, J.M. apprenait par cœur le texte des épreuves ce qui lui permettait, je l'ai dit, de s'en tirer, mais tout juste. Il savait l'art des regards en coulisse happant en un éclair ce qui se trouvait sur leur trajectoire. Il savait lire sur les lèvres les réponses à peine soufflées et dans les yeux de l'interrogateur dans quelle mesure il déviait de la bonne voie pour rectifier la direction en temps voulu. Il connaissait les faiblesses de ses maîtres et de ses condisciples et les exploitait dans toute la mesure du possible. Admirable Joseph ! Et combien je regrette d'avoir été l'instrument de sa honte, si courte et légère qu'elle fût.

C'était précisément pendant que nous usions ensemble nos culottes courtes sur les bancs de l'Alliance. Le sujet de la composition française (à rédiger en classe) était quelque chose comme : décrivez un artisan dans l'exercice de son métier. J'avais choisi, quant à moi, le maréchal ferrant. En effet, l'école franco-israélite que j'avais fréquentée auparavant pendant des années se trouvait à la rue Souk Ouaka (devenue par la suite, rue Victor Hugo) où se trouvaient réunis tous les maréchaux ferrants de la ville, de sorte que nous étions entourés non seulement par l'odeur de la corne brûlée, la chaleur des forges rugissantes et l'incessant rythme des marteaux et des enclumes, mais encore par les remises où étaient parquées les bêtes (et souvent leurs maîtres avec elles) pendant la durée de leur séjour à Mogador.

Je savais donc que dire et comment et ma réussite était assurée. J'eus la meilleure note, ce à quoi je m'attendais et étais habitué, mais la merveille est que cette fois-ci je fus ex-aequo avec le camarade Mouyal qui avait choisi le peintre en bâtiments. Je demandai à la maîtresse de nous lire cette œuvre. Les maisons de Mogador étaient toutes (et doivent être encore, à moins que les règlements municipaux aient changé depuis) uniformément blanchies à la chaux intérieurement et extérieurement, une chaux dans laquelle parfois on mélangeait un peu d'outremer de lessive pour que leur blanc parût plus blanc. Pour l'extérieur surtout. Mais quand la main qui mélangeait abusait du bleu, alors le blanc pouvait passer pour de l'azur. Rares étaient les maisons intérieurement tapissées de papier peint, et plus rares encore les murs peints à l'huile. Le chaulage intérieur était l'œuvre de la ménagère elle-même qui, à périodes fixes, passait une " mselha " sur les murs de la maison. La mselha est une espèce de produit rond et dur formé des feuilles écourtées du palmier-nain qui servait à tous les travaux de propreté. Le chaulage extérieur était confié à des ouvriers spécialisés qui se servaient également de la mselha mais montée sur des perches (roseaux) plus ou moins longues, parfois attachées les unes aux autres pour atteindre une longueur de plusieurs mètres (j'en ai vu de 12 mètres au moins). Ils pouvaient aussi chauler toute une façade soit à partir du sol, soit à partir de la terrasse, sans autre accessoire encombrant ou dangereux. D'où venait donc ce peintre qui se servait de seaux et de boîtes de couleurs diverses, de pinceaux et de brosses, d'échelles et d'échafaudages, de baguettes et de cordeaux, de niveaux d'eau et de fils à plomb, qui descendait de son échelle, prenait le recul nécessaire pour juger du bien-venu de son ouvrage et mettait la main en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger de l'éclat de la lumière pendant qu'il examinait son œuvre d'artisan et presque d'artiste.

D'où venaient ces belles phrases d'une simplicité et d'une correction dignes d'un grammairien et d'un styliste? Pas un mot superflu, pas un détail essentiel manquant à l'appel. Courte mais bonne, la composition de Mouyal valait mieux que la mienne et je soupçonne que la maîtresse m'avait quelque peu favorisé eu égard à mes antécédents.

Cette composition n'était pas l'œuvre de Mouyal. J'en étais convaincu et je parvins à faire partager ma conviction à mes condisciples et à ma maîtresse. Soudain, celle-ci eut l'idée de confronter le texte de Mouyal à celui qui avait paru à titre de modèle dans le Manuel Général : aucun doute, à quelques détails près, ils étaient identiques.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:20

Entre la Yéshiva et l'École normale
Isaac D. Knafo


Comme tous les ans, mon père désirait que je consacrasse mes vacances aux études juives, c'est-à-dire en l'occurrence, l'étude de la Guémara. Il me remit entre les mains de Rebbi Mordekhaï Amar, professeur de Talmud au Talmud Thora. Mon père m'assigna pour but d'apprendre le sermon que j'aurais à prononcer lors de ma majorité religieuse. Rebbi Mordekhaï m'écrivait le thème très long que j'aurais à développer au cours de mon discours, thème que je devais apprendre par cœur. On tablait sur une durée de quatre heures (temps que mon propre père avait consacré à son sermon de Bar Mitsva) et j'avais 3 mois pour faire le travail étant donné que je ne devais porter les phylactères que le lendemain du Grand Pardon. Étant le plus jeune de mes frères et le dernier à fêter ma bar-mitsva, mon père était résolu à faire les choses en grand mais à la condition que je fasse un sermon digne de lui, digne de moi.

Malheureusement, juste en face de la rue où se trouvait le Talmud Thora il y avait un bureau annexe de la Cie générale de Transports et de Tourisme au Maroc, entreprise où j'avais des accointances et où j'avais l'occasion de rendre gracieusement des petits services. De sorte que me rendant ou sortant du Talmud Thora il m'arriva bien souvent de m'arrêter là, et d'y opérer quelques minutes ou quelques heures : compléter les formules de transport de marchandises, l'émission de billets de voyage, l'établissement des feuilles de route, de contrôle des cars en partance, du timbrage de récépissés, etc… le tout constituant une occupation à ma portée.


Une fois arrivé au Talmud Thora, d'autres occupations sollicitaient mon attention et tuaient mon temps. Rebbi Mordekhaï s'étant aperçu que je saisissais rapidement, me prenait à part pour m'expliquer la leçon du jour puis me confiait le nerf de bœuf qui lui servait d'inculquoir à Talmud et la tâche de répéter la leçon aux autres élèves, puis allait vaquer à ses occupations, généralement achat de denrées pour le ménage. De mon côté, une fois le maître dehors, je donnais la leçon à haute voix, distribuais quelques coups bien sentis aux rares boiseries qui se trouvaient à portée de mon nerf de bœuf, histoire de passer mes nerfs sur quelque chose, ordonnais aux élèves de psalmodier à haute et intelligible voix le texte et les explications soumises à leur intellect et me mettais à lire quelque roman populaire dont j'étais toujours pourvu. Paul Feval, Michel Zevaco, Michel Murphy, Pierre Decourcelle, Xavier de Montepin et autres prenaient la place réservée à l'étude du Talmud. Je pensais que de telles lectures, outre qu'elles étaient malgré tout plus captivantes, me seraient plus utiles dans la vie que je projetais de mener une fois que je me serais forgé au creuset de Paris.

De sorte que venu le temps, après que je me sois enveloppé du châle aux quatre franges et lacé mon bras gauche, et ceint mon jeune front des lanières sacrées, et que je fus appelé à la lecture de la loi que j'eus prié avec ferveur, je n'eus d'autre récompense qu'une pièce de cent sous, ce qui me permit une fête véritable mais strictement intime.

Une fois débarrassé de cette corvée, je prétendis hypocritement vouloir travailler pour gagner mon pain. Voici que j'ai "terminé" mes études, et atteint mon indépendance religieuse. Il était temps que je pourvoissasse à mes propres besoins et que je volasse de mes propres ailes.
Pas question.
Mon père avait d'autres projets en ce qui me concerne. Aucun de ses enfants n'avait poussé plus loin que le C.E. ses études en français. Aucun d'eux n'avait poursuivi ses études juives et aucun ne menaçait de rabbiner. Il m'appartenait de combler cette lacune et de lui procurer cette revanche. À moi de continuer une haute tradition intellectuelle et de foi.

Déjà devant ma boulimie de lecture, il m'avait dit une fois (ou deux) que si j'avais consacré autant de temps aux lectures saintes qu'aux lectures profanes, j'aurais atteint le degré et mérité le titre de Gaon, génie dans l'étude de la loi et des connaissances juives.

N'étant jamais trop tard pour bien faire (je bienfais, tu bienfais, nous bienfaisons, vous bienfaites ou bienfaisez?) mon père se proposa de me placer définitivement dans une Yéchiva - séminaire rabbinique - qui présentait pour moi peu de charme.

Quelqu'un mit le holà à ce mirifique projet. M. Lévy qui n'avait cessé à chaque occasion de faire rappeler à mon père que j'étais appelé aux hautes destinées de marchand de grammaire, pressa le mouvement aux approches de la rentrée. Tant et si bien que mon père me dit sa décision de me faire entrer à l'École de l'Alliance Israélite pour une année; c'est-à-dire pour le temps nécessaire à me préparer à l'École Normale.

En réalité, un tel stage n'était point nécessaire. Mais M. Lévy tenait à satisfaire son petit orgueil; un brillant sujet, tel que moi, devait s'intituler son élève, et sortir de son école. J'entrai donc à l'École de l'Alliance, muni d'un brillant C.E. et recommençai avec les élèves de la 1ere classe (Cours Moyen) des études faites et refaites. D'autres élèves munis de leur C.P. se trouvaient dans cette classe, dont les parents pouvaient se passer de leur travail et qui ne pouvaient rester sans rien f…, mais d'autre candidat à l'ÉNIO, il n'y en avait qu'un, venu comme moi de la France après le C.E. qu'il avait obtenu par chance et au tout dernier rang. Je ne dis pas ça pour l'humilier ou pour m'enorgueillir de mes capacités à ses dépens.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:23

En route pour Paris
Isaac D. Knafo


Le trois juillet 1925 à 5h du matin nous embarquions M. Avigdor, Théophile Benchimol (le fils de M. Isaac Benchimol, le Secrétaire-Greffier du Tribunal Rabbinique) et moi dans l'autocar Panhard de la C.T.M. à destination de Casablanca, première étape vers Paris. Mes parents, mes frères, mes sœurs, mes beaux-frères, ma belle-sœur, mes cousins et mes neveux, mes nièces et mes tantes, une très nombreuse délégation familiale avait tenu à me faire ses adieux au dernier moment. La Place Bou-Medine en grouillait de monde et le sol était plus mouillé de larmes que de nocturne rosée (et Dieu sait s'il y a de la rosée à Mogador pendant les nuits d'été) et je ne savais plus de quels yeux pleurer, quelles joues embrasser, quelle taille étreindre. J'étais réjoui de ce départ de ce premier voyage de ces premiers pas vers un paradis dont l'éclat m'éblouissait avant même que je ne le perçusse. Tout à coup, une voix m'appela dans la nuit. C'était Mme. Lévy dont la fenêtre donnait précisément sur la petite place. Je me hâtai de grimper chez elle et j'y trouvai toute la famille éveillée, réunie et m'attendant autour d'un plateau de thé. Et, pendant que M. Lévy s'habillait pour me favoriser au moins des quatre pas réglementaires qu'il me devait suivant les usages de la politesse juive, Mme. Lévy entreprit de me prodiguer des conseils pertinents et maternels. Elle craignait que je ne m'avisasse, en tant que Juif pratiquant et fils de Grand Rabbin, de refuser la nourriture qui me serait servie sur le bateau. En réalité, elle enfonçait une porte ouverte car, si j'étais un Juif convaincu, j'étais trop curieux pour ne pas goûter aux fruits de la connaissance, et le péché n'avait rien pour m'effrayer lorsque sa taille le mettait à ma portée. J'avais déjà et depuis longtemps, le désir de goûter à toutes les joies défendues et, seule la crainte du gendarme limitait mes actes à une certaine sagesse. Ce désir me vint avec la conscience et plus l'occasion de pêcher se multipliait et plus la tentation élargissait ses tentacules. Je promis à Mme. Lévy tout ce qu'elle voulut, à contrecœur en apparence, et en tout cas bien décidé à faire ce qui me semblerait indiqué, même à refuser le péché. J'avais dans mes poches des cadeaux dont je ne saurais déterminer la nature exacte lorsque M. Lévy m'accompagna au car. Il me fut difficile de m'arracher à la dernière étreinte, celle de ma mère dont mes larmes avaient abondamment mouillé la généreuse et nourricière poitrine. J'adorais ma mère, d'abord sans le savoir, et par la suite, lorsque mes lectures me mirent en possession des diverses formes et expressions que prit l'amour filial dans les ouvrages que je lisais.

Nous voyageâmes dans la fraîcheur matinale et mogadorienne pendant quelques kilomètres. Mais, lorsque le soleil parut et que nous nous fûmes écartés de Mogador, je commençai à souffrir de l'éclat de la lumière et de la chaleur. N'oubliez pas que l'été marocain, en dehors de Mogador, n'a rien de clément. Nous étions en pleine campagne qui m'infligea une cuisante déception. Pour moi, la campagne c'était du vert, mais, des deux côtés de la route, ce n'était que champs ocres et rouges aux cailloux brûlés par le soleil où parfois un champ de chaumes mettait une tâche jaune.

Où étaient les prés et les prairies, les buissons, les arbres, les chaumières et les toits de tuile, les paysans au travail, et les bêtes au pâturage, les sentiers ombreux et le cocorico des coqs, les aboiements des chiens et le joyeux pépiements de la gent ailée, les sonnailles des champs et les frais murmures des ruisseaux, les fleurs, les fruits, les moissons et la glèbe? Aussi loin que portaient mes regards à droite et à gauche, dans ma quête désespérée je ne rencontrais que de chaudes et brûlantes couleurs allant du jaune au rouge, avec pour varier des gris. Comme couleur froide il n'y avait que le bleu du ciel, mais c'est là précisément que la chaleur régnait. Et puis, je ne pouvais décemment effectuer tout le parcours les yeux levés au ciel dans l'attitude d'un prophète aveugle. Les yeux au ciel, l'éclat éblouissant du soleil que j'avais précisément de mon côté, je sortis les lunettes solaires, cadeau de la sœur de ma belle-sœur, Mme. Simha Ohayon. Je les chaussai, et en fus réconforté. Elles étaient vertes, et tout ce que je voyais au travers se teintait de vert. Et la nature semblait reprendre ses droits. Ce me fut là une consolation. Lorsque mes paupières transpirantes m'invitèrent à me débarrasser de cet optimiste accessoire, je fus tellement blessé par les rougeurs du chemin que je me hâtai de les rechausser. Bientôt, je m'amusai à faire alterner espoir et déception par le simple moyen de ces fameuses lunettes.

Je ne sus pas alors que ces lunettes étaient un symbole.

Vers midi ou avant, nous arrivâmes à la hauteur de Safi au Tleta Sidi Embarek où nous devions changer de car pour continuer sur Casablanca. Nous nous apprêtâmes à déjeuner dans la nature. Je n'ai pas souvenance si à l'époque il y avait une cantine. Je suis à peu près certain qu'il y avait un café maure. Moi-même j'étais pourvu d'un panier lourdement chargé de provisions qui comprenait, entre autres, du poisson frit et desséché, du saucisson fumé, un poulet rôti et des pastels de pomme de terre délicieux, des pâtés fourrés de pâté de viande, frits dans de l'huile d'argan et qui pouvaient eux aussi se conserver plusieurs jours. J'avais du pain de semoule compact et sentant bon le froment. Comme c'était du pain fait à la maison et dûment cuit au four chauffé au bois, lui aussi pouvait se conserver des jours et des jours. Je ne me rappelle plus si j'ai mangé de mes provisions ou si ce sont mes deux compagnons qui ont pourvu à ma nourriture. J'avais la poche bien garnie car presque tous mes proches avaient tenu à me munir d'un viatique. Je n'avais jamais eu tant d'argent à la fois mais je pense cependant n'avoir rien acheté au Tleta. Quoiqu'il en soit, nous ne tardâmes pas à charger nos bagages sur un autre autocar et à nous mettre en route pour Casablanca où nous arrivâmes vers 5 h du soir.

Nous allâmes loger à l'Hôtel Excelsior, le meilleur de Casablanca à l'époque, Place de France, où nous trouvâmes des chambres au 5e - à 20 francs par jour. Il y avait un ascenseur - première merveille de mon voyage. Une fois que j'eus occupé ma chambre, Avigdor et Benchimol m'y abandonnèrent pour vaquer à leurs occupations. Je fus d'abord captivé par les merveilles de ma chambre : un grand lit à deux places, moi qui dormais habituellement sur un sofa près du lit à courtines de mes parents - car après tout j'étais le benjamin, une table de nuit avec le dessus en marbre et, un vase de nuit bien propre dans la niche du bas, une armoire dans laquelle je n'avais rien à pendre, une table bureau, une chaise, un fauteuil et une large baie vitrée donnant sur un balcon en façade d'une rue adjacente. D'abord j'entrepris de manger, sortis mes provisions et me rassasiai confortablement installé. Puis je m'ennuyai. J'écrivis à mes parents une lettre dont ils se sont souvenus très longtemps parce qu'en fait c'était la première qu'ils recevaient de moi et où je décrivais en détail le riche logis qui me fut octroyé. L'ennui persistant, je décidai de faire une petite excursion dans la rue. Je dégringolai les cinq étages et me trouvai à la terrasse du Café Excelsior où l'on donnait précisément un apéritif-concert. Je m'assis à la terrasse et pris une citronnade qui me coûta la coquette somme de 2frs50 auxquels il fallut ajouter le pourboire, soit 50 centimes. Puis, la citronnade terminée, car tout ici-bas a une fin, je remontai dans ma chambre. Le liftier, jeune garnement de mon âge m'accueillit avec un sourire sympathisant qui me réconforta car son rutilant et brillant uniforme le mettait à mes yeux bien au-dessus du pauvre écolier solitaire que j'étais. Là-haut, l'ennui m'attendait de pied ferme. Je dégringolai les cinq étages pour poster ma lettre. Je me souvins de tous ceux à qui j'avais promis d'écrire, entrai à la librairie Veciana et achetai des cartes en noir et blanc et d'autres en couleur. Après avoir regrimpé dans l'ascenseur - avec l'aide souriante du liftier - jusqu'à mon 5e étage, j'entrepris d'écrire des "souvenirs de Casablanca" à mes correspondants. Cinq mots chacun, pas plus, pour bénéficier du tarif réduit. Mais on ne peut écrire éternellement des cartes postales illustrées : même celles en couleur. Il fallut les porter. Redescente des cinq étages à pied. Nouvelle incursion à la Veciana. J'avais remarqué dans la vitrine un carnet de Cartes Postales portant le nom alléchant : OR et montrant une belle mauresque richement vêtue et parée de tous ses bijoux, ce qui n'est pas peu dire. Je le demandai à la vendeuse qui me le céda mais avec un drôle de regard et un sourire quelque peu bizarre. Remonté dans ma chambre (cette fois-ci le liftier ne m'accompagna pas et se contenta de me montrer la manœuvre) j'ouvris le carnet et fus choqué de n'y trouver que des femmes nues, tout au plus parées de quelques lourds bijoux. Je me souviens du titre de l'une de ces cartes postales : l'attente sous la tente. Quel scandale! Je compris alors l'attitude de la vendeuse. Je redescends et vais lui rendre l'objet, échangé pour quelques vues plus modestes. J'avais mal lu le titre du carnet. Ce n'était pas l'OR mais le QR (initiales des mots quartier réservé et par un facile jeu de mots le nom populaire du c… en arabe.)

Il commençait à se faire tard et après avoir bu une deuxième citronnade au Café Excelsior en écoutant la musique d'un dîner-concert et payé de nouveau des sommes fantastiques je remontai derechef dans ma chambre. Une exploration de mon panier à provisions me procura un réconfort ventral qui devenait urgent. Je passai quelques instants sur mon balcon attendant vaguement que mes accompagnateurs donnassent signe de vie. Ils ne tardèrent pas à paraître ayant selon toute apparence mené joyeuse vie et aussi convenablement dîné. M. Avigdor plus rouge que jamais, et qui prétendait se faire ôter l'appendice à Paris, n'avait pas, en l'occasion, obéi strictement aux prescriptions de la Faculté. Théophile était gai, sans plus. Ils m'invitèrent à aller écouter le concert dont les échos m'arrivaient d'en bas, en sirotant un moka. Je ne me rappelle plus si j'ai obtempéré ou non. Le fait est que, couché tard, je m'endormis encore plus tard, malgré mes innombrables descentes et remontées, tellement j'étais énervé par toutes les nouveautés enregistrées ce jour. Ai-je dit qu'à l'époque, Mogador n'était pas pourvue de courant électrique? Je n'ignorais pas l'existence de la fée, car non seulement le cinéma de quartier marchait à l'électricité, mais encore j'avais assisté et entrepris personnellement des expériences sur le courant électrique, à la suite des leçons sommaires que nous avions suivies à l'école. Quel agrément cependant, et quelle nouveauté d'allumer le plafonnier ou, une fois couché, de presser sur la poire qui commandait ma veilleuse pour éteindre ou allumer.

Malgré le confort du lit ou peut-être à cause de celui-ci, je dormis mal cette nuit-là et me réveillai dès potron-minet. Ma toilette fut vite faite car j'avais un lavabo dans ma chambre. Pour ce qui est de mes besoins, je ne savais quoi faire. J'avais bien un pot de chambre dans ma table de nuit, mais je n'osais le salir. D'autre part, j'avais l'habitude du siège élevé et celle de m'essuyer avec un chiffon doux et humide, et je n'en avais pas sous la main. Nécessité fait loi. Ayant fermé ma chambre à clef, j'accumulai sous le vase des objets hétéroclites qui surélevaient le siège mais le rendaient instable. Ce ne fut pas une petite affaire que de m'y installer et de m'y maintenir le temps suffisant. Il n'était pas question de lecture, bien entendu, car j'avais besoin de mes deux mains et de toute mon attention pour ne pas choir. Enfin, après bien des efforts dignes d'une meilleure cause, je décidai qu'il était temps de mettre un terme à mon supplice. J'avais déniché du papier de soie (emballage) qui nettoya le plus gros et sacrifié un mouchoir à la finition. Le tout avec le vase fut enfermé dans la table de nuit. Je n'ose pas imaginer la tête de la femme de chambre ou du garçon d'étage à la découverte du pot au…chose. Ceci me rappelle une histoire que tout le monde a lue, comme moi, et que je veux pourtant rapporter. La petite fille est, pour la première fois, invitée à un dîner et sa mère qui connaît ses habitudes… physiologiques lui recommande, dans le cas où elle voudrait faire ses besoins, non pas de proclamer : " Maman, je veux faire caca! " mais de susurrer : " Maman, je veux cueillir une rose. ". Effectivement, au milieu du repas, la petite fille, quelque peu émue semble-t-il, lui lance à travers la table et les convives : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, ma chérie! " lui répond la mère. La petite fille sort un instant, revient s'installer à sa place et relance : " Maman, je veux cueillir une rose! "
" Va, mon enfant! " lui dit la mère pensant que l'émotion du premier dîner mondain affecte les intestins de sa fille comme un laxatif. Nouvelle sortie de la fille et nouvelle demande, suivie d'un nouveau consentement de la mère qui se demande avec une certaine anxiété quel mets agit comme une purge sur les boyaux de son héritière. Mais voici la petite qui reparaît prête à pleurer, le visage défait et qui arrive à peine à répéter sa demande en contenant avec difficulté son émotion. - " C'est une véritable diarrhée, se soucie la mère, il faut que je l'amène chez le docteur au plus tôt ! " Mais oui mon enfant, va, va ! " Mais je n'ai pas de papier ! " éclate la fille dans une douloureuse contorsion. Car, comme on le sait, les roses ont des épines.

Bien que je ne sois pas Rabelais, je pourrais, le cas échéant, consacrer à cette… matière des chapitres entiers, bien fournis. Mais je veux en rester là pour le moment, quitte à y revenir en cas de…besoin, ce qui veut dire fréquemment, car j'en ai lourd sur le cœur - ou plus bas.

Vers 8-9 heures, mes deux convoyeurs (ne coupez pas s.v.p.!) reparurent et m'invitèrent à déjeuner avec eux au Café. Nous nous régalâmes de café au lait et de pain beurré que j'avalai parce que j'avais eu honte de refuser. En fait, à part le fromage rouge de Hollande, que j'eus l'occasion de goûter une fois dans ma vie auparavant, je détestais tout ce qui était laitage. Puis, ils me dirent d'aller faire ma valise car nous devions embarquer bientôt, devant déjeuner à bord. Je suggérai, timidement, que je pourrais peut-être rendre visite à mon oncle Moïse - que je savais malade (il devait décéder peu de temps après), ou tout au moins à mon cousin Maurice, dont le prestige était grand dans la famille parce qu'il était franc-maçon. Mais, faute de temps, ma suggestion resta lettre morte. Je dus donc monter avec eux en voiture à place et, fouette cocher vers le port. Je ne me souviens guère des formalités d'admission sur le bateau. Je me souviens seulement que je pris place dans l'une des cabines de la 3ème classe à 8 couchettes (superposées 2 par 2) du " Maréchal Lyautey " dont c'était le premier voyage.

À notre arrivée sur le bateau, nous fûmes abordés par le directeur de l'École de l'Alliance de Mazagan qui nous présenta un jeune garçon de mon âge, Joseph Botbol qui devait faire le voyage avec nous, ayant été reçu lui aussi, à l'ÉNIO. Il le confia à mes mentors et le recommanda à mon amitié.
Pour le moment, j'étais trop occupé par les préparatifs de l'appareillage pour me consacrer à mon nouveau camarade mais nous restâmes ensemble jusqu'au moment où les remorqueurs prirent en charge notre bateau et le menèrent vers le large. Dès que le bateau bougea, Botbol se sentit mal à l'aise et alla s'asseoir dans un transatlantique. Quant à moi, debout crânement à l'avant du bateau, je me sentais l'âme d'un Christophe Colomb voyageant vers l'éblouissement des futures Amériques. Je posais alternativement mes regards sur le personnel dont je m'imaginais commander la manœuvre puis sur la Haute Mer pour déranger une illusoire Vigie qui n'aurait pas à m'annoncer " Terre ! Terre ! ". Nous quittâmes la rade et rompîmes nos liens avec la dernière embarcation qui ramenait à quai un quelconque pilote et la mer agitée, quoique bien faiblement commençait à faire balancer le navire. C'est alors que je ressentis les premiers effets du mal de mer.

D'abord je pris cela assez gaillardement pour aller rejoindre, par la suite, mon camarade dans son transat. J'essayai d'imiter la démarche chaloupée des matelots de mes lectures, pour contrebalancer, dans la mesure du possible, le roulis; mais je n'arrivai à mon but que difficilement. Heureusement qu'une dame complaisante eut pitié de mon visage défait et me céda son transat (je la soupçonne d'avoir rejoint sa cachette pour y vomir discrètement.). Mon ami Botbol lui, ne dissimulait pas la tempête qui agitait ses intestins. Il avait à peine la force de détourner la tête pour ne pas salir sa chemise à chaque mouvement du bateau.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:25

Monsieur Mossé
Isaac D. Knafo


Sa réputation de joyeux compère le précéda parmi nous, les bizuths, bien avant qu'il nous eût donné sa première leçon. Il ne la démentit pas. En principe, nous avions cinq minutes de récréation après chaque heure de cours. Avant que la leçon qui le précédait fut terminée, il piaffait déjà d'impatience derrière la porte vitrée, ce qui fait que son prédécesseur se hâta de bâcler et de boucler son cours. Il entra alors et déclara aussitôt : " Sortez cinq minutes, et revenez dans un quart d'heure ", nous mettant la conscience à l'aise en sanctionnant formellement une pratique devenue habituelle. Son cours fut une longue conversation émaillée de refrains à la mode actuelle ou d'il y a cinquante ans, égayée de plaisanteries et d'histoires qui ne se gênaient pas d'être lestes, coupée d'exclamations très peu académiques, secouée de rires qu'aucune vergogne n'assourdissait, et qui n'avait aucun rapport avec la morale ou le civisme. Pour terminer, il nous recommanda de lire le premier chapitre du livre de morale et d'instruction civique dont nous étions pourvus (en était-il l'auteur?) et d'apprendre par cœur les citations et le résumé, car il se proposait de nous interroger à sa prochaine leçon et de nous noter sans complaisance et sans pitié car s'il aimait bien s'amuser un brin avec ses petits chinois, c'est parce qu'il les aimait bien et s'il les aimait c'est parce qu'ils forment une élite de petits Juifs dignes de leur nom, c'est-à-dire intelligents, studieux et persévérants.

La semaine d'après il devait effectivement tenir sa promesse. Il consacra un quart d'heure à une interrogation sévère embrassant la matière que nous avions à apprendre tout en rectifiant les erreurs, expliquant les difficultés, développant les points essentiels avec concision et clarté. Puis, ce fut de nouveau une folle séance de sourires et de rires, terminée par un indication de chapitre à étudier. Toutes les leçons ne se déroulaient pas strictement dans le même ordre. Parfois, la partie sérieuse venait à la fin et parfois, au milieu. En fait, nous nous étions mis à étudier la morale et l'instruction civique plus honnêtement que bien d'autres matières jugées plus importantes parce que, si rapide qu'il fût, son cours avait su nous intéresser et parce que nous ne voulions faire à notre professeur-amuseur nulle peine, même légère. Il se peut que j'aie à reparler de M. Mossé en d'autres occasions, mais je veux rappeler au moins le jour où il nous apprit et hurla avec nous le grand succès du jour, " Valentine " que chantait alors Maurice Chevalier. C'est avec un plaisir non dissimulé que M. Mossé disait (et mimait clairement) :

Elle avait de tout petits tétons,
Que je tâtais à tâtons.

Attiré par le bruit, Monsieur A.H. Navon, le directeur de l'ÉNIO déboula dans notre classe et s'arrêta pile en voyant qui était le meneur de ces trublions. Il murmure un " Pardon! " confus et se tira des petons le laissant mener ses moutons (défrisés pour un bref instant) à sa guise. J'aime à croire que ce n'est pas seulement la personnalité et la position de M. Mossé qui lui en imposait mais qu'il s'était rendu compte combien sa méthode particulière - si bizarre qu'elle parût - était efficace.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:27

Malade imaginé
Isaac D. Knafo


Monsieur Cohen (Élie de son prénom), notre professeur de sciences physiques, chimiques et naturelles en fit l'amère expérience. En principe, je n'étudiais pas mes leçons, me contentant de bien écouter, d'essayer de comprendre et de jeter quelques vagues notes entre les dessins et caricatures qui couvraient mes cahiers de cours.

Un jour que, pour une raison ou une autre, je n'avais pas assisté à la leçon de M. Cohen, je fus court la semaine suivante, et nanti d'un carré au crayon, c'est-à-dire invité à apprendre la leçon pour la semaine d'après, ce que je me suis bien gardé de faire, d'où un zéro au crayon, c'est-à-dire invité pour la dernière fois à étudier le sujet. Comme de bien entendu, je séchai de nouveau et fus gratifié cette fois d'un zéro à l'encre, avec ordre d'apprendre la leçon. Et ce fut un zéro pointé et descente précipitée de M. Cohen chez le Directeur, d'où il remonta avec l'ordre de m'y envoyer. Je descendis, résigné quant au sort qui m'attendait. Une engueulade carabinée et privation de sortie pour plusieurs semaines. Je n'aurai eu que ce que j'avais largement mérité. Si lentement que je les eusse descendus, les escaliers finirent par m'amener à la porte du cabinet directorial. Je toquai, tout honteux, ouvris tout confus et me présentai vergogneux devant la colère prévue. Et soudain, la voix du tonnerre éclata :
" Vous êtes malade!. Ne dites rien, je le vois à vos yeux. Vous êtes malade. Tenez. Voici pour le pharmacien et vous remettrez ce mot à Jacques, le cuisinier. Allez. Portez-vous bien. ". En main, j'avais un bon pour un ½ litre de vin tonique à prendre à la pharmacie du coin et un billet enjoignant à la cuisine de me servir un supplément de côtelettes grillées et de frites à chacun de mes repas pendant 4 jours.

Tout abasourdi, je remontai les escaliers et regagnai ma place. M. Cohen continua son cours en me jetant de temps en temps des regards attristés, apitoyés, je dirais même attendris. À la fin du cours il me retint un instant " Quel savon, hein! Il vous a sérieusement lavé la tête ! ". Pour toute réponse, je lui montrai les bons " Vous lui avez menti ! Je vous jure que je n'ai pas ouvert la bouche. C'est lui qui a décidé que je suis malade ". De fait, moi-même, si je n'en étais pas positivement malade, j'en étais franchement écœuré. Je comprends la colère muette qui brilla dans les yeux de M. Cohen. Depuis, et bien que j'aie fait de mon mieux pour écouter, comprendre et étudier ses leçons, M. Cohen ne m'interrogea plus jamais.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:29

Mes professeurs
Isaac D. Knafo


Mon psychanalyste (pas le Dr Binois qui ne me permettait même pas de le voir pendant les ¾ d'heure que je restais à monologuer et à soliloquer étendu sur le dos et le sofa, me laissant le soin de m'accoucher tout seul, mais le deuxième, le Dr Higie qui, lorsque j'avais terminé la tirade d'ouverture m'accordait un entretien cordial, une discussion amicale, une franche confrontation loyale de nos idées où il semblait encore plus intéressé que moi au point qu'il me demanda de faire pour lui un petit travail sur la signification de la m… dans le langage et les usages marocains.). Mon psychanalyste me demanda donc fort clairement en quoi l'action de mon instinct d'autodestruction se manifestait dans ma vie et dans mes actes : chaque fois que mes dons naturels (car j'en ai, incontestablement) me mirent sur la voie de la réussite (matérielle, spirituelle, sentimentale, morale : une idée, un projet, un début de réalisation) je me suis empressé d'y mettre fin d'une façon ou d'une autre. Par exemple, l'histoire, que je lui ai racontée, de mon professeur de dessin, M. Cavaillon.

Sans compter M. Cohen, qui dessinait fort bien, sur le tableau toutes les figures explicatives de physique et de chimie (y compris les jolis arrangements octogonaux ou hexagonaux de la chimie organique), et M. Roger, notre prof. de math qui réussissait du premier coup deux droites parallèles coupées à angle droit par une perpendiculaire A.B. et M. Allain (oui, Maurice, l'auteur décoré de l'Atlas Quillet et autres manuels de géographie) qui méandrait la Seine sur le tableau noir et seyait la côte méditerranéenne de la France, et M. Millet qui japonisait le héron pour nous expliquer celui de La Fontaine, ou M. Audié qui avait appris par cœur le tracé de notre excursion - classe - promenade - modèle à la vallée de la Bièvre et M. de la Tour qui nous enseignait l'espagnol à l'aide de vieilles plaisanteries gauloises et s'essayait maladroitement à la gaudriole dessinée, nous avions encore deux dessinateurs parmi nos professeurs. Mais ceux-ci, en firent leur profession.

M. Martin était notre professeur de dessin technique (on disait alors géométrique) et décoratif. M. Cavaillon était notre professeur de dessin d'après nature, c'est-à-dire d'après les reproductions en plâtre, dont nous disposions, de bas reliefs et autres bustes.

Ai-je dit que j'étais bon élève en dessin? M. Cavaillon se prit d'affection pour moi ce dont il témoignait en choisissant pour moi la place la plus difficile pour dessiner le sujet et en sabrant mon dessin de grands coups de crayon pour tracer les limites à ne pas dépasser si je voulais respecter les proportions du sujet. Dès la première semaine, je fis de lui une caricature que mes condisciples exigèrent de lui montrer. Il me félicita de la ressemblance du profil et me donna ma première leçon : comme tous les enfants, et les primitifs (je le sais maintenant) j'avais placé l'oreille trop haut et tracé (de profil) l'œil en face comme les Égyptiens. Il m'apprit aussi à regarder réellement. Il continua à s'intéresser à mes efforts pour surmonter les difficultés que je rencontrais au fur et à mesure que j'avançais en dessin. Il aima la façon dont je suivais ses conférences aux expositions d'art ou au cours des visites au musée du Louvre. Il considéra le sérieux et l'à-propos de mes questions et, Dieu me pardonne, je crois même qu'il apprécia mon sens assez spécial de l'humour.

Pour l'Expo des Arts Déco, il avait reçu commande d'une statue du relieur qui fut placée dans une allée consacrée aux ouvriers d'art. Et il n'était pas peu fier de cette commande qui le classait en quelque sorte parmi les artistes reconnus de l'époque mais aussi mettait du beurre dans les épinards. Par la suite, au retour de vacances passées en Bretagne, il avait exposé des aquarelles, fruit de son été laborieux, à la Galerie des quatre chemins et je fus littéralement enthousiasmé par la qualité de ces œuvres traitées directement au pinceau, menées vivement et sûrement, spontanées, légères, vivantes, fidèles. L'une d'elles, assez grande (probablement 70x50) représentant une grande barque de pêche échouée sur le sable du rivage pour réparation, avait été acquise par les Beaux-Arts dont le directeur - M. Léon - avait présidé le vernissage. Le montant, 500 francs, était considérable pour l'époque et payait, en partie, les frais de séjour sur la côte bretonne.

M. Cavaillon qui possédait à la perfection la technique de son métier, était un artiste probe et consciencieux qui, tout en comprenant et expliquant les tendances de l'Art des années 20, restait fidèle à ses conceptions (Cézanne?). Il m'avait invité à plusieurs reprises à visiter son atelier, une espèce de hall dont une galerie intérieure ceinturait la mi-hauteur. La première fois que je m'y rendis, après avoir admiré les sculptures et les peintures terminées ou non, je m'avisai de grimper à la galerie où d'autres œuvres étaient exposées. J'y trouvai d'autres tableaux, nombreux, posés à même le sol et tournés vers le mur. J'y jetai un furtif regard et j'y vis de splendides académies académiques. En redescendant, j'exprimais à M. Cavaillon mon étonnement de voir des œuvres de factures parfaites délaissées au profit de peintures d'une facture grossière. M. Cavaillon, loin de s'offusquer de mon impertinence m'expliqua gentiment que les premières étaient du style pompier que l'École des Beaux-Arts affectionnait à l'époque de ses études, alors que les œuvres étaient celles d'un artiste échappé à l'influence funeste de cette triste institution.
" J'ai passé trois ans à étudier à l'École des Beaux-Arts, mais j'ai dû perdre sept ans à oublier ce que l'on m'y avait enseigné ! ".

Deux ans plus tard, j'eus l'occasion de lui servir son plat, réchauffé et accommodé à ma façon.

Pendant les premiers quinze ans de ma vie j'avais vécu dans les jupes de ma mère. Les plus grands voyages que j'avais faits étaient des excursions qui n'allaient pas au-delà de 11 Km de Mogador. Pendant mon enfance, ma mère avait effectué, à dos de mule, un pèlerinage à Rebbi Nissim ben Nessim, et j'en fus très malheureux. La séparation de mon père lorsqu'il entreprit un court voyage à Casablanca m'avait moins chagriné. Tout le reste de ma vie d'alors je l'avais passé en compagnie de mes deux parents. Après avoir reculé de trois ans ma présentation au Certificat d'Études (des élèves beaucoup plus âgés, et plus anciens que moi devaient passer avant moi). M. Gautron finit par s'y résoudre. Il fallait 75 points pour passer. Le matin, à l'écrit, j'en avais amassé 71 (à moins que ce ne fût 74) ce qui fait que l'oral ne comporta plus pour moi d'épreuves que nominalement.
Cette promenade entre les comptoirs où le maigre savoir des candidats se débitait à gouttes hésitantes m'amena devant l'éventaire de M. Maïr Lévy, Directeur de l'École de l'Alliance Israélite de garçons, qui interrogeait en agriculture. Je me tirai gaillardement des assolements et eus droit à des félicitations. Mme Lévy, sa femme, qui dirigeait l'École des Filles, m'interrogea en récitation (Le corbeau et le renard) et assista, attentive, à l'interrogation en lecture. Pressé auparavant de donner des mots de la famille de sang, je débitai d'un trait sanglant, ensanglanter, sanguinolent, sanguin, sangsue, sanglot et sangloter (larmes de sang?), saigner, saignement, saignée, etc…

Alors Mme Lévy : " Et…? Voyons, ce que l'on dit de quelqu'un qui aime à répandre le sang; cruel comme par exemple le tigre. On dit que le tigre est…?
" Sanguinaire ! " triomphai-je avec moins d'éclat que le sourire de Mme Lévy à son voisin de corvée. Et lorsque l'oreiller marqua l'heure des confidences, les Lévy, du moins je le suppose, parlèrent du petit Knafo, si bon élève pensa M. Lévy à haute voix, si intelligent, crut dire Mme Lévy, nous ferons bien de l'envoyer à Paris c'est dommage de le laisser s'étioler et se perdre dans ce trou de Mogador alors qu'il pourrait acquérir science et renommée comme maître de notre chère Alliance, le fils d'un grand rabbin dont notre cher beau-frère Isaac (Benchimol, celui-là) dit le plus grand bien tant à cause de l'ouverture de son esprit, de sa tolérance à l'égard du modernisme que de sa façon d'accommoder les plaideurs plutôt que de juger, et sa mère est si bonne la femme au grand cœur, analphabète certes, mais sachant par cœur tout ce qui concerne le judaïsme, ses légendes et ses usages, ses lois et son histoire (sainte), et charitable au point que c'en est une manie, courant à toutes les misères; compatissant à tous les chagrins, soulageant toutes les douleurs, fondatrice et présidente de l'Oeuvre d'Aide aux jeunes mariées, de l'Oeuvre d'Aide aux femmes en couches, de l'Oeuvre d'Assistance aux malades, etc… etc…

Consultées le lendemain, leurs filles qui enseignaient, Messody à l'école des Filles et Rosette à l'École des garçons ont dû déclarer qu'en effet… Si jeune, pensait l'une, si beau pensait l'autre (ou le contraire).

Et M. Isaac Benchimol, ex-directeur de l'École de l'Alliance, présentement secrétaire-greffier traducteur assermenté au Tribunal Rabbinique de Mogador, en contact permanent avec mon père, Rabbin-Juge à ce même Tribunal fut probablement chargé de tâter le terrain.
J'ai oublié de dire que le jour même de l'examen, M. Lévy, entre autres compliments me glissa que j'étais digne de compléter mes études à Paris. Ce qui fait que je me doutais de ce qui se tramait. Un tel projet n'avait rien que de très séduisant pour moi. Déjà, lorsque trois ans auparavant le premier Mogadorien de l'après-guerre (Haïm Oiknine) fut envoyé à Paris, tous ceux qui avaient des raisons de se croire bons élèves, et ils étaient relativement nombreux, se crurent autorisés à nourrir tous les espoirs. Avec mon copain Joseph M. Elmoznino (un tas de cousins portent le même prénom et celui-ci est le fils de feu Messod) je m'amusais à chanter d'une voix fausse mais convaincue, un des couplets de " La Source ", qui traduisait assez justement mes aspirations, à condition de modifier quelque peu le texte :

Paris sera ma gloire
Vers lui hâtant mes cours
J'irai un jour
Paris sera ma gloire
Chantez faubourgs
Je vous apporte ma poire

Paris! Et toute la splendeur attachée à ce nom!

Cependant, dès le certificat d'études obtenu, je me hâtai de fuir l'École Franco-Israélite à la suite d'une divergence de vues avec M. Gautron. Je prétendais au prix d'Excellence parce que j'avais été durant plusieurs années presque toujours premier de ma division ou de ma classe et surtout parce que j'avais été reçu 1er de ma classe au C.E. et 2e de toute la promotion. En fait, je n'avais été dépassé (de 3 points) que par Albert Corcos qui, né et élevé au Maroc tout comme moi, parlant l'arabe comme langue maternelle, tout comme moi, mais étant de nationalité française, avait eu le droit d'être interrogé en arabe parlé, ce qui lui valut 6 points dont je ne pouvais bénéficier.
M. Gautron estimait que mes réussites étaient dues à mes dons naturels et non à mon travail, à mon assiduité, à mon application. J'étais nonchalant (pour ne pas dire paresseux) négligent et distrait. Tandis que les succès, tout relatifs qu'ils soient, de mon pâle second, Lugassy étaient dus aux qualités de travail obstiné, de persévérance, d'acharnement que la nature m'avait refusées.

La veille de la distribution des prix, après plusieurs tentatives infructueuses pour me voir à l'école, M. Gautron se décida à venir me chercher à la maison et se montra tellement persuasif que je ne pus lui résister et consentis à paraître à la fête de la Distribution de prix où mon prix d'honneur fut suivi de tant de mentions flatteuses que je m'en sentis confus au-delà de toute expression.







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:32

18 sur 20
Isaac D. Knafo


Il faut dire qu'à cette époque, Freud était encore la risée des honnêtes gens en France, cette France de Clément Vautel (Le Journal) et de Georges de la Fouchardière (L'Oeuvre) qui lisait chaque matin Le Petit Parisien (le plus fort tirage des journaux du matin) et s'endormait le soir à la lecture du Temps.

Le Temps était précisément le journal préféré de M. Navon qui nous le recommandait à la place de l'Humanité ou de l'Avant-Garde. Peut-être y avait-il une autre raison à cette préférence : le Temps publia vers cette époque un roman commis par M. Navon : " Tu ne tueras point. " Roman de mœurs juives, je crois, comme l'était l'œuvre précédente du même M. Navon : Joseph Pérés, publiée par Calmann Lévy et qui était une honnête (auto ?) biographie d'un jeune Juif turc pénétrant dans la culture française.

Lors du concours d'entrée à l'ÉNIO, c'est un fragment de la même œuvre qui nous a été adressé comme épreuve d'orthographe : " Bonne et claire, la pâque régnait. Elle tient, cette pâque juive du mystère, du théâtre et du roman… symbole de notre délivrance… prêt à reprendre le bâton de la race plutôt que d'abandonner la foi de ses pères. " Je cite de mémoire. Ce que je n'oublierai pas c'est que, dans notre classe (nous n'étions que deux candidats, mais neuf autres titulaires du certificat d'études participaient aux épreuves du concours pour l'édification personnelle de Directeur : Eh! malheureux…!) toutes les filles - sans exception - avaient écrit cinq bols de notre délivrance. Et c'était signé A.H. Navon (Joseph Pérés).

À peine arrivé en pension, j'apprenais que le bouquin ne valait rien comme œuvre littéraire et que M. Émile Kahn a été le véritable auteur ou tout au moins en avait tellement corrigé les épreuves qu'il pouvait en revendiquer la part du lion.

M. Émile Kahn était notre professeur d'histoire qui se signalait par des cheveux plats d'un blond roussâtre et un nez cyranesque au-dessus d'une moustache aux crocs falots. C'était un vieux militant de la S.F.I.O. de Blum qui avait du style et de la dialectique. Par la suite, il devait devenir secrétaire de rédaction du Populaire et plus tard Secrétaire général de la Ligue des Droits de l'Homme.

Pour le moment, il exerçait à nos dépens un esprit caustique mais à répétition. Voici quelques-unes de ses plaisanteries qui ne craignaient point de revenir à toute occasion. Au point que l'on s'arrangeait pour lui fournir, sciemment, l'occasion espérée, désirée, attendue :

" La France signe la paix avec l'Autriche…
- Knafo (ou X…ou Y…ou Z…), vous qui êtes fort en dessin, venez au tableau et dessinez la France signant la paix.
- Euh….euh….euh…
- Je ne vous ai pas demandé une omelette, mon ami, mais la date du traité de Nimègue.
- Euh…………
- Ce n'est pas une réponse, mon ami, c'est le cri du veau qui a perdu sa mère !
- Louis XIV monta sur le trône…
- Son domestique aussi, pour l'essuyer ! "

Je n'ai nullement l'intention de le critiquer, il m'a valu une superbe réputation à l'ÉNIO et l'inébranlable considération de M. Navon.

J'ai dit plus haut qu'il passait pour être l'auteur (ou tout comme) du Joseph Pérés que M. Navon signa. La vérité est qu'il avait la plus grande influence sur notre directeur dont il semblait être tout à la fois l'augure et l'Égérie (En tout bien tout honneur).

Or donc, et avant que notre première année scolaire ne commençât, nous eûmes droit, en pleine période de vacances, à des leçons d'histoire. Le programme du B.E. commence à la Renaissance et M. Kahn consacra sa première leçon à l'architecture de l'époque aux différences entre les styles gothique et Renaissance. La semaine d'après, il appela un élève au tableau et demanda quelle est la différence entre pilier et pilastre. Mutisme. Second élève. Rien. Troisième mis à la question Ibidem. Alors il posa la question à toute la classe et un seul doigt se dressa. Hésitant, honteux, hasardé. Le mien. Ma réponse était juste et les quelques mots que j'y ajoutai firent bonne impression et manifestèrent d'un savoir accidentellement puisé dans de précoces lectures. M. Kahn tout frétillant de bonheur descendit chez M. Navon lui communiquer la bonne nouvelle : un génie hantait désormais les murs de l'établissement. Et la note 18/20 n'avait jamais été, de mémoire d'homme, décernée par M. Kahn à aucun de ses élèves. Je pouvais, par la suite, parler et me conduire comme un âne (et je n'y manquai pas) ma réputation n'en fut jamais ébranlée aux yeux de M. Kahn, Navon et Cie.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:34

Journaliste
Isaac D. Knafo


Après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord le 8 Novembre 1942, il fut décidé que les Juifs algériens, dépouillés de leur nationalité française par les lois de Vichy, encore en vigueur sous Darlan et Giraud, auront le droit de mourir pour leur patrie ingrate en s'engageant dans ce qu'on appela le Corps Franc d'Afrique, où le volontariat était de rigueur. D'autres Juifs, et même un Musulman marocain (de ma connaissance) s'offrirent pour lutter dans ce cadre aux côtés des Alliés, en Tunisie et en Tripolitaine. Tous les mobilisables ne répondirent pas à l'appel car ils attendaient que la patrie leur soit rendue avant de combattre pour elle car, comme il est dit dans le chant du départ :

Un Français doit vivre pour elle.
Pour elle un Français doit mourir. (bis)

Il s'agit de la République - à plus forte raison quand il s'agit de la France. Il fallut attendre la formation du Gouvernement Provisoire avec De Gaulle à sa tête pour que la nationalité française soit rendue aux Juifs d'Algérie et pour qu'ils soient incorporés dans les formations régulières de l'Armée française. Entre autres furent formés les 410eet 412e Régiments d'Artillerie Légère Portée qui détachèrent à Mogador des groupes importants où l'élément juif dominait nettement. Le rabbin Rouche qui était à la tête de l'Aumônerie juive de l'armée au Maroc avait établi ses quartiers à Marrakech d'où il rayonnait sur les diverses garnisons où l'on avait besoin de sa direction spirituelle. Au cours d'une visite que je fis à mon frère Maclouf qui habitait alors Marrakech, j'entendis parler des activités spirituelles et culturelles du Capitaine Rouche, en dehors du cadre de l'armée. J'assistai en partie à un Oneg-Chabbat (Plaisir du Samedi) donné par ses pupilles et le soir, j'eus le plaisir de célébrer en sa compagnie une brillante Havdala (différenciation entre la sainteté du Samedi et la Sainteté des jours profanes) sous le toit de mon frère dont les filles Hélène et Pearl secondaient de leur mieux le Rabbin Rouche et profitaient de son enseignement. J'eus aussitôt le désir d'en faire autant au sein de la Communauté Juive de Mogador.

Sujet à caution, changeant d'aspect et de point de vue suivant les circonstances, et bien que je ne l'aie jamais ignoré en dépit de mes efforts intellectuels pour m'en détacher, mon judaïsme m'était devenu évident depuis l'accession de Hitler au pouvoir. Le 31 mars 1933, au lendemain du premier boycott anti-juif en Allemagne, j'ai su que j'étais irrémédiablement Juif. J'étais en ce moment reporter à Marrakech de La Presse Marocaine qui menait en première page une politique réactionnaire légèrement teintée d'antisémitisme, La France aux Français, et le Maroc aussi, et la 2e page (La Presse à Marrakech) parlait, par ma voix, sur un ton nettement républicain, révolutionnaire, pro-marocain et pro-juif.

M. Francis Brisset propriétaire-directeur de La Presse Marocaine et du Soir Marocain dilapidait la subvention du Gouvernement et son propre argent pour être en mesure de défendre, s'ils venaient à être attaqués ou menacés, les intérêts miniers assez considérables de son groupe au Maroc. Il devait d'ailleurs, bien après, mourir d'un accident survenu alors qu'il visitait ses mines, faisant le don de sa personne à ces fameux intérêts miniers.

C'était un monsieur, un homme d'une grande distinction aux idées très larges (tant que l'on ne touchait pas aux fameux intérêts) toujours prêt à accueillir les journalistes les plus talentueux (tant qu'ils ne prétendaient pas vivre largement de leur plume) les amateurs les plus variés (qui écrivaient pour l'amour de l'art) et même des besogneux dans mon genre tant qu'ils n'essayaient pas de " vivre " à ses dépens.

Une fois il me proposa de me prendre comme correcteur unique de ses journaux à raison de 1500 francs par mois à la place de ses deux correcteurs espagnols à 750 francs chacun dont il voulait se débarrasser. Je lui en demandai la raison " Au lieu d'enlever les fautes, ils en remettent! "
Il m'avait pris en considération depuis le jour où fraîchement libéré du commerce de la grammaire et encore imbu de mon petit moi tout gonflé de sa supériorité, j'avais décroché le téléphone à la place de mon chef immédiat :

" Passez-moi Lounis !
- De la part de qui ?
- Je veux parler à Lounis !
- De la part de qui, s'il vous plaît ?
- Je vous dis de me passer Lounis !
- Pas avant que je sache qui parle !
- Brisset, Francis Brisset, le Directeur de la Presse Marocaine.
- Tout de suite, M. Brisset…"

Mais déjà M. Lounis avait bondi sur le récepteur et me l'arrachait des mains pour s'entendre tout d'abord complimenter au sujet de l'oiseau rare qu'il avait déniché, votre serviteur. Depuis lors, M. Brisset eut tendance à m'attribuer une force de caractère que je n'ai jamais possédée. Je suis convaincu que, par la suite il eut d'autres motifs pour m'accorder son estime.

Je n'avais pas 20 ans lorsque le 1er janvier 1930 parut, dans la Presse Marocaine le premier article que j'avais écrit deux jours auparavant, à titre d'essai…concluant. J'avais déjà derrière moi une courte carrière de journaliste…amateur menée conjointement avec celle d'instituteur. Dès mon arrivée à Mogador, pendant l'été 1928 mon ami, Georges Khiak, qui envoyait des avis de naissance et des comptes-rendus de bals au Journal du Maroc, qui paraissait à Rabat, m'avait recruté comme correspondant adjoint de ce journal. Personne ne lisait Le Journal du Maroc à Mogador mais lorsque y paraissait la "chronique" de Mogador, Georges s'en faisait envoyer quelques dizaines d'exemplaires, sous le prétexte fallacieux de les mettre en vente, mais qu'il s'empressait d'adresser aux autorités et notables de la ville et à ses amis et admiratrices.

En principe Le Journal du Maroc payait ses correspondants " à la pige " à raison de 20 centimes la ligne. D'autre part, le journal qui coûtait 25 centimes à la vente, lui était 20 centimes l'exemplaire. Il lui suffisait donc d'envoyer à son correspondant autant d'exemplaires que de lignes publiées pour être quitte envers lui.

La caisse de compensation ne joua pas aussi parfaitement à mon égard lorsque je fus nommé correspondant du Journal du Maroc à Safi. Mes chroniques étaient plus fournies que celles de Khiat et mes lecteurs n'étaient pas plus nombreux. Les autorités locales furent obligées de prendre des abonnements car si j'avais pris soin de me présenter à elles et d'y recourir pour mes informations, je me gardais bien de leur adresser les exemplaires du journal où paraissaient mes articles, articles qu'ils recevaient par la suite de leurs directions respectives à Rabat, collés sur une feuille de papier officiel, encadrés de crayon bleu avec, en marge, un gros point d'interrogation au crayon rouge.

M. Couget, alors Chef des Services Municipaux de Safi qui semblait voué à une souriante apoplexie, venait précisément d'être muté de Mogador, où il avait prôné et imposé de peindre les boiseries extérieures des maisons en bleu et de blanchir les façades à la chaux. J'avais connu M. Couget quelques semaines auparavant à Mogador par l'entremise de Khiat qui l'encensa religieusement. Son accueil fut donc affaibli mais comme aucune odeur d'encens ne montait plus aux narines de viveur et de bon vivant, larges et frémissantes par-dessus un bouc faunesque, il ne tarda pas à me refiler à son adjoint- dont j'ai oublié le nom. Ce dernier fut le premier que je vis portant à son revers le minuscule insigne des Croix de Feu, Association des Décorés au péril de leur vie qui venait à la suite du scandale de la Légion d'Honneur, d'être fondée (était-ce par le Colonel de la Roque?) pour se distinguer des autres décorés tellement nombreux en France.

Quoiqu'il en soit, mes articles qui demeuraient aussi confidentiels que le Journal lui-même, qui semblait destiné uniquement à l'Administration Centrale de Rabat me rapportaient, au bout de l'an, déduction faite des journaux portés à mon débit et compte non tenu de mes frais postaux, la coquette somme de 1,500 francs. J'avoue que je comptais sur cette entrée pour grossir mon trimestre d'été et réjouir les vacances que je projetais de passer en France, du moins en partie. Une double déception mit à néant mon programme; mon directeur d'école, M. Sarfati, refusait de me régler en bloc le trimestre des vacances et mon directeur de Journal, M. de Peretti (ça rime!) ne donnait aucune suite à ma demande de fonds. Mais il continua fidèlement le service du journal à Mogador où je passai, en définitive, l'été. Maigre compensation, le facteur lisait quotidiennement sur la bande de mon journal : Monsieur Isaac de Knafo, au lieu de Monsieur Isaac D. Knafo. Maigre compensation ai-je dit car le facteur arabe ne savait pas que la particule est une preuve de noblesse.

Je conservais cependant de bon rapports, quoique espacés avec M. de Peretti; aussi lorsque M. Lounis m'annonça que j'aurais à accueillir à la gare de Marrakech son ami, M. de Peretti et que je lui eus fait observer que je ne connaissais pas de vue le Directeur du Journal du Maroc et Président de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Rabat, il en fut fort étonné, car je lui avais rapporté mes relations avec ce dernier. Il me fit à cette occasion outre une rapide description de l'apparence physique du bonhomme, part de quelques traits de son caractère. Il était président de la Chambre de Commerce par tradition paresseux, ayant depuis longtemps cessé tout commerce et toute industrie à part l'industrieux commerce des lettres qui le faisait vivre. Car son journal, au tirage des plus réduits, ne servait qu'à justifier la subvention qu'il touchait du Gouvernement. Peretti rédigeait et mettait en page son journal à l'aide d'une paire de ciseaux et d'un pot de colle, utilisant sans commentaires les dépêches Havas et pillant modestement ses confrères qui lui faisaient le service gratuit. Il n'avait jamais payé un sou à ses collaborateurs, rédacteurs (?) et correspondants, mais il était toujours prêt à rendre service à ses amis par une intervention, le plus souvent efficace, dans les hautes sphères administratives. M. Lounis me conseillait, en conséquence d'être très aimable avec lui et de ne pas introduire de sordides questions d'argent dans la noblesse et l'élévation de la conversation artistique, politique et littéraire que nous ne manquerions pas d'avoir, assis dans le fiacre qui devait nous mener de la gare au bureau.

En réalité, ma vocation journalistique ne datait pas de M. de Peretti ni de Georges Khiat. Ceux-ci me donnèrent tout simplement la première occasion de voir mon texte " IMPRIMÉ ".

Auparavant, j'avais déjà sévi à 15 ans dans l'Écho du 59, hebdomadaire (presque) polycopié à la gélatine par les soins des élèves de l'École Normale Israélite Orientale, sise au 59 de la rue d'Auteuil à Paris (16e).

Traditionnellement, ce sont les élèves de la 2e année (réputée la moins chargée) qui s'en chargeaient. Dès que j'eus mon premier exemplaire, dès que je fus initié, par faveur spéciale, aux secrets de sa fabrication, je décidai que j'en serais le rédacteur en chef. Je commençai par y publier mon premier poème : " Coucher de Soleil sur la plage de Mogador " où l'azur vermeil de la mer léchait en mourant le sable d'or. Je ne parle pas de mon tout premier poème :

Belle Andrinople
Qu'est-ce que tu nous envoies
Rien de plus ignoble
Que tes petits chinois.

qui m'attira immédiatement l'hostilité respectueuse des six Andrinopolitains qui figuraient dans ma promotion. Essayerai-je d'en rappeler les noms ?
Barouch, Muvorab, Rodriguez, Behmorias, Danon, Béhar.
Et les autres ?
Botbol, de Meknes, Maissi, de Tel Aviv, Tagger, de Damas, Peretz de Salonique, Rabinovitch d'Alexandrie, Sion et Hanania de Smyrne.









Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:36

La chorale des Truites
Isaac D. Knafo


Avant que je ne l'oublie complètement, il est bon que je rappelle ici l'objet de ce récit, qui est un rêve. Un jour de la semaine passée, je me suis réveillé avec le souvenir d'une fin de rêve. Quelqu'un, que je ne saurais préciser, présentait une troupe de poissons dressés. Non seulement le fait ne m'étonna pas mais encore, je trouvai qu'il y avait mieux à faire : une chorale de truites (pourquoi spécialement des truites ?). Je partis du principe que quoique inaudibles à l'oreille humaine, les poissons ont une voix qu'un microphone plongé dans l'eau pouvait recueillir (voir les histoires de conversations entre dauphins), que les diverses espèces de poissons ont des voix diverses et les individus dans chaque espèce. Supposons que l'on adopte une série de petits aquariums individuels munis d'un dispositif pour faire passer à volonté un courant électrique dans l'eau. Dans chaque aquarium on place une truite. Qu'on fasse passer un courant dans un des aquariums et la truite, sous l'effet de l'électrochoc, émettra son cri plus ou moins prolongé suivant la durée du choc. Maintenant, supposons que l'on ait soigneusement sélectionné les truites en raison de leur voix, que l'on ait placé un micro dans chaque aquarium, que les commutateurs causant l'électrochoc soient disposés en forme de clavier, rien n'empêchera le meneur du jeu de donner de véritables concerts avec la voix des truites et je me voyais déjà, moi le grand concertiste réussissant avec la voix des truites ce que je ne pus réussir ni avec ma propre voix ni avec aucun instrument. Et je me suis réveillé remuant ce beau projet dans ma tête avec l'idée d'en faire un conte, mais je me mis à l'écrire, ce conte, je ressentis une certaine incontinence de plume à laquelle j'ai finalement cédé. Qu'en sortira-t-il? Je n'en sais rien.

Revenons à nos moutons. Le chœur de poissons m'a été probablement inspiré par le conte d'Alphonse Allais, que je n'eus de lui; sur les moules dressées à faire les castagnettes; et les oiseaux faisant les notes de musique sur la portée des fils télégraphiques.

Mais pourquoi les truites? N'est-ce point parce que cela permet un jeu de mots : la chorale détruite? N'est-ce point une allusion à mes échecs répétés, à ce persévérant instinct d'autodestruction qui fait de moi l'exemple même du raté?

Feu mon professeur de musique (au fait, est-il feu(?), il n'aurait aujourd'hui que 110 ans), M. (Émile) Bonnet m'estimait beaucoup, non point pour ma voix car, je le jure (mais, ai-je besoin de jurer ? Tout le monde - qui m'entoure - connaît ma voix, qui est celle du devoir et de l'honneur et non du Soprane et du ténor) je n'ai été prima-donna dans aucun Opéra (même pas la Scala de Milan - et dans ce cas-là deux mille ans c'est peu), ni même pour l'agilité de mes croches - quand je m'essayais (debout) au guide-chant, avec la partition complète devant moi et un ami pour actionner la pédale (dont je ne suis pas), pour jouer avec un doigt (et l'avoir !) Au Clair de la Lune, c'est moi qui transpirais, mais non le talent.

L'estime que le professeur Bonnet me portait était cependant amplement justifiée : primo, je copiais divinement les courtes partitions qui devaient obligatoirement figurer sur nos cahiers de musique - à tel point que mon camarade Élie Goldenberg (qui devait par la suite déchoir au rang de professeur de piano dans les écoles de Paris) me confia une de ses éternelles, nombreuses et immenses partitions à lui recopier. Il s'en repentit bien entendu parce que je l'avais agrémentée d'une multitude de petits croquis (on appelle ça gribouillages, pourquoi ? Que vient faire Gribouille dans tout cela ?) que la grrrande musique m'avait inspirés. Les notes et les indications figuraient correctement, mais elles disparaissaient sous les figures qui leur servaient d'accompagnement.

Secundo, il avait entendu (car je pris soin de l'en informer) que j'avais assisté à une représentation de la Bohême au Trocadéro (exploit qui méritait plus qu'une estime platonique) et Carmen au Parc des Princes. Ne vous récriez pas. Ce fut au cours d'un gala donné le dimanche en matinée au profit des Anciens Combattants et Mutilés de la Grande Guerre (celle de 14-18) avec mille artistes sur scène, cinq cents exécutants à l'orchestre et véritable course de taureaux (ou faut-il écrire toro comme les aficionados authentiques) sans mise à mort toutefois, celle-ci étant alors interdite par les lois en vigueur. Il n'y eut donc que le simulacre de cinq ou six " minutes de vérité ". Je dois avouer que le spectacle (je parle de la Corrida car j'étais trop loin de la scène pour voir et entendre quoi que ce soit de net) ne manquait pas de grandeur. Comme je connaissais de réputation l'air de : " Toréador ton c… n'est pas en or, ni en argent, ni en fer blanc…" je laissai entendre que je l'avais retenu au cours de la représentation, ce qui me valut la réputation flatteuse d'avoir de l'oreille. Mais de l'oreille, je n'en avais pas plus que ne l'avaient les malheureux toreros qui figurèrent dans l'arène. Je me suis bien gardé de dire à M. Bonnet que ce n'est pas une impulsion personnelle qui avait dirigé mes pas juvéniles vers le Parc des Princes, ni même une erreur concernant le programme - car je n'aimais pas non plus les courses cyclistes, même derrière moto. Car mon correspondant aimait les sports tout autant que la musique. C'était un mélo-sportsman convaincu au point qu'il en était réduit au prosélytisme. Quand je dis mon correspondant, j'exagère car, en réalité, nul n'avait imparti cette fonction au pauvre et cher David Sebag (il devait disparaître, déporté par les nazis). C'était un ami de la famille. Nos pères étaient des amis très proches. Lui-même était l'ami de mon grand frère et lorsqu'il apprit que j'étais à Paris pour mes études, il s'empressa de se considérer comme moralement obligé de s'occuper de moi, c'est-à-dire de me sortir de temps à autre et de m'initier à la vie parisienne. Il m'offrit mon premier repas au restaurant (ce fut au restaurant Kowarsky-Kasher) mon premier Opéra, ma première course cycliste en champs clos (avec accident mortel, brancard et le spectacle permanent) ma première promenade dominicale, désœuvré et désargenté dans les rues de Paris et ma première vision d'un couple d'amoureux en transes. Il disait les petits noiseaux et elle bêtifiait la petite bébête. Ils n'osaient pas s'embrasser en ma présence, de sorte que je ne tardai pas à m'ennuyer et que je m'empressai de prendre congé - à leur grand soulagement. Il faut dire aussi que j'étais fatigué après avoir fait plusieurs fois à pied le trajet de la Colonne de Juillet au Monument de la République, et chaque fois avec des détours appréciables.

Le pauvre David avait nourri de grands espoirs en me voyant. Malheureusement, lorsqu'il me payait un jeton à Pathéphone pour que j'écoutasse la Méditation de Thaïs, je m'empressais de former le numéro de Valencia, éraillée par Mistinguett.

M. Bonnet non plus ne tarda pas à déchanter lorsque le hasard (en la personne du Directeur) lui eut mis sous les yeux les paroles que j'avais adaptées à des airs en vogue. Car s'il avait perdu tout espoir en ce qui concerne ma carrière de compositeur (j'étais rebelle au contrepoint), il conservait encore celui de me voir mirlitonner de beaux livrets d'opéra.

Lorsqu'il eut constaté que j'avais le luth irrévérencieux il ne consentit plus à m'entretenir que d'une possible opérette dans le cadre du 18e siècle. Pour cet homme de progrès (il était socialiste mais votait Poincaré à cause de la rente de 3% dont il était un des porteurs ruinés) on ne pouvait être plus fantaisiste que Marivaux ni plus impertinent que Beaumarchais. Il en fut de ce projet comme de milliers d'autres oubliés sitôt conçus. Quelques vers vite dispersés n'en conservèrent pas la trace.

Son estime musicale me demeure acquise parce que tertio j'étais pour lui un admirable (et admirant) auditeur.
Ai-je dit que son amour de la musique et de la révolution se traduisait par une participation active à une révolution musicale ? Il faisait partie d'un groupe qui s'était donné pour tâche de répandre dans les écoles la méthode Aimé-Gelin-Paris. Rousseau était son dieu et Maurice Bouchor son prophète.

La méthode consiste à remplacer les notes musicales par les chiffres de 1 à 7, les silences étant représentés par des zéros. Un point en haut signifie une octave plus haut et un point en bas, une octave plus bas. Une barre horizontale, deux barres, trois et quatre barres signifient, croche, double, triple et quadruple croche. Une barre en diagonale signifie dièse ou bémol suivant le sens de la barre.

L'initiateur en est J.J. Rousseau, paraît-il, et ceux dont elle porte le nom l'ont développée, précisée et répandue. Le groupe avait mis au point toute une série d'accessoires ingénieusement simplifiés qui ont rendu, j'en suis sûr, plus de services à l'éducation musicale des jeunes français. J'ai parlé déjà du guide-chants espèce d'harmonium portatif de 2 ou 3 octaves dont le soufflet pouvait être actionné à la main ou au pied; il faut y ajouter le diapason à bouche et le métronome à ruban. Le groupe éditait, en outre, une quantité de brochures bon marché portant des chansons dont la musique était arrangée et adaptée par les membres du groupe sur des airs classiques ou populaires et régionaux et les paroles écrites par Maurice Boudron le poète au grand cœur qui proposait des thèmes éducatifs admirables d'honnêteté et de simplicité aux enfants des écoles et aux masses populaires. Il chantait en vers clairs et harmonieux les grands idéaux du 19e siècle, ceux de Hugo, Lamartine, Béranger, Zola et Manuel, les sentiments qui gisent au cœur des ouvriers et des paysans du conscrit et du vétéran, des héros et des victimes; il chantait les provinces de France, son peuple, ses paysages, ses usages et ses traditions, il célébrait les métiers et ceux qui s'y adonnent avec leurs grandes peines et leurs humbles joies, leurs soucis lancinants et leurs troublants espoirs.

M. Bonnet était un fervent adepte de la méthode et un membre actif du groupe. Il tenait d'autant plus à nous initier qu'il savait s'adresser à de futurs instituteurs susceptibles d'utiliser à fond la méthode et de la répandre parmi d'innombrables élèves. Et nous, qui étions destinés à enseigner dans les écoles françaises de l'étranger, semblions tout désignés pour en être les messagers et les apôtres.

Si la mauvaise graine a la vie tenace, la bonne, même semée à tous les vents, porte parfois des fruits. D'autres nécessités que celles imposées par l'amour de la musique me firent commettre bien des couplets, parfois connus de moi seul quand les circonstances ne permirent à aucun public, même le plus restreint, d'en prendre connaissance. Il faut croire que mes vers avaient des ailes puisqu'ils se sont envolés sans espoir de retour. Mieux encore, moi Dont Hurria, une chanteuse-danseuse beuglant en arabe à Marrakech, vu qu'il me manquait peu de chose (la voix juste, la connaissance de l'air, le sens du rythme et la mémoire des mots) pour être un chanteur agréable, moi qui croyais sincèrement (après une scène de clowns au cirque Nava) que : " Viens Poupoule " est une aria extraite de La Traviata, moi qui confondais Cavaliera Rusticana avec la Charge de la Brigade Légère, moi qui pensais que le Marché Persan était de Rimsky-Korsakof et que Granada Cani en était l'adaptation espagnole, moi qui ne connaissais le nom de René de Busceilil que parce qu'il était aveugle et celui de José Padilla que parce qu'il est mort tuberculeux, moi qui ne fais aucune distinction entre un oratorio et un paso-doble, moi qui confondais le Grand Orgue du Gaumond-Palace avec le Jeu d'Orgue de l'Opéra et prenais la Czardas de Monty pour une rhapsodie de Brahms moi enfin pour qui toutes les nocturnes de Chopin se ressemblent, j'écrivis un jour une critique musicale fort pertinente.

C'était pendant la guerre, tout de suite après la Libération de la France. Une formation musicale était venue donner un concert à Mogador pour commémorer le centenaire de Gustave Charpentier. Le hasard a voulu que j'aie acheté, quelques jours auparavant, une importante brochure consacrée à la vie et à l'œuvre de celui qui pour moi était un illustre inconnu. Il me suffit de confronter le programme de la soirée avec la brochure en question pour faire un article qui fut fort admiré par les mélomanes du cru et m'acquérir la réputation d'un musicologue distingué. On n'en fut d'ailleurs pas autrement étonné car ce même Mogador Club où fut donné ce concert, m'avait vu lors de la Libération de Paris diriger les chants d'une chorale de 350 gamins gueulant leur joie à pleine poitrine sous forme de chants hébraïques. Pour la circonstance, et le Club étant encore en possession des ex-légionnaires de Vichy, ses occupants illégaux, la Chorale Juive de Mogador chanta aussi un chant en langue française dont le refrain hurlé distinctement était :
Qu'Israël vit toujours malgré toutes les haines
Et qu'Israël vivra malgré ses ennemis.

Répété deux fois. Pour conclure la cérémonie on brûle en place publique une effigie d'Hitler (on ne savait encore rien des camps d'extermination) et celui qui eut l'honneur de bouter le feu au fagot paya mille francs l'allumette destinée à cet usage.

En ce moment, je n'étais que le guide spirituel de la Chorale. Je finis par en devenir le directeur de chœur.








Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:43

La vie de S. D. Lévy
Clémence Lévy


Il y a cent ans, naissait à Tétouan (Maroc) un homme dont beaucoup de juifs marocains habitant le Canada connaissent bien le nom : Samuel Daniel Lévy.

Son fils aîné, installé à Montréal, depuis un an a pu heureusement nous rapporter quelques documents précieux, concernant la vie de son père et c'est pour nous une grande joie de rendre hommage, dans ce journal qui est le porte-parole des juifs sépharades canadiens, à cet homme illustre que fut S. D. Lévy.

S. D. Lévy fit ses études à Paris, à l'école Normale Israélite Orientale. C'est dans cette maison d'Auteuil, berceau des pionniers de l'Alliance, qu'il se prépara à devenir une sorte d'ambassadeur de la civilisation de l'Occident au Maroc. En 1893, après avoir réussi brillamment à ses examens, S. D. Lévy est nommé instituteur à Tunis. Il y exerce pendant un an, à Sousse pendant deux, à Tanger trois ans, et quatre à Casablanca.

En 1903, S. D. Lévy est nommé directeur puis inspecteur de la colonie Mauricio, dans la province de Buenos-Aires, en Argentine. Il y créa et fit fonctionner des écoles de la Jewish Colonization Association. Dans ces colonies agricoles fondées par le Baron de Hirsch, la J.C.A. installait des réfugiés russes. S. D. Lévy apporta dans cette nouvelle mission son esprit d'organisation et fit connaître et aimer l'Alliance Israélite Universelle.

De retour au Maroc, S. D. Lévy commence une carrière d'homme d'affaires, mais ce qui l'intéresse vraiment c'est l'action dans la communauté juive. Poussé par la devise de Guillaume le Conquérant : " Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ", S. D. Lévy attaque son labeur de bâtisseur. Déjà en 1900, il avait créé la première Association des Anciens Élèves de l'Alliance, mûs par le même souci visant à préserver le judaïsme. Il ne s'agissait pas seulement de soulager la misère, il fallait œuvrer pour la supprimer par l'Instruction qui donne plus de dignité, et surtout la possibilité de s'intégrer dans un monde de travail. Sauver l'enfance, l'instruire, lui permettre de s'émanciper sans qu'elle perde pour cela l'amour des traditions et de la loi juive, tel était l'objectif principal de S. D. Lévy. Pour la jeunesse, il créa aussi une bibliothèque, des cours du soir et une œuvre d'apprentissage.

S. D. Lévy poursuivit ses efforts pendant quarante ans. Dans cette action, d'envergure, cet homme, à la volonté généreuse et opiniâtre, dont la vocation était de régénérer le judaïsme marocain, trouva dans l'ardente jeunesse qu'il avait formé des éléments qui l'aidèrent à créer ou à participer à la création d'un nombre étonnant d'œuvres sociales : la Maternelle, l'Aide Scolaire, le Centre Anti-Tuberculose, le Préventorium de Ben-Ahmed, l'Union des Association Juives de Casablanca, le Comité d'Études Juives, l'institution Maghen-David, l'École Normale Hébraïque, l'œuvre des Bourses Abraham Ribbi, la Fédération des Associations d'Anciens Élèves de l'Alliance Israélite pour le Maroc, Le Centre Social du Mellah, le Keren Kayameth Leisraël. Il a aussi participé au Congrès Juif Mondial d'où il revint avec deux grands projets : Celui de l'O.R.T. et celui de l'O.S.E.

Chez cet être d'élite d'une modestie exemplaire qui n'a jamais joué de rôle dans les organismes officiels du judaïsme, qui n'a jamais brigué les honneurs, il y a autre chose qu'un cœur généreux. C'est un activiste du judaïsme sur tous les plans, politique, philanthropique et éducatif. Il n'avait pas d'ambition pour lui, il en avait pour le judaïsme marocain qu'il voulait toujours plus fier, plus structuré, plus ferme et doté d'institutions neuves, dignes du grand passé de cette communauté. Une des grandes lignes de la mission de ce bâtisseur infatigable fut le retour aux traditions Maghen David qui devint le foyer par excellence de la langue hébraïque et des traditions juives. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l'École Normale Hébraïque prit la relève des foyers de la culture juive éteints en Europe. Des promotions successives de jeunes maîtres d'hébreu se sont répandues non seulement au Maroc, mais en Europe et en Amérique. Le Canada, et Montréal en particulier, peuvent s'enorgueillir de plusieurs de ces instituteurs, flambeau de la tradition juive.

Pour la renaissance et la mise à l'honneur de la langue hébraïque, S. D. Lévy a fait au Maroc plus qu'aucun autre. Mais son nom est également lié à la liste de ceux qui ont combattu pour la reconstruction d'un Foyer National Juif. S. D. Lévy fut le Président actif et dévoué du Keren Kayemeth Leisraël pendant 35 ans. Son sionisme, il l'entreprit avec son énergie habituelle, mais non sans prudence et clairvoyance. À l'époque de l'indépendance du Maroc, il osa continuer son travail de pionnier, dans la clandestinité. Pour lui, toutes les occasions étaient bonnes pour lancer des campagnes d'appel de fonds, et il habitua les familles à marquer des dates heureuses ou malheureuses par des dons destinés à faire planter des arbres en Israël. Son expérience de sioniste en fut une hardie, voire même risquée. S. D. Lévy est resté l'apôtre et le symbole du sionisme au Maroc.

Parallèlement à cette action sioniste, S. D. Lévy s'intéressait aux problèmes du judaïsme mondial. Invité à assister aux assises du Congrès Juif Mondial tenues à Atlantic City en décembre 1944, S. D. Lévy par un rapport magistral devant le congrès, retint l'attention des délégués. Sa brillante personnalité s'imposa dès les premiers travaux et lui valut la vice-présidence de la Commission Politique. Il engagea des tractations avec diverses personnalités et le Maroc entra de plain-pied dans la zone d'influence de la générosité juive américaine. C'est ainsi que des organisations telles que le JOINT, L'O.S.E. et l'O.R.T. s'installèrent au Maroc, contribuant généreusement au redressement social du judaïsme marocain.

Le 20 février 1945, à Casablanca, devant une nombreuse assistance, S. D. Lévy rendait compte des résultats de sa mission à Atlantic City. Mais, entre les lignes de son exposé on sentait son amour ardent pour le sionisme. Après l'affreuse tragédie de la guerre et du nazisme, dit-il, " il est permis de croire qu'il ne se trouvera pas d'homme politique à courte vue pour proposer au problème juif mondial de demi-solutions et que la seule solution qui s'impose et qui fera sortir Israël de son enfer, c'est celle qui répond à la formule si étincelante de précision et de clarté que j'ai proclamée à la Tribune du Congrès : Am Israël Béeretz Israël (Le peuple juif dans la terre d'Israël).

En juin 1967, la victoire de la guerre des Six jours remplit d'une joie exaltante le cœur de cet homme qui avait encore toute sa lucidité. Heureusement pour lui, quand le 16 avril 1970, il s'éteignit, la vision de Paix à laquelle il aspirait de toutes les fibres de son âme, semblait encore réalisable.

Nous ne terminerons pas cet article sans rappeler que la Communauté Israélite de Casablanca a tenu à rendre hommage à ce grand serviteur du judaïsme marocain en donnant son nom à l'une de ses institutions qui s'appelle depuis 1971 " Home de Vieillards S. D. Lévy ".
4 décembre 1974







Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:44

En hommage à S.D. Lévy
Mme Tolédano


Je tiens à prendre part à la manifestation organisée par la Communauté de Casablanca en l'honneur de mon ami S. D. Lévy, à l'occasion de son 78e anniversaire.

Je pense beaucoup de bien de lui, comme vous vous en doutez. J'aimerais en dire un peu. Je n'empiéterai pas sur le domaine des orateurs qui viendront dérouler devant vous le panorama de ses innombrables initiatives et de ses réalisations incessantes. Je voudrais plutôt tracer, aussi brièvement que possible, la silhouette morale de l'homme. Cet homme, je le connais depuis soixante ans et mon admiration pour lui n'a fait que grandir à chaque nouvelle expression de son caractère et de sa forte personnalité.

Ma première rencontre avec Samuel Lévy à Paris, quand, en 1892, je fus admis à l'École Normale de l'Alliance, où Lévy m'avait précédé de quelques années. J'arrivai à Paris un matin de décembre. Lévy vint me chercher à la gare. Nous nous embarquâmes sur le bateau-mouche qui devait nous transporter à Auteuil. En route, nous causâmes. Une sympathie mutuelle nous rapprocha d'emblée. Arrivés à l'école, nous étions déjà camarades. Et ce fut le début d'une amitié intime et profonde, qui dure encore et toujours, inaltérée et inaltérable.

A cet âge, on rêve. L'avenir s'étale devant nous comme la feuille blanche d'un livre, sur laquelle on espère pouvoir écrire une histoire merveilleuse. Nous rêvions. Mais que ferait le temps de ces imaginations d'adolescents ?

Ses études terminées, Lévy fut nommé instituteur. Il exerça à Tunis, à Tanger, à Casablanca et dans les colonies de l'ICA en Argentine. Il parcourut avec distinction sa carrière dans l'enseignement. Quand il quitta le service, il revint à Casablanca.

C'est alors que sa véritable vocation se révéla. La détresse des communautés juives ébranla fortement sa sensibilité. Les masses grouillantes des mellahs offraient le spectacle d'une dégradation sans nom. Les enfants, mal nourris, mal vêtus, affligés de maladies infectieuses, happés de bonne heure par la tuberculose, semblaient condamnés à une misère perpétuelle. Ceux de nos coreligionnaires qui avaient pu s'arracher à ce bourbier et acquérir des moyens de subsistance acceptaient la situation avec une résignation facile.

Lévy résolut de briser cette torpeur. Il ne concevait pas que des Juifs puissent abandonner d'autres Juifs, chair de leur chair, à une pareille déchéance. La pitié chez lui s'alliait à une haute conception du devoir humain. Fils de l'Alliance par sa formation intellectuelle et morale, il pouvait puiser dans les principes de cette grande organisation juive une précieuse inspiration. L'obligation de solidarité juive prenait à ses yeux la valeur d'un dogme. L'idéaliste qu'il était se révoltait contre un état de choses qui violait les exigences les plus élémentaires de la conscience sociale. Il fallait descendre dans l'arène de l'action pratique et livrer bataille aux maux qui pesaient sur cette population déshéritée. C'est ce qu'il fit. Il se voua à l'idée du relèvement, de ces communautés par la création progressive d'institutions régénératrices.

L'entreprise était vaste et ardue, mais ne souffrait pas de délai. Doué d'un caractère rectiligne et d'une volonté puissante et tenace, il s'attela à la besogne. Il a œuvré pendant de longues années, sans répit et sans découragement, prodigue de son temps, prodigue d'une énergie apparemment inépuisable, le regard constamment fixé sur le but à atteindre. Son extraordinaire dynamisme, la ferveur de son apostolat lui ont permis de surmonter tous les obstacles, de maîtriser les résistances et les préjugés, de plier, pour ainsi dire, l'impossible à l'effort de sa volonté. Son activité s'est étendue avec succès à tous les domaines de la vie communale; assistance sociale, santé, éducation, culture juive. Son œuvre s'est épanouie en une riche floraison d'institutions publiques, portant l'empreinte de son inspiration, de son dévouement, de son labeur acharné.

Cette description n'épuise pas les qualités qui ont fait de Samuel Lévy le grand réalisateur que nous admirons. Il faut y ajouter celles du diplomate et du ministre des finances. La mise en pratique de ses projets ne pouvait s'accomplir sans la mobilisation de larges ressources matérielles. C'était à lui à les trouver. Il lui fallait pour cela combattre l'apathie du milieu, l'incompréhension de ceux de nos coreligionnaires qui, habitués à l'idée de la charité au petit pied, semblaient incapables de saisir la nécessité de donner généreusement, sur une échelle proportionnée aux besoins. Lévy a subi la corvée avec stoïcisme et bonne grâce, réussissant presque toujours à forcer les bonnes volontés et à s'assurer les concours indispensables.

Mais le plus grand accomplissement de Samuel Lévy réside, à mon sens, plus que dans la matérialité des résultats concrets, dans l'exemple qu'il a donné de ce que peut l'action d'une volonté persévérante et bien dirigée sur le sort des communautés. C'est à son rôle d'animateur, de propulseur d'idées, d'éveilleur d'aspirations, qui constitue son meilleur titre à la reconnaissance de la collectivité juive marocaine. Il a diffusé un esprit nouveau, brisé la paralysie morale du milieu, allumé les espoirs, fortifié les courages. Son influence sur la jeunesse est manifeste. Et c'est ce qui compte fondamentalement et en dernière analyse, car cela représente, non pas des effets bornés au présent, mais leur prolongement dans l'avenir : c'est l'élan vers un progrès indéfini.

Mon ami Samuel porte légèrement et allègrement ses 78 ans. J'ai eu la joie de le constater lorsque, dernièrement, sans souci de son âge, il vint plaider à New-York la cause des œuvres qu'il dirige. Il garde sa flamme à la pesanteur des vies stagnantes et stériles. Son idéalisme lui donne des ailes.

Et maintenant, il peut contempler avec satisfaction et fierté, le déroulement fécond de ses années. La page blanche qui s'étalait devant lui en ces jours lointains de sa vie d'étudiant est partiellement remplie. Elle enregistre une histoire de travail, d'intelligence, d'abnégation mis au service de nos frères marocains. Peut-être est-ce l'histoire même dont, il y a soixante ans, Samuel Lévy rêva d'être le héros. La vie n'aura pas déçu ses imaginations d'adolescent.

Je salue, avec toute l'affection née de ma vieille et fidèle amitié, ce 78ème anniversaire; il sera, c'est mon vœu le plus fervent, suivi de beaucoup d'autres où sa présence parmi nous renouvellera la joie de nos cœurs.

Je suis heureux en même temps de lui transmettre l'hommage et les félicitations de Mme Tolédano, pour qui la personnalité de Samuel Lévy incarne un des aspects les plus nobles et les plus caractéristiques de l'âme juive.

Hommage envoyé de New-York à l'occasion de la manifestation organisée par la Communauté de Casablanca en l'honneur de S. D. Lévy le 21 janvier 1953.

Re: Temoignages - Alliance Israelite Universelle
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2007 a 04:46

Un grand juif
Raphaël Benazéraf


Le grand juif que fut S. D. Lévy vient de nous quitter à l'âge de 97 ans.

Il était beaucoup plus qu'une personnalité juive du Maroc. Il était l'âme du judaïsme marocain, l'homme qui avait voué sa vie à tenter de faire passer la communauté juive marocaine du Moyen âge au XXe siècle.

Lors de ses obsèques, célébrées à Casablanca, le docteur Benzaquen, ancien ministre, président de la communauté juive de Casablanca, MM. Émile Sebban, directeur de l'École normale hébraïque de Casablanca, Elias Harrus, délégué de l'Ittihad-Maroc, ont évoqué les étapes de cette existence exemplaire.

Né le 4 décembre 1874 à Tétouan qui comptait alors 5 à 6,000 juifs, il fut élève de la première école de l'Alliance israélite ouverte dans cette ville en 1862. En 1889, il est admis comme élève maître à l'École normale israélite orientale de l'Alliance, à Paris. Quatre ans plus tard il est nommé instituteur de l'Alliance à Tunis. Il sera ensuite en fonction à Sousse, Tanger et Casablanca. Puis, en 1903, il est directeur, puis inspecteur des écoles de la colonie Mauricio de la JCA (Jewish Colonization Association), dans la province de Buenos-Aires, en Argentine. Il passera dix ans dans ce pays.

En 1913, il retourne au Maroc où il s'installe définitivement. Il se voue totalement à ses frères malheureux, négligeant une situation matérielle qui aurait pu être de premier plan.

Le génie de Lyautey ouvrait alors le Maroc au monde occidental. Mais la communauté juive y connaissait, allait y connaître encore pendant des dizaines d'années, une effroyable misère, voisine de la détresse. La masse, privée de protecteurs agonisait littéralement(1).

C'est pour cette population déshéritée du Mellah, de ce Mellah où la maladie était reine, pénétrant dans les maisons privées d'air et de lumière, qu'allait s'exercer l'apostolat de S. D. Lévy.

Pendant plus d'un demi-siècle il allait créer ou participer à la création d'œuvres dont la seule nomenclature donne le vertige : la Maternelle, l'Aide scolaire, le Centre anti-tuberculeux, la Fédération des associations juives pour la lutte contre la tuberculose, le Préventorium de Ben-Ahmed, l'Union des associations juives de Casablanca, le Comité d'études juives, Maghen David, l'École normale hébraïque de l'Alliance, l'œuvre des bourses Abraham Ribbi, la Fédération des associations d'anciens élèves de l'Alliance israélite, le Centre social du Mellah, l'O.R.T., l'O.S.E.

Sioniste militant - et dans ce domaine il s'opposait aux doctrines assimilationnistes en honneur dans les hautes sphères du judaïsme français d'avant guerre - S. D. Lévy et ses disciples estimaient qu'il fallait certes libérer le judaïsme des pays arriérés de la misère, de l'ignorance et des préjugés, mais avec l'espoir suprême de leur procurer le retour dans le pays de leurs aïeux.

C'est ainsi qu'il créa et présida dès le lendemain de la première guerre mondiale le Keren Kayemeth Leisraël et qu'il n'allait cesser de militer pour la réalisation du rêve de Herzl.


C'est lui encore qui dirige la délégation marocaine à l'assemblée extraordinaire du Congrès juif mondial qui allait tenir ses assises à Atlantic City en pleine guerre, du 26 novembre au 1er décembre 1944. Pour la première fois le judaïsme marocain était ainsi représenté dans une assemblée juive mondiale. Ses contacts aux États-Unis lui permettent d'obtenir la promesse que le Joint, l'O.R.T et l'O.S.E s'installeront incessamment au Maroc. On sait l'œuvre extraordinaire que ces organismes allaient y accomplir.

Nous n'avons pu que résumer ici une vie, une œuvre qui suscitent admiration et respect. Nous garderons fidèlement le souvenir de ce Juste, de ce Grand en Israël.

Allocution prononcée à l'occasion du décès de
Monsieur Samuel D. Lévy




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