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"J'ai compris que papa avait signé pour me cacher" Ariela Palacz
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 21 avril 2012 a 08:17

'J'ai compris que papa avait signé pour me cacher'', Ariela Palacz






Par Astrid Ribois - Mercredi 18 avril 2012



Née à Paris d'une famille juive polonaise, Paulette Szenker – Ariela Palacz – est abandonnée par son père à l'assistance publique à huit ans, en 1942. Pour ce père de famille c'est le seul moyen de sauver sa fille. Cachée jusqu'en 1945, Paulette Szenker subira le traumatisme de nombreux enfants juifs qui ont vécu le même sort : l'impression de ne plus avoir de chez soi, d'avoir perdu son identité, le sentiment qu'on reviendra un jour les chercher. Interrogée par Guysen International News, Ariela Palacz témoigne avec beaucoup d'émotion pour que l'histoire de ceux qui ont échappé à la mort ne soit jamais oubliée.


''Papa savait, mais il ne disait rien. Il savait que c'était trop tard et qu'il ne pourrait pas sauver ses enfants. Mais il ne m'a rien dit''

''Je suis née à Paris le 23 février 1934. Je viens d'une très grande famille qui est originaire de Pologne. J'ai eu une enfance très heureuse. A la maison, nous étions quatre enfants, mon grand frère Isaac, moi, qu'on appelait Paulette Szenker, mon petit frère Claude et ma petite sœur Nicole. Le souvenir que je garde de ma maison d'enfance est qu'elle était pleine d'amour, de chaleur, de rires d'enfants. Nos cousins habitaient dans le même quartier. Je viens d'une famille de musiciens. Mon frère Isaac a été mon premier professeur de piano.

Mes parents ne savaient pas parler le français. Alors à la maison, on parlait le yiddish et dans la rue, on parlait le français avec mes frères et sœurs. Mes parents ne nous comprenaient pas. Ils pensaient que je deviendrai une chanteuse, une pianiste ou alors un grand professeur.

J'ai débuté dans la vie comme cela. La seconde guerre mondiale a éclaté quand j'avais six ans. Au début, je ne comprenais pas, c'est papa qui m'expliquait. Je comprenais seulement que c'était une histoire de grande personne, de soldats, je ne me sentais pas concernée. Tout se passait comme avant, je continuais à aller à l'école. Puis en 1941-42, j'ai remarqué des choses étranges dans mon quartier : de nombreuses affiches – j'ai compris par la suite qu'il s'agissait des lois anti-juives - étaient placardées sur les murs. D'après ces affiches, on devait rapporter de nombreuses choses à la police. Or, pour moi, les policiers étaient des gens qui traitaient avec les malfaiteurs, donc je ne comprenais pas. J'avais l'habitude d'aller jouer avec mes cousins dans un jardin public après l'école. Et puis un jour, en arrivant, j'ai vu un écriteau : ''Jardin public, parc à jeu pour enfants. Interdit aux chiens et aux Juifs''. Comme j'étais une petite fille gâtée, papa m'emmenait souvent dans un café. Mais un jour, il y avait écrit : ''Café interdit aux chiens et aux Juifs''. Pourtant je n'avais pas peur. J'avais l'impression que je n'étais pas concernée.

Un jour, maman a cousu une étoile jaune sur mon vêtement avec écrit ''Juif''' en noir. Dès que je suis allée à l'école avec cette étoile, j'ai eu terriblement honte. En dehors de la maison, on ne parlait pas le yiddish car on comprenait que cela ne plaisait pas beaucoup aux Français, et surtout, on voulait s'intégrer. J'ai eu honte, mais pas peur. Plus tard, maman m'a envoyée faire les courses à sa place, car comme elle était juive, elle revenait sans rien. Elle pensait qu'à huit ans, j'aurais moins de problèmes pour ramener de la nourriture. Quand je suis arrivée devant le magasin, il y avait beaucoup de monde qui faisait la queue depuis longtemps. Puis j'ai entendu des policiers qui ont dit qu'ils étaient en mission pour le bien de la population. Le service d'ordre qu'ils devaient faire respecter était qu'en tant que petite fille, je ne pouvais pas m'approcher du magasin. Donc si quelqu'un venait derrière moi, le policier me jetait en arrière. Je suis revenue, moi aussi, sans rien.

Je n'avais pas peur, car dans les bras de papa, je ressentais beaucoup de sécurité et plein d'amour, donc il ne pouvait rien m'arriver.

Plus tard, on a commencé à arrêter des Juifs étrangers. Mais mes parents étaient français, donc pour moi, nous n'étions pas concernés. Cependant, l'atmosphère changeait à la maison. Papa savait, mais il ne disait rien. Il savait que c'était trop tard et qu'il ne pourrait pas sauver ses enfants.


''Tout a commencé à huit ans''

Une nuit, en 1942, tout a basculé. Papa est entré dans la chambre et a dit : ''Ne fait pas de bruit, lève toi, c'est la nuit''. Je ne comprends pas. Dans le salon, je vois deux femmes que je ne connaissais pas. Mon petit frère et ma petite sœur étaient déjà habillés. Isaac se tenait à côté de papa. Il régnait un drôle de silence. J'ai demandé où était maman. On m'a dit qu'elle ne se sentait pas bien, qu'elle était à l'hôpital et que l'on reviendrait quand elle serait guérie. A ce moment, j'ai compris que quelque chose de mal et de bizarre se passait. Les deux femmes ont quitté la maison et ont fait signe à Claude et Nicole de les suivre. Moi, avant de partir, je me suis retournée pour regarder papa dans les yeux. Il y avait un silence terrible. J'attendais que papa m'explique, simplement par le regard. Mais il ne disait rien. Avant de passer le pas de la porte, il m'a regardé. Je n'oublierai jamais ce regard. Il était d'une tristesse absolue. Il n'y a même pas de nom pour le qualifier. Papa et Isaac sont restés à la maison et je suis partie. Claude avait quatre ans et Nicole avait trois ans. Pour moi, tout a commencé à huit ans.

Dehors, une voiture nous attendait. On roulait à travers les rues désertes de Paris. A ce moment là j'ai eu terriblement peur. Il était interdit aux Juifs de sortit de chez eux entre 20h et 6h et papa m'avait retiré l'étoile. J'étais dehors dans la nuit et sans étoile alors que c'était défendu. J'avais très peur car je savais que la punition pouvait être très sévère. Je me suis demandais ce que pouvais être cette punition. La mort ? Je me sentais responsable de mon frère et ma sœur. La voiture s'est arrêtée devant un très grand immeuble. Quand on est descendu, Claude et Nicole ont disparu. Je me suis retrouvée toute seule. Les deux dames avaient aussi disparu. J'avais très peur. La voiture est partie. Une autre dame s'est approchée de moi et m'a dit d'un air méchant : ''Tu ne pleures pas. Ici il y a des enfants qui dorment''. Mais je n'ai pas eu le temps de pleurer. On a monté des escaliers. Tout était effrayant : le silence de la nuit, l'endroit immense, les lumières blafardes. C'était un cauchemar. Je me suis retrouvée dans un très grand dortoir. Mon lit était au fond. ''Tu retires ton manteau, tes chaussures et tu montes dans le lit avec tes vêtements et demain on s'occupera de toi'', m'a ordonné la dame. Je ne comprenais pas où j'étais. Dans la nuit, j'ai entendu un cri d'enfant, un cri de désespoir. La dame est revenue pour faire taire l'enfant. Elle l'a secoué, l'a giflé, mais il ne s'est pas réveillé. Je me suis caché sous les draps pour ne pas me faire remarquer. Puis j'ai entendu le cri de désespoir d'un autre enfant. C'était comme ça toute la nuit.

''Tu es abandonnée, ton papa et ta maman ne veulent plus de toi''

Le lendemain, on m'a emmenée dans une petite pièce où une infirmière devait me donner un vaccin contre des maladies. J'avais peur, mais je ne criais pas. Elle a fait un paquet de mes vêtements, les a mis de côté. A ce moment, j'ai ressenti qu'il ne me restait plus rien de ce qui était moi. Je n'avais plus mes vêtements. J'ai eu un sentiment étrange que je n'arrivais pas à m'expliquer. Je me sentais complètement déshabillée. Je ne savais plus du tout qui j'étais, j'avais tout perdu. A la place de mes vêtements, j'ai reçu un uniforme, un collier de perles jaunes avec au bout une médaille et un numéro. Puis une infirmière me dit : ''Tu dois apprendre par cœur ton numéro d'immatriculation''.

Or je ne savais pas ce que cela voulait dire. Je disais, un numéro de ''matriculation''. Ce numéro servait lors de l'appel. Je n'avais plus de nom. J'ai demandé à l'infirmière où j'étais. Elle m'a répondu que je me trouvais à l'assistance publique, Denfert Rochereau. Plus tard, j'ai compris que c'était la DDASS (Direction des affaires sanitaires et sociales). Mais à l'époque, je ne savais pas ce que c'était. Elle a vu que je ne comprenais pas, alors elle m'a expliqué. ''Tu es abandonnée. Ton papa et ta maman ne veulent plus de toi. Plus jamais tu ne les reverras''. Je lui ai demandé où étaient Claude et Nicole et elle m'a répondu que Claude était avec les garçons et Nicole avec les nourrissons, que l'on resterait séparé et que je ne les reverrai jamais. J'étais abasourdie, j'ai reçu un coup sur la tête. J'étais sûre qu'il y avait une erreur, qu'ils s'étaient trompés d'enfants. Mais je n'avais pas peur car je pensais que tout cela n'était qu'une erreur.

J'ai rejoint les autres petites filles, habillées comme moi. Elles avaient le même âge. Nous avions toutes un numéro de ''matriculation'', un collier jaune. Nous avions pour réflexe de ne pas nous demander nos noms, mais nos numéros. On suivait ce que l'on nous disait de faire. On ne connaissait donc pas les noms des unes et des autres. Ces petites filles ne ressemblaient en aucun cas à des petites filles. Elles étaient violentes, vulgaires, elles avaient une attitude choquante. Elles ne savaient pas parler. Elles hurlaient et se battaient entre elles. Certaines racontaient qu'elles étaient arrivées au milieu de la nuit car papa et maman les frappaient ou parce qu'elles avaient eu des relations sexuelles avec leur papa ou quelqu'un d'autre. Elles ne savaient pas que ce n'était pas bien et n'arrivaient pas à mettre un mot sur ce qu'elles avaient subit : un viol. Mais elles voulaient quand même rentrer à la maison.

C'était le seul point commun entre moi et toutes ces filles : l'envie de retourner de là où l'on venait. Elles étaient très violentes. Or je n'avais jamais été confrontée à la violence, je ne savais pas me défendre. Elles ont compris que j'étais faible. Je suis devenue leur souffre douleur. Je ne savais pas qu'une chose pareille pouvait exister. Je me trouvais toute seule devant des enfants qui n'étaient ni des enfants, ni des adultes, qui ne ressemblaient pas à des êtres humains. Elles essayaient de me déshabiller. J'avais l'impression qu'elles essayaient de me violer. Je ne savais pas ce que ça voulait dire mais je savais que c'était mal. C'était violent, il y avait des coups, des rires. C'était tout sauf des enfants. Dans l'immeuble, il n'y avait pas de livres, pas de jeux. Il n'y avait rien. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là-bas. Je n'avais pas la notion du temps. Tout était régulé par les repas : le matin, le midi, le soir. Mais je ne savais pas quel jour nous étions.

''Je pensais que désormais, plus personne ne pourrait nous séparer''

Un soir, une dame est venue dans le dortoir, a regardé mon numéro, et m'a dit que le lendemain, je partirai à la campagne. J'étais heureuse ! Un bus nous attendait le lendemain. Je ne sais pas comment j'ai réussi à entrer à la DDASS, car pendant la guerre les enfants juifs n'avaient pas le droit d'y aller. Je ne sais pas si je suis arrivée là par erreur ou par protection. Le bus s'est dirigé vers la gare de Lyon. J'étais heureuse de voyager. Je ne savais pas ce qu'il m'attendait. Mais la joie n'a pas duré longtemps. Quand je suis arrivée, il y avait des cris, des gens qui courraient partout et beaucoup de policiers qui étaient avec des soldats allemands et leurs chiens. Je ne comprenais plus rien. Je savais que les policiers et les soldats étaient des ennemis, alors je me demandais ce qu'ils faisaient ensemble.

Là, j'ai assisté à une scène horrible. J'ai aperçu un petit groupe d'enfants juifs. Ils devaient être six ou sept et étaient âgés de treize ou quatorze ans. J'avais l'impression qu'ils avaient voulu se sauver ensemble. Mais les policiers les ont attrapés. Ils les ont jetés parterre, juste à côté de moi, à mes pieds. Ils les ont frappés avec leurs bâtons blancs, leurs chaussures, leurs poing, alors qu'ils n'étaient que des enfants. Les garçons hurlaient de douleur. Et les policiers se sont mis à rire. J'ai été prise de panique et j'ai décidé de me sauver. Je voulais retourner à la maison. Je me suis élancée pour courir. Je me disais qu'avec toute cette pagaille, personne ne me remarquerait. Mais je ne pouvais pas bouger. J'étais paralysée. Nos accompagnatrices ont pris un chariot à valise et ont demandé à notre groupe d'enfants de s'assoir. Moi, je devais les surveiller.

Lorsqu'elles sont parties, probablement pour acheter des tickets, tous les enfants ce sont mis à pleurer. Et moi, je les regardais pleurer. Puis au coin du chariot, j'ai vu deux enfants qui ne pleuraient pas. C'était Claude et Nicole. J'ai hurlé leur nom, ils ont relevé la tête. Je leur parlais pour qu'ils me reconnaissent, je leur disais mon nom, d'où on venait. Ils m'ont regardé mais ne m'ont pas reconnue. Quand elles sont revenues, les accompagnatrices m'ont dit que je pourrais m'assoir à côté de mon petit frère et de ma petite sœur dans le train. Dans le train, je les tenais par la main et je me disais que maintenant, plus personne ne pourrait nous séparer, plus personnes ne me les arracherait. Le voyage a été très douloureux. Je leur donnais les noms de papa et maman, je leur chantais des chansons qu'on chantait à la maison, mais ils ne reconnaissaient rien. Je suis arrivée à la campagne sans Claude et Nicole. On me les a arrachés des mains. On nous a finalement séparés à nouveau. A huit ans, je ne pouvais pas m'imaginer qu'on pouvait autant souffrir. La deuxième séparation a été vraiment très cruelle.

''Si tu restes une petite fille gentille, tu resteras chez moi''

Je suis arrivée à la campagne, dans la Nièvre, à 200 kilomètres au sud de Paris. Près de la station, une vieille dame m'attendait. Je suis descendue avec mon balluchon et la dame m'a dit : ''Je fais partie de l'assistance publique, je t'attends et tu m'appelleras Mémère''. J'ai trouvé que Mémère était un mot très tendre, que tout cela était bien pour moi. Elle m'a expliqué qu'en me recueillant, elle recevrait de l'argent de l'assistance publique et des tickets d'alimentations. ''Si tu restes une petite fille gentille, tu resteras chez moi jusqu'à quatorze ans, sinon je te renvois d'où tu viens'', a-t-elle ajouté. J'ai dit à Mémère que je serais très gentille et je lui promettais de faire tout ce qu'elle voudrait car je voulais rester avec elle. Sa maison était toute petite. Je me suis dit, en la voyant, que j'y aurais ma place, que je recevrais de l'amour, comme à la maison. J'ai regardé par la porte. Un garçon écrasait son nez sur la vitre. J'ai trouvé que c'était drôle et ça m'a fait du bien. Je me suis dit qu'il serait mon petit frère. Je l'ai aimé tout de suite. Il m'a aidé à passé le traumatisme de la séparation. Mémère m'a expliqué que c'était son petit fils. ''Il a sept ans, il s'appelle Guy. Demain tu vas à l'école avec lui''. En entendant le mot école, je suis redevenue une petite fille normale. Mais le premier jour dans ce village, je n'ai rien compris. Les mois passaient et je ne comprenais rien. J'avais l'impression que j'étais devenue complètement idiote. Mémère m'a aidé à penser que j'en étais une. Pour elle, comme je faisais partie de l'assistance publique j'étais un futur malfaiteur. Elle disait que seuls les enfants qui avaient des parents pouvaient réussir à l'école.

Puis elle m'a dit qu'elle détestait les enfants et les Juifs. J'espérais qu'elle ne sache jamais que j'en étais une. Je devais faire tous les travaux de la maison. Mais j'aimais cela car je voulais l'aider. Mais elle n'était jamais contente, car je ne savais pas bien laver. Alors elle m'a frappée. J'ai reçu beaucoup de coups et de gifles de Mémère. Elle était très nerveuse. J'ai eu de la sécurité, mais pas d'amour. Mais j'aimais Mémère car je n'avais qu'elle. Surtout, je souffrais de ne pas savoir où étaient Claude et Nicole. Pourquoi papa et maman nous avaient jetés de la maison ? C'était plus douloureux que les coups. Je continuais de penser que c'était une erreur et je me demandais combien de temps il faudrait pour que quelqu'un s'en rende compte. Mémère m'a dit qu'il fallait aller au catéchisme. Je sentais un danger. Je ne savais pas ce que c'était et je savais que je n'étais pas comme les autres enfants.

''J'ai commencé à détester les Juifs moi aussi''

La première fois que je suis entrée dans l'église, j'ai trouvé que tout était joli, qu'il y avait de jolis tableaux. Puis j'ai vu une statue : une jolie maman qui tenait un enfant dans ses bras. Ça ressemblait à maman qui tenait Claude ou Nicole. J'étais fascinée. Puis les enfants récitaient à haute voix leur leçon qu'ils connaissaient par cœur. Je ne savais pas de quoi ils parlaient. Là, j'ai senti un danger. J'ai remué mes lèvres pour faire croire que je savais. Et très vite, j'ai appris les leçons, les prières du Nouveau Testament. J'ai appris vite car j'avais peur mais aussi parce que j'aimais ça. J'ai appris que si je faisais mes prières, je pourrais demander à Jésus tout ce que je voulais. J'avais beaucoup de choses à lui demander. C'était le seul avec qui je pouvais parler. Je me disais qu'il allait me ramener à la maison. J'adorais Jésus et les prières. Mais à l'église, j'ai appris que les Juifs avaient tué Jésus. Donc je me suis dit que Mémère avait raison de détester les Juifs. Alors j'ai commencé à détester les Juifs moi aussi. Je suis devenue très antisémite. C'est à ce moment là que j'ai perdu mon identité. Mais je continuais de penser qu'un jour, papa et maman viendraient me délivrer des coups de Mémère.

Une année est passée comme cela. Puis c'était le jour de mon anniversaire, le 23 février. J'étais sûre que j'aurais une surprise de papa et maman, qu'ils allaient m'envoyer une carte avant de venir me voir. Sur la carte, il y aurait écrit ''Nous t'aimons. Papa et maman''. Mais il n'y a pas eu de surprise. Le soir, j'ai sentie des larmes qui montaient. Mais je me retenais car je n'avais pas le droit de pleurer. Mémère se rendait compte de quelque chose. Elle m'a demandé ce que j'avais, mais je ne pouvais pas répondre, sinon j'allais éclater en sanglots. Lorsqu'elle m'a demandé pour la troisième fois ce que j'avais et que je n'ai toujours pas répondu, elle m'a giflée tellement fort que j'ai cru que ma tête allait se détacher de mon corps. Là, je me suis mise à pleurer, là j'avais le droit. Et ça m'a fait du bien. Quand j'ai pu respirer à nouveau, j'ai expliqué à Mémère que c'était mon anniversaire, que j'avais neuf ans. Elle m'a répondu : ''Et alors ? Je ne suis pas ta grand-mère, je ne suis pas ta mère et tu arrêtes avec ces bêtises là!'' A ce moment, j'ai compris qu'il n'y avait jamais eu d'erreur. Je me suis sentie réellement abandonnée et j'ai compris que je ne reverrai jamais ma famille. Je savais que papa ne viendrait pas, mais j'ignorais pourquoi.

''La guerre était terminée, mais je restais abandonnée''

Trois années ont passé. Toute ma belle enfance a été abîmée. Pendant tout se temps j'ai caché que j'étais juive aux soldats allemands du village, à Mémère, à l'école, au catéchisme. Moi non plus je ne savais plus qui j'étais. Puis la guerre s'est terminée. Les soldats allemands se sont sauvés du village. A la place sont arrivés des soldats américains. Il y a eu un sentiment de joie dans le village. Tous les villageois sont sortis en même temps que les tanks arrivaient. Tous jouaient de la musique – c'était interdit pendant la guerre – tous dansaient, chantaient, s'embrassaient. Les cloches de l'église sonnaient. C'était une joie indescriptible. Mais pour moi, c'était trop dur. Je me disais que la guerre était terminée mais que ça ne faisait aucune différence pour moi. Je restais abandonnée. J'ai ressenti que j'étais la petite fille la plus misérable du monde et la plus sale. J'étais sale, car dans la maison de Mémère je ne me lavais pas. Pour me laver, je devais aller à la cave, dans le noir, où il y avait les souris. Comme j'en avais peur, je me lavais seulement le visage pour partir le plus vite possible. J'ai attrapé la gale. Le médecin a dit que c'était une maladie très contagieuse. Mémère est devenue rouge de honte et de colère. Mais elle ne m'a pas frappée. Elle m'a dit qu'une bête me mangeait de l'intérieur. ''A partir de maintenant, tu n'as plus le droit de t'approcher de moi et tu me dégoûtes''. Quand j'ai entendu ça, j'avais tellement envie d'être dans les bras de maman ! Seuls les enfants peuvent supporter de telles choses, très dures, car il n'y a pas de vices chez eux. A partir de ce moment c'était très difficile pour moi. Je n'aimais plus Mémère. Je préférais quand elle me donnait des coups car au moins, quand elle me frappait, elle me touchait, c'était un contact.

''Tout le monde a été assassiné parce que nous sommes Juifs''

Six mois après la fin de la guerre, cela faisait quatre ans que j'étais chez Mémère. Un jour normal à l'école, la directrice est entrée en classe et a dit : ''On demande Paule Szenker dans le couloir''. J'étais morte de peur. Je pensais que Mémère m'abandonnait et qu'elle allait me frapper. J'ai regardé dans le couloir. Et j'ai vu papa. J'ai sauté dans ses bras. Papa tremblait, il pleurait. Il m'embrassait et me serrait dans ses bras. J'ai été prise de panique. Je pensais que c'était un rêve, que j'allais bientôt me réveiller et que papa allait disparaitre. Tout le monde nous regardait. Tout le monde pouvait voir que j'avais un papa.

Je suis revenue à la maison avec papa. Rien n'avait changé. J'ai retrouvé mon piano. J'ai ouvert le couvercle et caressé les touches. Puis j'ai demandé où était maman. Mon père m'a raconté : ''Il n'y a plus de maman, il n'y a plus de grand-père et de grand-mère des deux côtés. Il n'y a plus d'oncles, de tantes, plus de cousins et de cousines. Tout le monde a été assassiné parce que nous sommes Juifs''. J'avais l'impression qu'il ne me restait plus personne pour m'aimer. Mais il m'a dit que j'avais beaucoup de chance car j'avais retrouvé mon papa. ''Claude et Nicole sont en vie, on va bientôt les retrouver. Isaac aussi''. A ce moment là, j'ai entendu un langage nouveau : Auschwitz, Birkenau, Treblinka, camp de la mort, extermination, chambre à gaz, four crématoire. C'est un ami de mes parents qui revenait d'Auschwitz qui m'a tout expliqué. Il m'a dit que si j'étais vivante, je devais en porter la responsabilité, donc tout savoir.

Je ne sais pas comment j'ai réussi à me construire après tout ça. C'est le sentiment de haine qui m'a aidé. La haine contre les Juifs – à cause de ce qu'ils ont fait à Jésus – contre moi. Lorsque la guerre s'est terminée, la Shoah est entrée en moi. Pour moi la Shoah a commencé en 1945.J'ai compris que papa avait signé pour me cacher, pour me sauver. J'ai compris que mon père m'avait toujours aimé lorsque j'ai reçu le dossier de la DDASS il y a trois ans. Au bas du dossier, il y avait sa signature. C'est ce qu'il a fait par amour pour nous.

Le silence s'est installé. On n'échangeait rien. Chacun restait dans sa haine. Ce qui était encourageant, c'est que c'était partout la même chose. On avait le sentiment que l'on ne devait pas parler, ne pas partager. Je me sentais coupable d'être vivante. J'avais 12 ans, je me sentais seule, je ne savais pas à qui parler. Claude et Nicole sont revenus. Ils ne m'ont pas reconnue. Ils n'ont pas compris ce qui leur arrivait. Il a fallut des années pour réapprendre à revivre comme des frères et sœurs. Mais ça ne revient jamais car nous n'avons plus de souvenir d'enfance, nous n'avons pas de complicité. Mais on s'aime beaucoup.

''Sur mon vêtement, c'était l'étoile de la honte, de la peur, et au bout, de la mort. Sur l'avion, c'était l'étoile du drapeau d'Israël, l'étoile de David, de l'avenir et de la vie''

Plus tard, je me suis mariée et j'ai eu un fils et une fille à Paris. Avec mon mari, on ne parlait jamais du passé. Son père n'était pas revenu d'Auschwitz. Puis un jour, j'ai entendu à la radio qu'il y avait une grande tension entre Israël et ses voisins. Mais cela ne m'intéressait pas. Le mot ''Israël'' me faisait peur, tous mes problèmes revenaient avec lui. Le lendemain, tous les journaux titraient sur Israël. J'ai été prise de panique. J'ai regardé sur une carte où se trouvait Israël. J'ai vu un tout petit point et autour, tous les pays arabes. Je me suis dit que s'il y avait la guerre, ce petit point allait disparaitre. Et je me suis réveillée. Il y a eu un véritable tremblement de terre en moi. Tout ce que j'avais rejeté, ce que je ne voulais pas être – j'étais toujours catholique – me revenait en pleine figure. Je voyais que du sang juif allait encore couler, qu'on allait reparler de la Shoah, des cadavres. J'ai compris que, que je le veuille ou non, je faisais partie de ce peuple et que j'avais le même destin. Un matin, j'ai entendu que la guerre avait éclaté. Au même moment, je me suis dit que je ne voulais pas rester en France, que ce n'était pas mon pays. Le sixième jour, le petit point est resté sur la carte. C'est ce qui m'a donné envie de venir en Israël. Un dimanche matin, je vais à l'aéroport d'Orly pour regarder l'avion d'El Al. Sur la queue de l'avion, j'ai vu l'étoile jaune de David en bleu et blanc. C'était comme un éclair, j'ai revu mon étoile de David jaune et noire. Sur mon vêtement, c'était l'étoile de la honte, de la peur, et au bout, de la mort. Sur l'avion, c'était l'étoile du drapeau d'Israël, l'étoile de David, de l'avenir et de la vie.

Je me suis dit que malgré tout ce que j'avais vécu – la haine, le rejet, le désespoir, l'amour pour Jésus – je restais quand même une fille d'Israël. C'est comme cela que j'ai retrouvé mon identité, après 25 ans de haine. J'avais 34 ans. Je suis arrivée en janvier 1970 par bateau avec mon mari et mes deux enfants. On avait un espoir immense. Je savais que je ne me trompais pas. Quand je suis arrivée au port et que j'ai regardé mon pays, je me suis dit que je revenais à la maison. J'ai tout de suite éprouvé un amour tellement grand pour ce petit pays ! Aujourd'hui, cela fait quarante ans que nous sommes là. J'ai toujours le même amour pour Israël. Je n'ai pas d'autre pays, d'autre drapeau. Malgré tous les problèmes de ce pays, je m'y sens exactement comme dans les bras de mon papa. Je ressens une grande protection. Cela me parait tellement évident d'être juive, israélienne et sioniste. Mon frère aussi est venu habiter en Israël, après la guerre d'Algérie. Nicole a préféré rester en France.

''Raconter mon histoire est un moyen de faire revivre ma famille''

Ceux qui nous ont caché ont pris des risques gratuitement. C'étaient des gens simples qui partageaient le peu qu'ils avaient avec des enfants qui n'étaient pas les leurs, au risque de leur vie. En France, il y a eu plus de collaborateurs que de Justes. Ils étaient moins nombreux, mais ont vaincu le mal. Aujourd'hui, leurs noms figurent à Yad Vashem et au Panthéon.

La Shoah ne reviendra jamais. Car les Juifs ont un pays, Israël. Nous avons un pays, une armée qui défend ce petit point sur la carte pour que la Shoah ne revienne jamais. J'aimerais transmettre un message pour Yom Hashoah. On a voulu nous assassiner, mais finalement, nous sommes là. Les derniers survivants doivent se dépêcher de témoigner car après nous, la Shoah ne sera enseignée que dans les livres et les musées. C'est notre devoir de témoigner. Au début, je trouvais que c'était très dur de raconter. Mais c'est aussi un moyen de faire revivre ma famille. Cela fait maintenant sept années que je raconte mon histoire. Je pensais que ce qui m'était arrivé n'intéresserait personne car je n'ai pas été dans les camps. J'avais l'impression que je n'avais pas assez souffert pour avoir le droit de raconter. Mais les enfants qui ont échappé à la mort ont eux aussi une histoire.

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