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La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 02 juillet 2014 a 14:54



L’Aliya n’était pas pour les Juifs américains.
1948-1952.

Malgré les appels de Ben Gourion, peu de sionistes américains iront en Israël
rejoindre les survivants de la Shoah.

par Marc-André Charguéraud




Trois ans et demi après la création de l’Etat d’Israël, Ben Gourion, son président, est amèrement déçu. Il écrit le 24 septembre 1951 à Bernard Rosenblatt, un vétéran du sionisme : « J’ai mentionné dans mes déclarations aux dirigeants du sionisme américain ma déception que pas même cinquante d’entre eux n’aient émigré en Israël depuis que l’Etat a été créé ». Un chiffre insignifiant pour les Etats-Unis, un pays où vivent 5 600 000 Juifs, la plus grande communauté juive du monde.

Ben Gourion avait espéré que de nombreux Juifs américains, dont la grande majorité avait montré leur attachement indéfectible au sionisme, viendraient avec enthousiasme participer à la construction de l’Etat d’Israël. Pour renouer avec leur terre ancestrale, pour retrouver leurs racines culturelles et religieuses, pour contribuer à la survie d’un Etat menacé. La grande majorité des Juifs américains n’étaient-ils pas d’ardents militants sionistes ? N’appartenaient-ils pas à une communauté qui par son engagement politique et sa générosité financière avaient rendu possible la création d’Israël ?

Ben Gourion est angoissé par la faiblesse numérique de la population juive d’Israël. Le 1er septembre 1949, il lance un appel à l’American General Federation of Labour : « Aujourd’hui il ne se trouve en Israël que 900 000 Juifs et notre prochaine tâche ne sera pas plus aisée que la création de l’Etat d’Israël. Elle consiste à faire venir tous les Juifs en Israël (…) Nous appelons principalement les jeunes des Etats-Unis et des autres pays à nous aider à accomplir cette mission. Nous demandons aux parents de faire venir leurs enfants ici. Même s’ils refusent de nous aider, nous amènerons ces jeunes en Israël, mais nous espérons que cela ne sera pas nécessaire ».

Cet appel teinté de menace lui vaut une volée de bois vert. Joseph Proskauer, président de l’American Jewish Committee, écrit le 5 octobre 1949 à Ben Gourion : « Pour des raisons évidentes, des gens comme moi ne peuvent pas demander des contributions financières à des Américains si une partie de ces fonds est utilisée pour réaliser un but aussi anti-américain que l’émigration de tous les Américains (juifs) vers Israël ». Proskauer avait déjà prévenu Israël au début mai 1949 : « Nous avons certainement le droit de décourager avec vigueur toute propagande israélienne pour l’émigration d’Amérique…»

De son côté Daniel Frisch, président de la Zionist Organisation of America, déclare à un rallye sioniste en octobre 1949 : « Les Juifs d’Amérique sont partie intégrante de la communauté américaine. Leur foyer est en Amérique. Pour eux, la création d’Israël, c’est la réalisation historique des aspirations du peuple juif…» En d’autres termes, ne demandez pas aux Juifs d’Amérique de venir en Israël, ils sont très heureux chez eux, Israël ne leur est pas destiné.

Les dirigeants israéliens restent tourmentés. En décembre 1949 à l’occasion de la célébration du millionième immigrant juif, le Jewish Morning Journal rapporte une déclaration d’Eliahu Dobkin, le responsable de l’immigration à l’Agence juive. Il parle « avec amertume des Juifs d’Amérique et des autres démocraties occidentales ». D’où va venir le second million d’Israéliens ? Pour Dobkin, il ne faut pas compter sur les pays arabes ni sur ceux derrière le rideau de fer. « Quant aux Juifs américains ce sont des sionistes philanthropiques. Ils ne pensent pas au sionisme pour eux-mêmes, la renaissance du pays, ce n’est pas pour eux, c’est pour les autres ». Il reflète ainsi l’opinion de leaders israéliens lorsqu’ils déplorent l’indifférence des Américains pour l’Aliya. Toutefois, Dobkin se trompe en ce qui concerne les Juifs de l’Europe communiste et des pays arabes.

La déclaration Dobkin est elle aussi mal reçue. Un officiel explique que pour les Américains « non seulement il n’y a aucune raison qu’ils partent de leur pays, mais même la suggestion qu’ils immigrent en Israël leur semble insultante et même pire elle est ressentie comme de la propagande destinée à jeter un doute sur leur loyauté envers leur patrie ».

Les mois passent et les autorités israéliennes restent inquiètes de la faiblesse de la population juive du nouvel Etat. Lors d’une réunion des ambassadeurs en fin juillet 1950, Moshe Sharett, le chef du Département politique de l’Agence juive, expose la problématique : « Si nous n’augmentons pas notre population, nous ne serons pas à même de maintenir notre position et de la développer dans les domaines économique et culturel (…) Il ne fait aucun doute que nous devons faire quelque chose, même si la majorité des Juifs doit rester dans la Diaspora ». Sans le dire expressément, Sharett pense lui aussi à l’importance politique primordiale d’une population juive plus nombreuse face aux millions d’Arabes palestiniens.

Pourquoi des sionistes américains auraient-ils émigré en Israël, alors que de nombreux dirigeants juifs des camps de Personnes Déplacées dans les zones d’occupation alliées en Allemagne ont finalement opté pour aller aux Etats-Unis plutôt qu’en Israël ? L’historien Yehuda Bauer remarque à ce sujet la dichotomie qui existe dans les camps de Personnes Déplacées entre l’enthousiasme des sionistes qui encouragent l’Aliya mais qui finalement préfèrent émigrer à l’Ouest. Cette tendance se retrouve surtout parmi les dirigeants de ces camps. Peu d’entre eux allèrent en Israël et y restèrent.  Lorsque le camp de Bergen-Belsen ferme en juin 1949, le Docteur Hadassah Bimko et son mari Josef Rosenfeld, figures emblématiques parmi les survivants, ne sont pas allés en Israël mais se sont établis à New York.

Du fait de leur position et de leurs relations, ces chefs ont pu choisir le pays de leur immigration. La plupart optent pour les Etats-Unis. La « patrie juive » ne leur est pas destinée. Pour eux comme pour les Américains, c’est un lieu de refuge pour la grande masse des Juifs persécutés auxquels l’Occident a refusé tout choix. Les Juifs français n’ont pas d’autre langage. Comme l’écrit André Kaspi : « La création de l’Etat d’Israël est maintenant une nécessité reconnue dans tous les milieux de la communauté française, même si nombreux sont ceux qui estiment que l’Etat nouveau servira de refuge aux personnes déplacées de l’Europe centrale et orientale, pas aux Français ». En France, la plupart des Juifs continuent de voir dans la République leur foyer national : « La Palestine ? Je savais à peine où ça se trouvait, reconnaît Simone Veil. C’était peut-être un foyer pour les autres Juifs. Pas pour nous ».

Le deuxième million de Juifs, si essentiel à la consolidation et même pour certains à la survie d’Israël, arrivera de l’Europe communiste et des pays musulmans d’Afrique du Nord et du Moyen Orient. Ce seront des réfugiés de pays où la vie leur a été rendue insupportable. Ils fuient les persécutions et les pogroms, abandonnant tout. Les sionistes occidentaux ne ménageront pas leur peine pour les encourager, les aider financièrement et les protéger politiquement. Mais à quelques exceptions près, ils ne viendront pas sur place les épauler et participer aux batailles pour la pérennité du nouvel Etat.


Notes

GANIN Zvi, An Uneasy Relationship, American Jewish Leaders and Israel, 1948-195, University Press. Syracuse, 2005, p. 138.
2 GOLDIN, Milton, Why They Give : American Jews and their Philantropies, Macmillan, New York, 1976, p. 94.
En fait, seulement 1090 Américains émigrèrent en Israël entre 1948 et 1951.

3 GANIN, op. cit. p. 36.
4 IBID. p 39
5 IBID. p. 34
6 IBID. p. 41.
7 IBID. p. 83.
8 Plus d’un million de réfugiés juifs viendront de ces pays.

9 GOLDIN, op. cit. p. 84.
10 GANIN, op. cit. p. 60.
11 BAUER Yehuda, Jewish Survivors in DP camps. The Nazi Concentration Camps. In The Nazi Concentration Camps. Proceedings of the Fourth Yad Vashem International Historical Conference.Yad Vashem, Jerusalem, 1980, p. 503.
12 SHEPARD Ben, After Daybreak : The Liberation of Belsen, 1945, Jonathan Cape, London, 2005, p. 183.

13 KASPI André, Les Juifs pendant l'Occupation, Seuil, Paris, 1991,, p. 392.
14 WASSERSTEINn Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000, p. 102
15 Israeli Central Bureau of Statistics. Statistical Abstract of Israel, No 55. Le deuxième million est presque atteint en 1960 avec 1 911 000 Juifs.

La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 03 septembre 2014 a 12:05

Ces survivants de la Shoah dont
personne ne veut.
1945-1948

Les pays victorieux restent antisémites et refusent
d’ouvrir leurs portes aux survivants juifs


par Marc-André Charguéraud



Pendant les trois années qui ont suivi la victoire, seuls 12 000 survivants juifs ont été admis aux Etats-Unis, 3 000 en Grande Bretagne et pratiquement aucun au Canada. Ces chiffres sont ridiculement faibles, face aux 250 000 Personnes Déplacées juives (DP) qui croupissent dans des camps de fortune en Allemagne, la terre de leurs tortionnaires. S’y ajoutent les centaines de milliers de rescapés juifs des pays de l’Est, persécutés, victimes de pogroms et plongés dans la misère la plus abjecte. La plupart n’a qu’un rêve, fuir le plus loin et le plus vite possible.

C’est l’histoire peu connue d’un second « Abandon des Juifs ». Aucune action importante de sauvetage ne fut engagée par les pays alliés pendant la guerre. Dans les années qui ont suivi la Libération les pays victorieux auraient pu au moins ouvrir généreusement leurs portes aux survivants juifs. Il n’en a rien été.

Malgré les problèmes de reconversion de l’industrie militaire à la production civile, ces pays ont largement ouvert leurs portes aux immigrants étrangers pendant cette période. Quelque 190 000 sont arrivés aux Etats-Unis, plus de 200 000 en Grande Bretagne et quelques dizaines de milliers au Canada. Aussi inconcevable que cela paraisse, Washington accorde une priorité à des dizaines de milliers d’Allemands ethniques et Londres laisse entrer 10 000 anciens Waffen SS. Les anciens ennemis obtiennent des priorités que l’on refuse aux Juifs. Le slogan « tous sauf des Juifs » s’applique de nouveau. Des mesures d’exclusion dignes du Troisième Reich resurgissent. N’est-il pas inadmissible, après la victoire de mai 1945, de constater que la prise de conscience des exterminations en masse des Juifs n’a pas fait cesser l’antisémitisme. Qu’on en juge !

Généreux, le Président Truman décide en décembre 1945 que les DP’s seront prioritaires à l’immigration aux Etats-Unis. Un geste d’une rare hypocrisie. L’immigration reste soumise aux sacro-saints quotas de 1924. « Les quotas étaient calculés sur l’origine nationale et reposaient sur la notion de suprématie de la population nordique, ce qui ressemblait à s’y méprendre à l’idéologie nazie de l’aryanisme. Le Reich poussait dehors les Juifs pour la même raison qui rendait les Américains peu disposés à les recevoir », écrit l’historien Henry Feingold.

La recette est simple. Les quotas sont calculés sur les origines nationales de la population résultant du recensement de 1890, alors que les millions de « Slaves » de l’Est de l’Europe ne sont arrivés aux Etats Unis qu’au tournant du siècle. Résultat le quota n’admet que 6 524 Polonais par an. Or en septembre 1947, 140 000 DP’s sont Polonais. Un Polonais doit donc attendre en moyenne 10 années pour obtenir un visa américain. Désespérant !

Truman, avec un œil sur les élections à venir, est en parfaite symbiose avec l’antisémitisme d’une majorité d’Américains. En 1944, 1945 et 1946, trois grandes organisations patriotiques très influentes, les Filles de la révolution américaine, la Légion américaine et les Vétérans des guerres étrangères exigent l’interdiction totale de l’immigration aux Etats-Unis pour les prochains cinq à dix ans. Plus spécifique, une enquête Gallup en août 1946 trouve que 72% des personnes interrogées sont contre l’admission d’un plus grand nombre de Juifs. Une série d’enquêtes posent la question : « Avez-vous entendu des critiques ou des discussions contre les Juifs au cours des six derniers mois ? Oui 46% en 1940, 52% en 1942, 60% en 1944 et 64 % en 1946 ».

En Grande-Bretagne, la politique se résume à un double refus à l’arrivée des Juifs. D’abord « pour ce qu’ils sont » leur race, leur religion, leur comportement. Ensuite « par ce qu’ils font », leur désir d’aller en Palestine et la nécessité pour eux de s’opposer violemment aux Anglais qui les en empêchent. On peut lire dans un rapport de la Commission royale sur la population présenté début 1945 : « L’immigration en masse dans une société aussi établie que la nôtre ne peut être bienvenue sans réserve que si les immigrants sont de bonne facture humaine, et ne sont pas empêchés par leur religion ou leur race de se marier avec la population locale et de s’assimiler à elle ». Le mot « juif » n’est pas prononcé, mais lorsque l’on parle de sélection par la race et la religion, l’antisémitisme n’est pas loin.

Plus direct, dans un mémorandum présenté au Cabinet en novembre 1945, le ministre de l’Intérieur J. Chuter Ede conclut que « l’admission de nouveaux groupes de réfugiés, dont de nombreux seraient des Juifs, pourrait provoquer de fortes réactions de certains segments de l’opinion publique. Il y a aussi le risque d’une vague de sentiments antisémites dans ce pays ». En mars 1947, un haut responsable britannique en Autriche illustre cette politique de façon brutale et définitive : « Il nous semble plus simple et plus efficace de recruter les DP sans prendre la nationalité en compte, sauf que nous devons exclure les Juifs (…) du fait de l’opposition de l’opinion publique chez nous ».

Cette opinion publique réagit très vivement aux confrontations entre Juifs et troupes britanniques en Palestine. Des représentants de la communauté juive anglaise expriment leur consternation : « Même les observateurs les plus cyniques et les plus pessimistes n’auraient pas pu imaginer que l’Angleterre serait balayée par des accès d’antisémitisme aussi brutaux que ceux dont nous avons été témoins au cours des douze derniers mois (1946-1947) ». Pas étonnant dans ces conditions que le Jewish Chronicle de Londres écrive en mars 1946 : « Un des phénomènes les plus étonnants de notre époque est que le martyre juif, au lieu d’attirer la sympathie et la réparation universelle, a provoqué une nouvelle avalanche de sentiments antijuifs ».

Au Canada le refus d’admettre des réfugiés juifs relève de l’antisémitisme le plus primaire. En septembre 1945, A.L.Jolliffe, directeur de l’immigration, rappelle la politique raciste canadienne sans prononcer le mot de « Juif ». « Les lois canadiennes sur l’immigration prévoient une discrimination suivant la race et la classe sociale. Une certaine forme de discrimination ne peut être évitée si l’immigration doit être effectivement contrôlée pour éviter la création au Canada d’un groupe de plus en plus important d’une race non assimilable. L’interdiction de l’entrée des immigrants appartenant à une race non assimilable est nécessaire ». Sur le terrain, M.C. Bordet, major canadien responsable de camps de DP’s en Allemagne, applique cette politique. Pour lui, les Juifs « ont le plus droit à notre sympathie, mais sont certainement les personnes les plus indésirables comme immigrants ».

Une enquête de 1946 révèle que 61% des personnes interrogées sont opposées à toute immigration. Plus révélateur encore, une autre enquête la même année porte sur les « nationalités » auxquelles l’immigration au Canada doit être refusée. En tête se trouvent les Japonais, immédiatement suivis par les Juifs pour 50% des réponses. Surprenant et indigne, l’Allemagne de la Shoah, l’ennemi de l’Occident, n’occupe que la troisième place avec seulement 33% d’opinions négatives. Pas étonnant que le pays reste fermé à l’arrivée de DP juifs.

L’Occident n’a pas voulu prendre en compte pour les DP juifs « leur passé horrible, leur présent invivable et leur futur incertain ». Pendant la guerre les Alliés ont justifié leur inaction devant le massacre des Juifs en prétextant que l’information leur manquait et qu’ils s’employaient avec tous les moyens dont ils disposaient à détruire les criminels nazis. Mais maintenant, les Alliés savent qu’un génocide d’une ampleur encore inconnue a eu lieu et ils sont les maîtres du monde. Pourquoi avoir attendu trois années pour adopter une politique d’immigration plus libérale ? Une éternité pour ceux qui vivent dans des conditions indignes et qui appellent au secours. Les démocraties pouvaient-elles se résigner et admettre une nouvelle vague d’antisémitisme incontrôlée ?


André Charguéraud

Notes

1. WASSERSTEIN Bernard, Les Juifs d’Europe depuis 1945, Calmann Lévy, Paris, 2000, p. 51. BAUER Yehuda, Jewish Survivors in DP camps. The Nazi Concentration Camps. In The Nazi Concentration Camps. Proceedings of the Fourth Yad Vashem International Historical Conference, Yad Vashem, Jerusalem, 1980, p. 503. CESARINI David, Dir. Justice Delayed, London, 1990, p. 80. De mai 1945 à mai 1948.

2. PROUDFOOT Malcolm J. European Refugees 1939-1952 : A Study of Forced Population Movements, London, 1957, p. 239, 339, 341. DP’s en Allemagne, Autriche et Italie.

3. Titre de l’ouvrage de référence de David WYMAN couvrant la période 1940-1945.

4. DIVINE Robert, American Immigration Policy, 1924-1952, Yale University Press, New Haven, 1957, p. 193. Immigrants sous quota pour les années 1946, 1947 et 1948. WARHAFTIG Zorach, Uprooted, Jewish Refugees and Displaced Persons After Liberation , New York, 1946, p. 189. Cesarini, op. cit. p. 4 et 134. ABELLA Irving, PROPER Harold, None is too many : Canada and the Jews of Europe, 1933-1948, Lester & Orpen Dennys Publishers, Toronto , 1983, p. 218.

5. DINNERSTEIN Leonard, Ammerica and the Survivors of the Holocaust, Columbia University Press, New York, 1982, p. 249. Allemands ethniques (Volksdeutsche) qui vivaient dans les provinces annexées par le Reich




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 03 décembre 2014 a 17:36

Les Français exemplaires
dans le sauvetage des enfants juifs.
1941-1945

La France laisse les autres pays très loin derrière elle.



par Marc-André Charguéraud


La France, « un pays exemplaire dans le sauvetage des enfants juifs », n’est-ce pas une affirmation paradoxale et provocante ? La rafle du Vél d’Hiv à Paris, les 16 et 17 juillet 1942, au cours de laquelle 4 000 enfants sont arrêtés par la police de Vichy et plus de 3 000 sont partis vers les camps d’extermination, nous rappelle les errements inexcusables du pays. Peut-on passer sous silence le crime du gouvernement français qui, pendant l’été 1942, déporte d’un territoire non occupé par les Allemands 500 enfants juifs vers la mort ? Certes non, mais les statistiques sont là et elles classent l’infamie. Malgré ses comportements odieux, la France se place de loin au premier rang des sauveteurs. Qu’on en juge !

En Europe continentale (hors URSS) environ 10% à 15% seulement des enfants juifs ont survécu à la Shoah. Ce pourcentage s’établit à 12,5% aux Pays-Bas et atteint 65% en Belgique et 86% en France. Si la « catastrophe » hollandaise s’était produite en France, ce ne sont pas 11 600 enfants juifs de France qui seraient partis pour toujours mais 73 500, près de sept fois plus ! Les arguments ne manquent pas, mais en aucun cas ils ne peuvent expliquer une différence aussi considérable. Citons-en deux qui ont été souvent mentionnés.

Le régime d’occupation allemand en Hollande ne fut-il pas infiniment plus sévère qu’en France où un gouvernement national est resté en place ? En même temps, l’on blâme, à juste titre, ce gouvernement d’avoir aidé, sans la moindre retenue, les nazis à déporter les Juifs. Ce qui est décrit comme un avantage pour la France devient un handicap. L’argument d’un pays plat en Hollande, où il est difficile de se cacher, alors que la France offre les refuges de ses montagnes et de ses campagnes, est faible. Pendant la guerre, 80% des Juifs en France vivent dans les grandes villes.

Une seconde série de chiffres montre que les résultats comparés entre la France et la Hollande sont très largement indépendants des
contraintes nationales de chaque pays. Ils confirment l’exemplarité des Français dans le sauvetage des enfants. En Hollande, en pourcentage
de leur population initiale respective, presque deux fois moins d’enfants que d’adultes ont survécu, ce qui semble logique étant donné la plus grande vulnérabilité des enfants. En France, c’est le contraire : le pourcentage d’enfants déportés est près de deux fois inférieur à celui des adultes.

Des chiffres remarquables, car, partout où Hitler possède le pouvoir, sa politique est la même. Il sait que la jeunesse est l’avenir d’un pays, d’un groupe social. Il déclare : « Dès l’instant où j’ai la jeunesse avec moi, les vieux peuvent aller moisir au confessionnal. Mais la jeunesse, c’est autre chose, c’est moi que cela regarde ». Et Adolf Eichmann, le chef de la section juive de la Gestapo, transpose cette politique en demandant que tous les enfants juifs soient liquidés, car « ils constituent sans exception un matériau biologique précieux ». Ailleurs en Europe, ces enfants ont été de loin les victimes innocentes les plus nombreuses. Persécuter, torturer, puis massacrer un peuple, c’est un crime inqualifiable. Mais s’attaquer en priorité aux enfants dépasse l’horreur. Les nazis l’avaient décidé.

Qu’en France le pourcentage d’enfants envoyés vers les camps de la mort ait été deux fois plus faible que celui des adultes a eu une conséquence capitale que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Europe. Environ 10 000 enfants sont restés seuls en France sans leurs parents déportés et presque tous assassinés.

Dix mille enfants sans parents, abandonnés, qui ont besoin pour échapper à la Gestapo d’être cachés, logés, nourris et aimés par des dizaines de milliers de gens de bonne volonté. Le problème des enfants prend alors une autre dimension et nécessite la mise en place en France d’une importante logistique pour les prendre en charge. Elle a été assurée avec courage et persistance par des œuvres juives clandestines dont un nombre important travaillait avec le soutien de l’Union générale des Israélites de France (UGIF) et de groupes caritatifs chrétiens. Ce sont ensuite de nombreuses organisations et familles chrétiennes ou laïques, parfois juives, qui ont accueilli ces enfants dans la durée.

Cette tâche est rendue particulièrement difficile en France où près de 75% des Juifs sont « classés » par les autorités allemandes d’occupation comme étrangers, ou apatrides. Il y a ceux qui viennent d’arriver, ceux qui sont naturalisés de fraîche date et même leurs enfants, qui, nés en France, sont bien Français, mais sont classés par les nazis dans la catégorie des étrangers. Les adultes sont trahis par leur accent, les enfants suivent le sort des parents. La plupart parlent encore yiddish en famille. Une fausse carte d’identité ne suffit plus à protéger l’enfant esseulé dont le regard s’anime au moindre propos en yiddish. Aux Pays-Bas, les Juifs étrangers ne sont que 16%, ce qui simplifie largement le problème qui vient d’être décrit.

Georges Garel, figure emblématique du réseau clandestin de l’Oeuvre de secours aux Enfants (OSE), décrit le vif sentiment de solidarité qui anime des Français pour le sauvetage des enfants : « L’enthousiasme et la foi des uns, l’expérience et la clairvoyance des autres, alliés à la générosité constante de l’Amérique n’auraient pas suffi à la tâche, si de toute part sur le sol français épuisé par la guerre n’avait jailli vers nous un élan spontané de la population française ».

Cet « élan spontané », ce sont des institutions souvent religieuses, parfois laïques et surtout de très nombreuses familles qui l’accomplissent. C’est là que ces milliers d’orphelins ont vécu des mois, parfois des années. Ces institutions, ces familles, c’est le dernier maillon du sauvetage, le maillon permanent. Héberger un enfant, c’est un acte généreux en ces temps de disette. S’il est juif, c’est aussi une décision courageuse qui met volontairement l’institution ou la famille hors de la légalité avec toutes les conséquences graves que cela implique à l’époque.

Pour un enfant caché, ce sont au moins deux, mais plus souvent quatre, cinq ou six personnes qui sont impliquées. Les orphelins juifs entrés en clandestinité avoisinent les 10 000, c’est donner l’importance du nombre de sauveteurs. Aux 2 693 Français ayant reçu du Yad Vashem le titre de Justes parmi les nations pour avoir sauvé un ou plusieurs Juifs, il faudrait d’après l’historien Lucien Lazare ajouter de 5 000 à 10 000 Justes supplémentaires.

L’historien israélien Asher Cohen a montré que « l’histoire du sauvetage est plus composée de faits individuels que de l’action des institutions. C’est l’addition de milliers d’histoires particulières qui n’ont pas été enregistrées et ne laissent le plus souvent de traces que dans la mémoire individuelle. Ce serait manquer à la vérité historique de ne pas en faire état parce qu’elles n’ont pas laissé de traces dans les archives ».

Le devoir de reconnaissance s’impose. Avec les années qui passent et l’information qui disparaît, ce devoir ne peut plus être individuel, il doit être global, pour les dizaines de milliers de personnes qui ont œuvré pour sauver les enfants.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 03 mars 2015 a 15:17

Les « silences » de l’Eglise suédoise.
1939-1944.


par Marc-André Charguéraud





La politique suivie par l’Eglise luthérienne suédoise qui regroupe 95% des Suédois se résume dans une déclaration de son chef l’archevêque Erking Eiden. Le 16 décembre 1942, le leader œcuménique protestant anglais William Paton lui demande d’appeler le peuple allemand à protester contre la persécution des Juifs. Eiden refuse. Il répond : « en ce qui concerne les pays neutres comme la Suisse et la Suède, je crois qu’il vaut mieux que nos voix soient conservées pour être utilisées plus tard, lorsque la guerre arrivera à son terme. Je puis vous assurer que ma prise de position n’est pas dictée par la lâcheté, mais par un désir honnête d’être un instrument de réconciliation et de bonne volonté ».

Plusieurs fois sollicité personnellement d’intervenir, il résiste à tout engagement. En février 1943 William Temple, l’archevêque de Canterbury, demande à Eiden de suivre l’Eglise d’Angleterre qui en appelle à la « conscience chrétienne en Allemagne ». Eiden refuse, arguant que cela ne servirait à rien. Il ajoute : « Il est très déprimant d’être incapable de rien pouvoir entreprendre d’utile en la matière».

Eiden est allé plus loin. Au début de l’année 1942, les Allemands s’attaquent violemment à l’Eglise luthérienne norvégienne. Dans la population et la presse suédoise le ton monte contre l’Allemagne. Eiden intervient pour calmer les esprits. Il écrit le 22 janvier 1942 : « La situation est vraiment très sérieuse. Je pense que c’est un devoir patriotique pour chacun de nous de peser ses mots avec la plus grande attention…. »

Au printemps 1944, des centaines de milliers de Juifs hongrois sont déportés vers la mort. La victoire alliée se profile et les Suédois ne craignent plus une attaque allemande. Bien que tardivement, Franklin Roosevelt et Anthony Eden, suivis par le Vatican et le Comité International de la Croix-Rouge, demandent au Régent Horty d’arrêter la déportation des Juifs hongrois à la mort. Le roi de Suède Gustaf V, dans un message daté du 30 juin, se joint à eux. Isaac Herzog, rabbin en chef de Jérusalem, demande à Eiden de faire une déclaration publique sur la situation en Hongrie. Per Anger, l’attaché politique de la Légation suédoise à Budapest, lui demande d’en appeler directement aux évêques protestants hongrois. Imperturbable, Eiden télégraphie à Herzog le 24 juillet qu’il a décidé de ne pas lancer d’appel.

Pourtant Eiden a eu très tôt des informations directes et fiables sur le génocide. La Svenska Israelmissionen (SIM), créée à la fin du XIXème a pour but de convertir les Juifs au luthérianisme. L’organisation est présente en Europe occupée et suit de près le sort des Juifs en Pologne. En novembre 1940 Birger Pernow son directeur écrit : « Devant nos propres yeux, il semble que l’ensemble de la population juive d’Europe est condamnée à la destruction ».

Dans son rapport annuel de 1939 on peut déjà lire « Combien des quelque 3,5 millions de Juifs vivent encore dans ce pays n’est pas connu. Ceux qui sont morts du fait de la guerre et des opérations de « nettoyage » se comptent certainement en centaines de milliers ». Un an plus tard le rapport annuel a prédit la fin de la communauté juive en Europe. « S’il ne se produit pas un changement dans une direction positive rapidement, il est probable que la communauté juive polonaise est condamnée à mourir. Il en est de même pour ceux qui sont déportés dans ce pays… »

Si quelques doutes subsistaient dans la conscience de Eiden, ils sont balayés lors d’une visite en Allemagne en novembre 1942. Il y rencontre Otto Dibelius, un dirigeant de l’Eglise confessionnelle, qui lui donne des détails explicites sur la politique « d’élimination systématique des Juifs » suivie par les Allemands. L’information est parfaitement sûre : un agent clandestin de l’Eglise s’est infiltré dans la SS et a assisté au processus de mise à mort.

Eiden en sait suffisamment pour intervenir et condamner. Mais pour lui mélanger politique et christianisme est une abomination. Il écrit à ce sujet : « En ce qui me concerne j’ai essayé dans mes prédications d’éviter la politique et je me suis concentré sur les questions religieuses chrétiennes (…) Je regrette que des discours politiques soient donnés pendant les sermons, qu’ils servent un pays ou un autre. Les pays sont des pécheurs comme les individus. Seul Dieu peut les juger ». Une profession de foi bien pratique qui lui sert d’alibi pour se taire.

Comme l’Eglise confessionnelle allemande, Eiden ne tolère pas le racisme nazi qui met en cause les fondements de la foi chrétienne. En 1941, il se rend compte de l’importance de cette attitude inadmissible dans de larges cercles des fidèles. Il écrit : « Ce qui me heurte profondément ce sont les attaques personnelles et virulentes de mes propres collègues. Malheureusement il semble que les attitudes pronazies ne sont pas rares parmi le clergé ». Au début 1942 il admoneste un prêtre qui se défend d’être antisémite mais se dit simplement intéressé « en biologie raciale ». Eiden lui dit : « La haine raciale est un crime contre le christianisme. Je dois clairement critiquer les actes antisémites car ils sont en conflit avec notre Seigneur ».

La situation se complique pour Eiden lorsque des publications importantes de son Eglise justifient leur soutien à l’Allemagne en faisant un amalgame entre Juifs et Soviets. Le Göteborgs Stifts-Tidning, le journal du diocèse de la seconde plus grande ville de Suède, argue que Hitler est un bon chrétien, il critique les valeurs démocratiques et compare le bolchevisme avec le judaïsme. Eiden ne le désavoue pas. Il partage avec presque tous les Suédois une hostilité profonde envers l’URSS. A l’intérieur de l’Eglise, le bolchevisme sans dieu est considéré comme la principale menace contre l’Europe chrétienne. Et pour Eiden l’Allemagne est un rempart contre ce péril. Il écrit en août 1943 à Georges Bell, l’évêque anglais de Chichester, qu’il sous-estime la menace bolchevique. « Avec la plus grande angoisse possible, j’observe que les Anglais et les Américains ne gardent pas leurs yeux ouverts sur le danger mortel du bolchevisme ».

Il ne faut pas oublier que la vie culturelle et intellectuelle suédoise reste dominée par l’influence et les valeurs allemandes. Les dirigeants religieux suédois entretiennent des rapports personnels et institutionnels étroits avec leurs contreparties allemandes. En 1934, Eiden accepte de devenir le président de l’académie Luther à Sonderhausen. Il le restera jusqu’en 1943. Il sera accusé de permettre aux nazis d’utiliser sa présence à fin de propagande.

Prudent, Eiden se rappelle que le financement de son Eglise est assuré par un vote du parlement. Il s’aligne sur la politique de la Suède dont il est un fonctionnaire. Or le gouvernement estime que l’information sur la destruction des Juifs constitue une menace potentielle pour sa sécurité. Les officiels craignent en septembre 1942 que les Allemands mécontents des rapports de la presse suédoise soient conduits à une invasion allemande, peut-on lire dans un rapport interne. La politique gouvernementale est ne pas confirmer, ni dénier les rapports alliés, polonais ou juifs. Les autorités masquent ce qu’elles savent en utilisant un langage délibérément imprécis ou des déclarations constatant que des preuves irréfutables n’existent pas.

Ces excuses sont loin d’être convaincantes. Eiden ne court pas les mêmes dangers que les dirigeants religieux d’Allemagne et des pays occupés qui, même si ce fut très insuffisant, ont dénoncé les excès nazis envers les Juifs. Il ne prend pas le leadership moral en public alors que sa position lui en donnait l’autorité. L’historien suédois Steven Koblik affirme qu’une déclaration claire et directe d’Eiden dénonçant les massacres aurait eu un effet dramatique en Allemagne comme dans les pays occidentaux. Sa parole, comme non-belligérant, non-juif et germanophile n’aurait pas pu être ignorée. Pusillanime, il resta silencieux.




Les uns ont prédit la Shoah dès 1938, les autres espéraient encore en 1944.
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 04 mars 2015 a 08:59

Les uns ont prédit la Shoah dès 1938,
les autres espéraient encore en 1944.

par Marc-André Charguéraud





En août 1942, Gerhart Riegner, le représentant à Genève du Congrès juif mondial, informe les Occidentaux de la « catastrophe » qui s’abat sur les Juifs. En décembre, les Alliés dénoncent les exterminations en masse et profèrent des menaces à l’encontre des dirigeants nazis. Bien plus tôt, dès 1938, des hommes bien placés avaient déjà annoncé la Shoah. Ils n’avaient pas été entendus. Plus tard, en 1943/1944, alors que l’histoire estime que le génocide était connu, des personnalités juives, qui vivaient alors des moments angoissants, n’étaient pas conscients que la mort attendait la plupart des déportés.

Ces aspects de l’histoire de la Shoah font l’objet des quelques témoignages qui suivent. Ils sont en décalage avec l’histoire telle qu’elle s’est aujourd’hui forgée à partir « d’informations reçues ». Trop souvent des historiens ont sélectionné parmi les informations de l’époque celles qui confirment la vision de l’histoire telle qu’elle s’est établie depuis. Ces témoignages en contrepoint sont importants. Ils montrent que, pendant cette période, il existe des lectures contradictoires des événements. Pour comprendre l’attitude des intervenants devant l’adversité, il convient d’en tenir compte.

Il faut prêter attention aux propos prémonitoires de Raymond Geist, diplomate américain en poste à Berlin, lorsqu’il écrit le 5 décembre 1938 : « Les Juifs en Allemagne sont condamnés à mort et leur exécution se fera lentement, mais trop rapidement probablement pour que le monde puisse les sauver (...) Les démocraties européennes ont perdu la partie à Munich et la solution finale se prépare lentement. Les années devant nous verront une grande bataille, dont le sort déterminera celui de la civilisation pour des siècles. »

En termes mesurés, Georges Duhamel, le grand écrivain, ne dit rien d’autre. Au cours de l’été 1938 il avertit : « Pour l’observateur attentif et impartial, il semble bien que l’Allemagne ait entrepris l’abaissement, puis l’extermination et en définitive l’extirpation totale de l’élément israélite. »

Visionnaire, Walter Gerson, un dirigeant de la communauté juive de Dantzig, écrit à la Pentecôte de 1939 : « Savez-vous ce que la guerre veut dire pour nous ? Ce sera une catastrophe comme nous n’en avons jamais connue. Les nazis vont tuer des millions de Juifs et du fait de leur brutalité et de leur détermination, nous n’avons aucun moyen de les en empêcher. » En octobre 1939, Richard Lichtheim, l’homme de l’Agence juive à Genève, prévoit que « sous le régime nazi, (en Pologne) deux millions de Juifs vont être anéantis avec autant de cruauté, peut-être même plus, que le million d’Arméniens exterminés par les Turcs pendant la Première Guerre mondiale ».

Pendant les premiers mois de 1940, une série d’éditoriaux prophétiques ont tiré le signal d’alarme. Elias Newman écrit avec une exactitude terrifiante dans le magazine Friends of Sion de mars 1940 : « Après la dernière guerre mondiale, trois millions de Juifs se sont retrouvés mendiants; avant que cette guerre ne se termine, sept millions seront des cadavres ». Nahum Goldmann, président du Comité exécutif du Congrès juif mondial, dans un article de juin 1940, prédit : « Si la situation continue, la moitié des 2 000 000 de Juifs de Pologne seront exterminés dans l’année qui vient. » Le Newark Ledger, le 7 mai 1940, estime que cinq millions et demi de Juifs sont dans la détresse et que nombre d’entre eux sont condamnés à périr.

Autant d’avertissements qui laissent le public anglo-saxon sceptique, mais qui ne doivent pas être ignorés aujourd’hui, car ils font partie du contexte historique de l’époque. On croit par ailleurs qu’en 1943 tous les dirigeants juifs sont conscients du sort qui les attend s’ils sont déportés vers l’Est par les nazis. Ici également, de nombreux témoignages montrent que la réalité est beaucoup plus nuancée. Aussi surprenant que ce soit, de grands témoins sous-estiment , parfois même méconnaissent la tragédie en cours.

Comment est-il possible que David Rapoport, le patron du Comité de la rue Amelot, puisse demander avant son départ de Drancy à son ami Georges Wellers que l’on avertisse les organisations juives en Pologne pour l’aider à son arrivée ? « Pour un homme averti il était absurde (au cours de l’été 1943) de penser que l’on pouvait secourir un Juif envoyé à Auschwitz. » Un collaborateur de Rapoport, Henri Bulakwo, qui est déporté le 18 juillet 1943, évoque la nuit de son départ : « Avions-nous des informations précises sur notre destination ? Non ! En aurions-nous eues que l’on n’y aurait pas cru. »

La réflexion de Julie Cremieux-Dunand sur les prisonniers de Drancy va dans le même sens. « Les émotions successives tendent les nerfs à un tel point que les internés finissent par être contents de partir (...) Partir, ne plus rester à Drancy. On reviendra peut-être d’une déportation, tandis qu’ici c’est la mort à petit feu. »  Ils ne réalisent pas que la mort attend ceux qui partent.

Georges Wellers, une des personnes juives les mieux informées à l’époque, lorsqu’il fut déporté de Drancy à Auschwitz le 30 juin 1944 affirme « d’une façon catégorique qu’il n’avait (en juin 1944) aucun soupçon concernant l’assassinat systématique auquel étaient voués en réalité les Juifs au bout du voyage en déportation ». « On savait que la radio anglaise racontait les horreurs des chambres à gaz et d’autres moyens d’extermination des Juifs, mais on ne pouvait y croire. On prenait les choses pour des exagérations de la propagande anglaise et on n’y prêtait pas grande attention », ajoute Wellers. Claude Bourdet, un résistant juif, témoigne : « Sans doute, si nous avions connu l’étendue de la “solution finale”, il aurait fallu le crier plus fort dans la presse clandestine. Mais « je ne le savais pas en arrivant au camp de Neuengamme en juin 1944 et mes camarades de camp ne le savaient pas non plus ».

En Belgique on observe la même incrédulité. Dans un tract distribué le 3 septembre 1944, jour de la Libération de Bruxelles, Monick Wolman, responsable de la section juive du parti communiste, écrit : « Nous attendons passionnément la défaite définitive des bandits hitlériens afin de revoir le plus rapidement possible les 30 000 Juifs déportés de Belgique. » Quelques semaines plus tard, l’initiative du Congrès juif mondial tentant au travers de canaux diplomatiques d’échanger des citoyens allemands internés en Belgique contre des Juifs déportés à Auschwitz illustre le fait que les survivants des persécutions antijuives escomptaient ou espéraient le retour des déportés.

La réalité historique de la guerre souvent perçue pendant et juste après les événements, reste celle d’une persécution et non de l’extermination. Après la guerre, Wellers confirme qu’en plus de ceux déjà cités,« de très nombreux témoignages de rescapés des camps (...) affirment avec une unanimité impressionnante que ni en 1942, ni en 1943, ni en 1944, ils ne pensaient que la déportation signifiait un arrêt de mort ».

« Il est naïf de sélectionner rétroactivement parmi les milliers de nouvelles, de rumeurs, de faits de propagande de guerre contradictoires, les informations conformes à la vérité finalement établie en 1945 à l’ouverture des camps », écrivent les historiens Marrus et Paxton. Il convient d’aller plus loin en montrant que « cette vérité » postérieure aux événements déforme l’histoire, si elle ne prend pas en compte l’ensemble des réalités vécues.




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud /L’archevêque Stepinac et le génocide en Croatie. 1941-1942.
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 15 juin 2015 a 19:42

L’archevêque Stepinac
et le génocide en Croatie.
1941-1942.

Un « bienheureux » pour Rome,
un complice du massacre pour les Serbes orthodoxes.

par Marc-André Charguéraud



Le mouvement ultranationaliste Oustacha a été créé en 1930 par Ante Pavelic. Il s’illustre dans le terrorisme à Marseille le 9 octobre 1934 en organisant un attentat où périssent Alexandre 1er de Yougoslavie et Louis Barthou, ministre français. Son objectif est de libérer la Croatie de l’oppresseur serbe orthodoxe et de créer un état purement catholique. Il atteint dans une grande mesure son but après l’arrivée des Allemands à Zagreb le 10 avril 1941. Des « libérateurs » qui permettent le 15 avril à Pavelic, surnommé le Poglavnik, de prendre de pouvoir sans le moindre fondement juridique.

Pavelic ne perd pas de temps pour légiférer. Dès le 17 avril 1941, une ordonnance déclare « passible de la peine de mort toute personne qui, de quelque manière que ce soit, viole ou a violé l’honneur et les intérêts vitaux du peuple croate ou l’existence de l’Etat indépendant de la Croatie ou le pouvoir étatique, même si l’acte n’était qu’à sa phase préparatoire ». Elle est complétée par un décret du 30 avril sur la protection « du sang aryen et de l’honneur du peuple croate » et rappelle les droits de la race supérieure et les devoirs des races inférieures, les Serbes, les Juifs et les Tziganes. Les Juifs doivent porter l’étoile jaune et les Orthodoxes le brassard bleu.
Un état catholique dirigé par un fervent catholique met fin à la domination des Serbes. L’euphorie du moment rend l’Eglise catholique aveugle. Elle se compromet en approuvant le nouveau dictateur qui arrive dans les fourgons de la Wehrmacht et vient de promulguer de scandaleuses lois comparables à celles des nazis à Nuremberg. Alojzije Stepinac, archevêque de Zagreb et président de la Conférence épiscopale, demande dans une lettre pastorale du 28 avril aux fidèles de collaborer pleinement à l’action de leur « guide ». Il appelle l’Eglise catholique à prier pour le nouvel Etat et aussi pour que le Seigneur emplisse Ante Pavelic d’un esprit de sagesse. Stepinac confirmera régulièrement sa confiance en Pavolic. Le 18 mai 1941, il organise une rencontre avec Pie XII. Le pape insiste sur le fait qu’il reçoit Pavelic « simplement comme fils de l’Eglise ». De son côté Pavelic déclare que « le peuple croate désire que sa conduite et sa législation s’inspirent entièrement du catholicisme ».

Le 23 mai, Stepinac intervient en termes généraux dans une lettre au ministre de l’Intérieur. On y lit : « Chaque jour nous voyons la proclamation de nouvelles ordonnances (…) qui prennent pour cible et inculpent des personnes innocentes. Retirer aux personnes de nationalité étrangère toute possibilité de sauvegarde, les marquer d’un signe honteux, ce n’est ni humain, ni moral ».

Fin juin 1941, le génocide commence, car c’est bien de cela qu’il s’agit. En cinq mois des centaines de milliers de Serbes orthodoxes et 26 000 Juifs sont assassinés par des bandes d’Oustachis. C’est « le règne du carnage (…) les hommes sont égorgés, assassinés, jetés vivant du haut des falaises (…) dans la ville de Mostar elle-même, ils sont attachés par centaines, emmenés dans des wagons et tués comme des bêtes », rapporte l’évêque de Mostar, Alojzije Misic.

Ce génocide a commencé avant le début de la Shoah en Europe et ne résulte pas de pressions du Reich. C’est une décision purement croate. Berlin n’a jamais ordonné d’assassiner les orthodoxes. Pendant ces mois particulièrement meurtriers, ni Stepinac, ni Pie XII n’ont dénoncé ces massacres entre chrétiens.

Le Vatican fut timoré. Les instructions que Mgr. Giuseppe Maglione, le secrétaire d’Etat, donne à l’abbé Ramiro Marcone, l’envoyé à Zagreb de Pie XII, en témoignent. « Lorsque l’occasion se présente, vous devez essayer de recommander la modération en ce qui concerne le traitement des Juifs résidents sur le territoire croate, confidentiellement et toujours de manière à ce qu’un caractère officiel de la démarche ne puisse pas nous être attribué ». Alors que Pie XII apprend que des franciscains, dont l’ordre dépend directement de lui, participent aux égorgements des quelque 40 000 orthodoxes et juifs au camp de Jasenovasc, il n’intervient pas.

Stepinac attend la fin novembre 1941 pour se manifester. Le 20 novembre 1941, à l’issue de la Conférence des Evêques qu’il préside, il écrit au Poglavnic : « L’Eglise doit condamner tous les délits et excès dus à des éléments irresponsables et à des jeunes sans expérience, et exiger le plein respect de la personne humaine, sans distinction d’état, de sexe, de religion, de nationalité ou de race. Il n’est pas acceptable de persécuter les Gitans et les Juifs parce qu’ils sont supposés être de race inférieure ».

La protestation n’est pas à la hauteur du drame. Au-delà des centaines de milliers d’orthodoxes assassinés, autant ont été forcés de fuir le pays et autant n’ont survécu que grâce à une conversion au catholicisme, forcée la plupart du temps. Elle est dénoncée par la BBC dans une émission du 16 février 1942 : « Autour de Stepinac, on commet les atrocités les plus horribles. Le sang fraternel coule en ruisseaux (...) Les orthodoxes sont convertis par la force au catholicisme, et nous n’entendons pas la voix de l’archevêque prêcher la révolte ».

On remarque que dans leurs interventions Maglione comme Stepinac ne citent pas les Serbes orthodoxes comme s’il s’agissait d’un cas à part moins sérieux. Faut-il chercher l’explication dans le fossé profond qui sépare les catholiques des orthodoxes et parfois frôle la haine. Une déclaration de Stepinac le 28 mars 1941 peut donner ce sentiment. « Les Croates et les Serbes sont deux mondes différents, Pôle nord et Pôle sud, ils ne seront jamais capables d’être ensemble à moins d’un miracle divin. Le Schisme d’Orient est la plus grande malédiction en Europe, presque encore plus grande que le protestantisme. Ici il n’y a pas de morale, de principes, de vérité ou d’honnêteté ».

Dans un rapport au Vatican de 1943, Stepinac tente tardivement une justification des persécutions avec un sous-entendu de vengeance. « Si la réaction des Croates a parfois été cruelle, nous la déplorons et la condamnons. Mais il est hors de doute que cette réaction a été provoquée par les Serbes qui ont violé tous les droits du peuple croate au cours des vingt années de leur vie commune en Yougoslavie ».

En mars 1943, comme en avril 1941, Stepinac disculpe Pavolic. Il dénonce l’exécution d’orthodoxes passés au catholicisme, s’insurge contre l’internement d’innocents dans les camps de concentration, mais il termine : « Poglavnik, je suis sûr que de si injustes mesures ne sont pas de vous mais plutôt d’éléments irresponsables guidés par la passion et la cupidité ». En novembre 1943, il écrit à Pavelic : « Personne ne peut dénier les actes de violence et de cruauté qui ont été commis. Vous-même, Poglavnik, vous avez condamné ceux commis par les Oustachis et vous avez ordonné des exécutions du fait de leurs crimes. » Vos efforts pour assurer le règne de la justice et de l’ordre dans ce pays méritent d’être applaudis ».

Cette défense du dictateur n’est pas justifiable. Ce sont les lois scélérates promulguées par son gouvernement en avril 1941 qui ont ouvert juridiquement la porte aux massacres. Des exécutions de centaines de milliers de personnes ne peuvent être le seul fait d’éléments irresponsables. Et applaudir à l’ordre et à la justice dans un tel contexte révèle un parti pris certain.

Stepinac aurait dû suivre les mesures prises par l’évêque de Mostar, Alojzije Misic, en 1941 déjà. Epouvanté par les violences des Oustachis dans son diocèse, il interdit à son clergé de donner l’absolution à quiconque a massacré des Serbes. Pavelic, en fervent catholique, n’avait-il pas sa propre chapelle et ne recevait-il par régulièrement l’absolution d’un prêtre du diocèse de Stepinac ?

L’archevêque ressent le caractère ambigu de son attitude. Dès avril 1942, il explique à Stanislav Rapotec, un envoyé du gouvernement en exil, pourquoi il n’a pas rompu avec le régime de Pavolic. Il estime qu’alors il aurait été incapable d’aider qui que ce soit. La chose la plus importante était de sauver ceux qui pouvaient l’être. Il aurait pu se réfugier dans un monastère et être acclamé comme martyr à l’issue de la guerre, mais cela n’aurait pas amélioré les choses et aurait pu les rendre plus difficiles pour ceux qui avaient besoin d’aide ».

Il développe là un argument qui a été utilisé par de nombreux collaborateurs des Allemands qui ont en même temps assisté des personnes en danger. Il faut ici évaluer les poids respectifs que l’on donne à ces deux attitudes antinomiques et où la césure doit être placée. Pie XII et le Yad Vashem ont étudié le dossier à fond sur plusieurs années. Les positions des Catholiques et des Juifs éclairent ce dilemme.

Le cardinal Stepinac est béatifié le 3 octobre 1998. Jean-Paul II le décrit comme un martyr « qui a souffert des atrocités du communisme dans sa chair et dans son esprit ». Le pape rend hommage à celui qui refusa de prendre la tête d’une Eglise nationale comme Tito le lui demandait pour prix de sa liberté. « Il a préféré la prison à la liberté pour défendre la liberté et l’unité de l’Eglise ». Aucune référence n’est faite au caractère équivoque de son attitude pendant les années Pavolic. Cette période est ignorée, ce qui clot tout commentaire de Rome sur la « collaboration » de l’archevêque.

A deux reprises le Cardinal Stepinac a été proposé pour devenir « Juste parmi les Nations », une distinction donnée par le Yad Vashem aux non-juifs ayant sauvé des Juifs pendant la Shoah. Le sauvetage de 60 pensionnaires de la maison de retraite juive de Zagreb le 6 décembre 1943 est donné en exemple. Les autorités allemandes ont décidé de les déporter. Avec l’accord tacite des Oustachis, Stepinac les accueille dans des bâtiments de l’évêché. Malgré ce sauvetage les demandes de sa nomination sont rejetées. Une porte-parole du Yad Vashem, Iris Rosenberg, en donne une raison dans une lettre officielle : « Des personnes qui ont assisté des Juifs, mais qui simultanément collaboraient ou avaient des liens étroits avec un régime fasciste qui participa à des persécutions de Juifs orchestrées par les Nazis, peuvent être disqualifiées pour le titre de « Juste ». La balance a penché au désavantage du Cardinal.



Marc-André Charguéraud




La Shoah revisitee - Marc-André Charguéraud
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 08 octobre 2015 a 07:22

Voici le dernier texte de septembre publie par Marc-André Charguéraud.
l’Eglise Réformée de France est intervenue et a condamné les persécutions dont les Juifs furent les victimes.

La « main tendue »
des protestants français.
1940-1942





Bien que toujours insuffisant, le soutien aux Juifs de France de l’Eglise protestante de France prend une dimension exemplaire lorsque l’on sait que sur une population française de 42 millions d’individus, les protestants ne sont que 600 000. Au moment de la guerre, comme les Juifs, les protestants constituent une petite communauté qui reste difficilement acceptée dans une population dominée par le catholicisme romain. Elle vit socialement repliée sur elle-même. Les protestants partagent avec les Juifs une exclusion relative qui les rapproche. L’oppression dont les protestants ont été l’objet dans un passé pas si lointain est restée très vive dans leur mémoire, particulièrement en province.

Les protestants se sentent proches des Juifs. Le 26 mars 1941, le président la Fédération protestante de France, le pasteur Marc Boegner, président de la Fédération protestante de France, écrit au grand rabbin de France : « Notre Eglise, qui a connu jadis les souffrances de la persécution, ressent une ardente sympathie pour vos communautés ».  Même si les protestants n’ont pas toujours perçu l’ampleur prise par les persécutions dont souffrent les Juifs, ils saisissent mieux que d’autres ce qui arrive. Ils ouvriront leurs portes comme ils auraient voulu qu’on les ouvrît pour eux lorsqu’ils étaient eux-mêmes pourchassés. « Physiquement, verbalement, moralement, les Eglises protestantes sont aux côtés des opprimés, des persécutés et des victimes », écrit l’historien Philippe Bourdrel.

Immédiatement après la publication de la loi du 3 octobre 1940 sur le Statut des Juifs le pasteur Boegner proteste « auprès des collaborateurs les plus proches du Maréchal, et auprès de plusieurs ministres et de nombreuses personnalités ». Le même mois, une « Pastorale » réunit les pasteurs des Cévennes pour protester publiquement contre la promulgation de ce Statut. Puis Boegner se préoccupe des conditions déplorables d’internement des Juifs étrangers. Le 10 mars 1941, il rencontre l’Amiral Darlan et lui dit à propos des camps d’étrangers : « C’est une honte et cela fait à la France un tort immense à l’extérieur ». Et Boegner va lui-même sur place se rendre compte.

Dès octobre 1940, le Comité intermouvements auprès des évacués, (CIMADE) une organisation protestante, s’est déployé sur le terrain. Ses membres ont apporté des secours à ces dizaines de milliers de Juifs internés par Vichy. La CIMADE, écrit un historien, « a ouvert la voie à tout ce qui s’est fait par la suite pour aider les Juifs matériellement et moralement dans des conditions épouvantables ». Le père jésuite Pierre Chaillet regrette la présence insuffisante des organisations catholiques et écrit : « On constate douloureusement que l’œuvre d’assistance dans de nombreux camps d’internement et auprès des réfugiés est pour ainsi dire accomplie par les grands comités protestants et israélites ». ”

Le 26 mars 1941, après la première réunion du Conseil national de l’Eglise réformée, Boegner écrit au Grand Rabbin de France. Le Conseil « m’a chargé de vous exprimer la douleur que nous ressentons tous à voir une législation raciste introduite dans notre pays et à constater les épreuves et les injustices sans nombre dont elle frappe les Israélites français ». Il conclut : notre Eglise « a déjà entrepris et ne cessera pas de poursuivre ses démarches en vue d’une refonte indispensable de la loi ».

Les termes de la lettre de Boegner ont souvent été jugés comme trop modérés. Ils ont été cependant parfaitement compris par les contemporains comme une condamnation des lois antijuives. C’est ce qui compte. Dans Le Pilori, une feuille antisémite et pronazie, son éditorialiste s’enflamme. Sous le titre « Une lettre inadmissible du chef des protestants », il accuse : « En se faisant le défenseur des assassins du Christ, le pasteur Boegner a trahi la France et le Maréchal. Il mérite le sort des traîtres ». Cet article dénonciateur provoque la diffusion massive dans le public de la lettre du pasteur.

En même temps qu’il écrit au grand rabbin, Boegner s’adresse à l’Amiral Darlan, Premier ministre. Témoignant au nom du Conseil national, il dit toute l’émotion que ressentent les protestants « comme Français et comme chrétiens, pour une loi qui introduit dans notre législation le principe raciste et dont la rigoureuse application entraîne pour les Français israélites de cruelles épreuves et de poignantes injustices ». Boegner termine « en priant instamment (Darlan) d’examiner dès à présent une réforme du statut imposé aux Français israélites qui soit de nature à prévenir ou à atténuer de grandes injustices ».

De jeunes pasteurs, des étudiants de la Fédération Française des Associations Chrétiennes d’Etudiants (Fédé) et des équipiers de la CIMADE se réunissent les 16 et 17 septembre 1941 à Pomeyrol avec Visser’t Hooft et Madeleine Barrot. Ils veulent « rechercher ensemble ce que l’Eglise doit dire aujourd’hui au monde. »  Une série de « thèses » sont élaborées. On y lit que l’Eglise « élève une protestation solennelle contre tout statut rejetant les Juifs hors des communautés humaines. »  L’Eglise  « considère comme une nécessité spirituelle la résistance à toute influence totalitaire et idolâtre. »  Le langage est net et clair. Dans un premier temps ces thèses ne sont pas adoptées par l’Eglise protestante. Un groupe de protestants proches de l’Action française s’y oppose passionnément. Il faut attendre le synode national des Eglises réuni à Valence en avril 1942 pour que les instances dirigeantes du protestantisme se solidarisent avec les thèses de Pomeyrol. Entre temps ces thèses sont très largement diffusées, surtout en zone libre, mais également à Paris et à Genève.

Le 7 novembre 1941, une circulaire du secrétariat à la jeunesse et aux sports interdit l’accueil de jeunes étrangers, aryens ou non-aryens, dans les mouvements de jeunesse. Le pasteur Charles Westphal, président de la Fédération des étudiants chrétiens, s’insurge. Il écrit au secrétariat : « Nous avons le regret de devoir vous informer que les clauses restrictives que cette circulaire énumère sont inacceptables pour notre mouvement. » Quelques semaines plus tard, le pasteur Boegner, qui est aussi président du Conseil protestant de la jeunesse (CPJ), écrit une lettre de refus sans équivoque. « Les cinq mouvements qui constituent le CPJ sont et entendent rester ouverts à tous, sans distinction de race ou de nationalité, comme leur vocation chrétienne l’exige. » Il mentionne nommément les Juifs. Un acte de rébellion, de désobéissance d’une grande portée symbolique, même s’il s’agit d’une mesure antijuive plus vexatoire qu’oppressive.

Le 27 juin 1942, mandaté par le Conseil de la Fédération protestante de France, Boegner remet personnellement une lettre de protestation au Maréchal contre le port de l’étoile jaune imposé aux Juifs de la zone occupée. On y lit : « Ce port d’un insigne distinctif inflige à des Français une humiliation gratuite, en affectant de les mettre à part du reste de la nation (...) Aussi les Eglises du Christ ne peuvent-elles garder le silence devant des souffrances imméritées... »

Le 20 août 1942, Boegner écrit au Maréchal pour dénoncer la livraison aux nazis de Juifs de la zone libre. « … Viennent d’être livrés à l’Allemagne des hommes et des femmes réfugiés en France …dont plusieurs savent d’avance le sort terrible qui les attend (…) Je vous supplie, Monsieur le Maréchal, d’imposer des mesures indispensables pour que la France n’inflige pas à elle-même une défaite morale dont le poids serait incalculable ». Cette lettre paraîtra dans la presse et sera lue sur des radios étrangères. C’est l’époque des grandes rafles de Lyon organisées par Vichy et de l’accueil mémorable de centaines de Juifs en fuite par le petit village protestant du Chambon sur Lignon dans les Cévennes,

La lettre que René Gillouin écrit au chef de l’Etat reflète la position de nombreux protestants, même s’ils ne l’ont pas toujours exprimée. Elle est d’autant plus importante que ce fils de pasteur est un proche du Maréchal. Gillouin ne mâche pas ses mots. « J’ai honte pour mon pays de la politique juive (...) La radio de Vichy a annoncé comme imminente la liquidation de la totalité des biens juifs en France libre. Je vous dénonce cette opération. (...) La révocation de l’Edit de Nantes qui est restée une tache noire sur la gloire de Louis XIV apparaît désormais comme une bergerie à côté de vos lois juives .(...) Je le dis, Monsieur le Maréchal, en pesant mes mots, que la France se déshonore par la législation juive... »

Avec l’occupation de la zone libre en novembre 1942, l’heure des protestations publiques et de l’envoi de secours par les voies officielles sont dépassés. C’est dans la clandestinité que les protestants vont agir pour aider les Juifs à fuir et leur trouver un hébergement discret, assurant ainsi leur salut.


Marc-André Charguéraud




Des Juifs américains contre l’envoi de nourriture aux Juifs d’Europe. 1941
Posté par: gerard (IP enregistré)
Date: 05 juin 2016 a 00:50

Un titre qui nous semble aujourd’hui absurde et pourtant c’est ce qui est arrivé au nom d’une raison inacceptable.
André Charguéraud



Des orthodoxes sommés par le Congrès de

« cesser ce racket de colis qui nourrit la machine de guerre de Hitler »





C’est l’histoire incroyable et affligeante arrivée à des Juifs orthodoxes. Pendant l’été 1941, alors que les Etats-Unis sont encore neutres, ils envoient des colis de nourriture aux Juifs polonais enfermés et affamés dans les ghettos nazis. Une organisation dépendant du Congrès Juif Américain s’y oppose par la force.

Agudath Israel of America est une modeste organisation de Juifs orthodoxes très religieux. Ils estiment être des hommes que la providence a acheminés vers les côtes américaines dans le but d’aider leurs frères dans le danger. Des liens très forts les unissent aux Juifs d’une Europe de l’Est où vivent encore des membres de leur famille. Ils font parvenir régulièrement des colis aux ghettos polonais.

Pendant l’été 1941 ils sont forcés d’interrompre l’envoi de ces secours humanitaires. Le Joint Boycott Council, créé en 1933 par le Congrès Juif Américain (CJA), est passé à l’action afin que, dans une Amérique encore neutre, le blocus anglais du Reich soit strictement appliqué. Il installe des piquets devant les bureaux d’Agudath Israel pour, selon Joseph Tennenbaum, le président de l’organisation de boycottage, « faire cesser ce racket de colis de nourriture » et éviter « de nourrir la machine de guerre de Hitler ». Il ajoute : « Tout ce qui peut entraver l’effort de guerre britannique est contraire aux intérêts des Juifs ».

Tennenbaum ajouta l’invective au boycott. Il qualifie Agudath Israel « de mauvaise herbe malade, transplantée d’une terre étrangère dans l’environnement libéral américain ». De son côté Stephen Wise, le prestigieux président du Congrès Juif Mondial (CJM), veut à tout prix éviter « de tout mettre en danger du fait de ce misérable trafic ». Ces mots n’auraient jamais dû être prononcés, cette diatribe augure mal de l’union des Juifs d’Amérique à la veille de la Shoah.

Heureusement, sur place, confronté aux réalités, le docteur Abraham Silberschein qui dirige RELICO, l’organisme spécial d’assistance aux victimes de la guerre, créé par le bureau du Congrès Juif Mondial de Genève, ne tient pas compte du boycott. Il expédie discrètement 1500 colis par semaine vers les ghettos polonais jusqu'à la déportation et l’extermination de leurs occupants. Une misère étant donné les besoins vitaux des centaines de milliers de Juifs emprisonnés. Et pourtant, comme l’écrit Gerhart Riegner, le représentant à Genève du CJM, « cette activité n’était pas bien vue par les autorités du Congrès Juif Mondial à New York. Celles-ci sont intervenues à plusieurs reprises pour y mettre fin, puisque cette action était en contradiction avec le blocus économique des Alliés ».

A New York, le 1er mars 1943, le Congrès Juif Américain (CJA) réunit 37 000 personnes au Madison Square Garden aux cris de : « Arrêtez Hitler tout de suite ! » Les orateurs exigent l’envoi de nourriture et de médicaments dans les camps et ghettos sous contrôle nazi. Mais ils ajoutent immédiatement « tout en tenant strictement compte de la guerre économique conduite contre les Etats agresseurs ». Ils vouent eux-mêmes à l’échec leurs propres demandes. Cette politique ambivalente sera longtemps poursuivie par le CJA et son extension internationale le Congrès Juif Mondial (CJM).

Au cours de l’American Jewish Conference d’août 1943, le rabbin Abba Hillel Silver, le chef le plus radical du mouvement sioniste américain, est allé plus loin. Il estime que si l’on n’arrive pas à créer un Etat juif, il devient inutile d’essayer d’envoyer de la nourriture aux masses affamées des ghettos juifs. Pour lui, l’absence d’un Etat juif où se réfugier condamne les générations juives futures à d’autres camps de la mort. Les opérations de secours deviennent alors secondaires.

Plus tard les dirigeants du CJM comme du CJA ont modifié leur politique et interviennent pour demander au gouvernement des dérogations officielles au boycott, dérogations qui leur sont systématiquement refusées. Un exemple. Au cours d’un long entretien avec Breckenridge Long, du State Department, le 16 septembre 1943, Nahum Goldmann, un dirigeant du CJM et de l’Agence juive, demande au gouvernement américain d’accepter l’envoi de dix millions de dollars destinés à financer des secours alimentaires distribués par l’intermédiaire du CICR. Ce projet est rejeté. Pour le State Department « un tel projet détruirait l’efficacité du blocus allié de l’Europe (...) il contribuerait à l’effort de guerre nazi parce qu’aucun contrôle effectif n’existerait sur la distribution des colis ». Toujours la même demande, toujours la même réponse. Les dirigeants juifs ne sont-ils pas conscients qu’ils n’obtiendront aucune dérogation et qu’ils doivent agir autrement ?

Il faut attendre début 1944 pour que la situation se dénoue lentement. Le CJM demande au gouvernement un soutien massif pour le Comité International de la Croix-Rouge : « Des navires pour transporter des approvisionnements vers les camps d’internement (...), un assouplissement du blocus allié, des colis d’alimentation vers les camps de travail, des fonds alliés. » Ce programme met de longs mois à se réaliser. Ce n’est qu’à la fin de l’année, quelques mois avant la victoire, que d’importants approvisionnements alliés arrivent. Le chaos indescriptible qui règne alors dans ce qui reste du Reich rend problématique l’acheminement de ces secours arrivés si tardivement.

L’historien Naomi Cohen donne une explication à ce manque d’engagement de la communauté juive américaine. Pour lui, « la plupart des Juifs américains avaient accepté la position anglaise et américaine qu’il n’y avait réellement rien à faire pour sauver les Juifs sous la loi nazie, si ce n’était de gagner rapidement la guerre ». On était loin du militantisme des orthodoxes. « Lorsqu’il s’agit de sauver des vies juives, nous les rabbins n’avons pas le droit d’être incompétents. (...) Suivant les commandements de la Torah, nous sommes prêts à violer de nombreuses lois (...) pour sauver des vies », disait le Rabbin Eliezer Silver, fondateur du Vaad Hatzalah. Il n’a pas été suivi.





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