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L’ultra-orthodoxie face à l’histoire
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 22 novembre 2009 a 16:19

L’ultra-orthodoxie face à l’histoire

Par Shmuel Trigano


Chronique prononcée sur Radio J, le vendredi 31 juillet 2009.


Nous sortons de la période de deuil du mois d’Av. Entre le 17 Tamouz et le 9 Av, tout au long de l’histoire, se sont produites de nombreuses catastrophes. Je voudrais commenter une déclaration du leader spirituel du parti Shas, qui est en même temps une autorité en matière de droit halakhique, le Rabbin Ovadia Yossef.

Il déclare dans le journal Maariv que les victimes de la Shoa ont été “les réincarnations des âmes pécheresses issues des précédentes générations” et que la Shoah “comme toutes les calamités qui ont frappé le peuple d’Israël est rattachée au crime du Veau d’or. Les tragédies endurées à travers les générations, la Shoah, l’Inquisition, en font partie”. Il reconnaît que parmi les victimes de la Shoah, il y avait “des hommes bien. Mais ils ont été punis pour les fautes des générations précédentes. Tout le monde veut trouver une explication à la Shoah: malheur à nous qui avons péché. Il va sans dire que nous croyons à la réincarnation. La Shoah est la réincarnation de nos âmes. Notre maître, le Ari (Itzhak Louria) a dit qu’il n’y a aucune nouvelle âme dans notre génération. Toutes ont déjà existé avant de revenir dans ce monde”.

Outre leur caractère cinglant et attentatoire à la dignité des gens, ces propos laissent entendre une erreur doctrinale importante quant au judaïsme, dont les conséquences existentielles et politiques sont lourdes, notamment quand ils inspirent les milieux religieux. Plus grave: ils ont des effets directs, par le biais du parti Shas, sur la politique israélienne.

Trois erreurs doctrinales

Qu’est ce qui se dégage immédiatement de cette théorie? Trois idées étrangères au judaïsme qui, du point de vue de la pensée, n’est pas une auberge espagnole où chacun trouverait ce qu’il y apporte.

La plus puissante est l’idée chrétienne de “péché originel”, en l’occurrence, la faute du Veau d’or, dont les Juifs ne cesseraient de subir les conséquences, quoi qu’ils fassent et quelle que soit leur moralité et leur responsabilité. Ils ne pourraient rien faire par leurs propres actes pour s’en libérer (si ce n’est adhérer au Shas?).

La deuxième idée, qui en découle, et qui est le propre de l’islam, est celle de la fatalité, du “mektoub”. C’était écrit depuis le Veau d’or que l’Inquisition, puis la Shoa (et demain quoi?) devaient se produire. La condition juive est ainsi vouée à la passivité, à la souffrance et au martyre.

Enfin, la troisième idée est hautement problématique. Elle vient de la kabbale d’Itzhak Louria, par ailleurs un immense mystique: la thèse de la réincarnation des âmes. Or, cette thèse n’a aucune base, ni aucune source dans les textes du judaïsme ni aucune possibilité de se développer dans la cohérence intellectuelle de son système. Elle est par contre typique du bouddhisme et de sa philosophie du Karma, une doctrine qui ne peut admettre, ni concevoir, l’idée de création et qui est donc à l’opposé du monothéisme et de sa conception du temps. Le salut des âmes est trouvé dans l’immanence pour la philosophie du karma, au terme d’une très longue séquence temporelle (de réincarnations successives) alors qu’il est trouvé dans la transcendance et dans ce monde-ci dans le monothéisme, car contrairement au bouddhisme, la loi divine offre un moyen aux hommes de se refaire une âme. Il y a ici un paradoxe...

Si le rabbin Ovadia Yossef est un grand décisionnaire juridique, il est un penseur juif problématique. Or, la cohérence intellectuelle du judaïsme n’est pas moins importante que sa rationalité juridique. Contrairement aux idées reçues, le judaïsme n’est pas une orthopraxie aveugle et matérialiste. C’est aussi une pensée, sans être, en principe, une “orthodoxie”. Indépendamment de cette question, ses idées forment un système rationnellement cohérent sur le plan global du modèle de civilisation.

Les présupposés intellectuels du Rabbin Ovadia Yossef retentissent nécessairement sur l’esprit et la psychologie qui inspirent ses décisions en matière de halakha.

Responsabilité versus passivité

Il y a, à la base de cette perspective, une méprise patente sur le sens de la pensée prophétique, dont elle recommande implicitement: une confusion entre la responsabilité et la fatalité. Il est vrai que, face aux drames de l’histoire, les prophètes bibliques appellent Israël à examiner les fautes morales qui ont pu les provoquer. A leurs yeux, l’histoire du monde n’est pas sous l’empire de l’absurde et du hasard mais elle se déroule dans l’horizon de l’ordre de la création et de l’alliance sinaïtique. Tout désordre de l’histoire reflète un désordre de l’humain. L’ordre, cependant, n’est pas une assignation à un destin clos mais un horizon promis à travers la fidélité à l’alliance et à ses lois. L’homme est donc, en définitive (car il est néanmoins un être créé) le maître de son histoire: il peut y réparer ses erreurs, en s’efforçant d’ajuster sa vie aux normes de l’alliance. Le jugement des âmes est ainsi en suspens, c’est pourquoi le repentir et le pardon sont possibles.

Si l’on couple cette théorie avec celle de la réincarnation, l’appel à la responsabilité devient la soumission à la fatalité. C’est une idée fondamentalement étrangère à la pensée juive, j’entends à sa cohérence interne même si des Juifs ont pu la forger. En d’autres lieux, on parlerait d’hérésie théologique. Et l’on constate à ce propos combien le dédain des milieux ultra-orthodoxes pour la pensée juive peut avoir d’influences négatives sur la qualité de leur étude exclusivement talmudique.

Mais cette conception provoque des dégâts existentiels car elle encourage, sur le plan de l’individu et de la collectivité, une démission devant les défis de l’existence et une soumission au destin. Elle a des effets politiques car elle ne peut qu’être hostile à l’assomption de la souveraineté qui implique une attitude assumant la condition de sujet collectif et de volonté, et cette démission devant l’histoire, engendrant des catastrophes sans fin, définit bien la doctrine politique défaillante de l’ultra-orthodoxie et donc du Shas qui ambitionne d’être un parti de gouvernement.

Décidemment, la révolution mentale que fut le sionisme politique est encore à venir. Elle est commandée par le refus du destin et de la condition victimaire, couplé au projet volontariste et actif de rédimer le sort collectif du peuple juif.

A voir l’impact gravissime que l’ultra-orthodoxie a aujourd’hui sur le judaïsme, force est de constater que les Juifs ne sont pas encore sortis de l’aliénation... C’est comme si ils se mettaient dans la peau de victimes passives d’une catastrophe qui, dans ces conditions, ne peut que se produire.

Réveillons-les!


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