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Juifs, Chrétiens et Musulmans apres l'expulsion d'Espagne
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 08 septembre 2009 a 01:29

Juifs, Chrétiens et Musulmans apres
l'expulsion d'Espagne:
Le cas Nord-Africain


MiCHEL ABITBOL *



INTRODUCTION

Le 9 février 1616, on assista á la Haye á un spectacle peu commun, celui d'un convoi fúnebre juif, conduit en grande pompe par le Prince Maurice de Nassau, entouré de membres éminents de son Conseil d'Etat et des Etats-Généraux. Le notable honoré de la serte n'était pourtant ni une grande sommité intellectuelle ni méme un personnage natif de Hollande.
C'était tout juste un juif du Maroc, nommé Samuel Pallache qui, entre autres activités ténébreuses, faisait fonction d'agent du Roi du Maroc, Mawlay Zidan, aux Pays-Bas'. Venu aux Pays-Bas en 1608, Pallache avait mené á la Haye un véritable train d'ambassadeur, roulant carosse et se faisant appeler comte, disposant comme il se devait d'armoiries personnelles, representan! un écu ovale, chargé d'un lion á la criniére surmontée d'une couronne.

La chronique lócale a méme gardé le souvenir d'une violente altercation que Samuel Pallache avait eu avec l'ambassadeur d'Espagne, un jour que leurs carosses s'étaient rencontrés dans le Voorhoot. Les spectateurs hollandais de cet incident n'avaient pas, dit-on caché leur joie lorsqu'ils virent que l'ambassadeur espagnol n'avait pas eu le dernier mot.

Diplómate et trafiquant de génie, pour son compte propre et pour celui de ses nombreux commanditaires, mécéne pour les siens et corsaire toujours á l'affút de prises espagnoles, on attendait rien moins de ce sépharade haut en couleurs qui, comme un fait exprés avait pour lier on sort á celui des ennemis les plus implacables de la monarchie espagnole au xvii*"^ siécle —la Hollande, l'Empire Ottonnan et méme le Maroc ^.

Grande —tres grande méme— est la tentation d'expliquer le comportement de Pallache par ses antécédents familiaux, á savoir ses origines d'Exilé de l'Espagne. Mais au risque de nous décevoir, il semble que loin était de Pallache et des siens tout idee de... venger 92. Car, avant de se tourner vers le Maroc et la Hollande, Pallache avait travaillé avec pas moins de zéle pour le roi d'Espagne. Un service qui se prolongea pendant plus d'un quart de siécle —tres exactement de 1579 á 1608— période qu'il passa, en grande partie, en Espagne méme, en dépit de tous les interdits et de tous les dangers.

En fait, Samuel Pallache n'avait été ni le premier ni le dernier des megorashim á avoir maintenu des relations étroites avec l'Espagne. Les cas des Cansino d'Algérie est plus connu encoré, lis vivaient á Oran ou continuait d'évoluer une importante colonie juive, quasiment pendant toute la durée de l'occupation espagnole de cette ville.
La reprise des contacts entre megorashim d'Afrique du Nord et Espagnols avait commencé d'abord par étre des plus désastreuses. Elle avait eu lleu, aut tout debut du xvi^""^ siécle, lorsque le littoral atlantique et méditerranéen du Maghreb était devenu le théátre d'une gigantesque empoignade entre armadas ibériques et corsaires musulmans.
Les megorashim avaient en effet á peine foulé le sol nord-africain qu'ils furent rejoints par les troupes espagnoles du Cardinal Ximenes qui massacrérent les juifs d'Oran, de Bougie et de Trípoli entre 1509 et 1510.
Rappelons á ce sujet le récit de Joseph Ha-Cohen, l'auteur de La Vallée des Pleurs^: «En l'année 5269, c'est-á-dire en 1509, les serviteurs du rol d'Espagne marchérent contre Bougie en Afrique, s'en emparérent et en firent prisionniers tous les habitants. Les juif du pays, avec les exilés d'Espagne qui s'étaient ajoutés á eux, allérent également en captivité devant l'ennemi.
L'année suivante, les Espagnols marchérent de méme contre Tunis en Berbérie... Tous les juifs de la ville qui formaient une importante communauté, furent emmenés par l'ennemi qui les transporta á Naples, oü beaucoup moururent de misére et de chagrín dans cette année de désolation».-

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* Universidad Hebrea de Jerusalén.
' Sources inédites de l'Histoire du Maroc (ci-aprés S.I.H.M.), serie Pays-Bas, II. La Haye, 9-
2-1616, p. 623.

^ Sur ce personnage, on se reportera.
' HACOHEN, Joseph, La Vallée des Pleurs, édition frangaise établie par Julien Sée, rééditée
par J. P. Osier. París, Centre d'Études Don Isaac Abravanel, 1981, pp. 110-111.




Juifs, Chrétiens et Musulmans apres l'expulsion d'Espagne
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Date: 08 septembre 2009 a 01:42

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En 1535, ce fut au tour des Juifs de Tunis de subir le méme sort á la suite de la prise de la ville par Charles-Quint dont les troupes devaient déployer un zéle identique á TIemcen en 1541 puis á Mahdia en 1550": «Les Juifs étaient... en grand nombre á Tunis, rapporta Ha-Cohen. Les uns s'enfuirent dans le désert, oü consommés par la soif et la faim, réduits á la plus extreme détresse, ils se virent dépouiller par les Árabes de tout ce qu'iis avaient pu emporter et beaucoup d'entre eux périrent alors; les autres furent massacrés par les Chrétiens, lors de leur irruption dans la ville: d'autres encoré furent emmenés en captivité par le vainqueur, sans que personne ne vint á leur aide en ce jour de la colére divine... On les vendit, hommes et femmes, comme esclaves dans les contrées les plus diversas; mais á Naples et á Genes les communautés d'ltalie en rachetérent un grand nombre. Dieu s'en souvienne en leur faveur».

Les Juifs de TIemcen, raconte encoré Ha-Cohen, furent faits prisonniers par les Espagnols et vendus comme esclaves ^:

«Une partie d'entre eux —précise-t-il—furent rachetés á Oran et á Fez, mais d'autres se virent emmener captifs en Espagne, oü on les forgá d'abjurer l'Eternel, le Dieu d'Israel».

La peur des Chrétiens était telle qu'en 1578, les juifs du nord du Maroc instituérent un «purim» spécial appelé «Purim de los Christiaños— pour commémorer leur délivrance á la suite de la mort du roi du Portugal Don Sebastien, lors de la fameuse bataille des Trois Rois, á El-Ksar Kébir. Bien avant eux, les juifs d'Alger avaient institué un «Purim Edom», á la suite de l'échec de Charles-Quint devant Alger, en 1541 ^

Sans doute, ajouté au souvenir toujours vivace des affres de l'Expulsion, l'impact de ces atrocités ne pouvait-il laisser, en toute logique, que peu de place á des relations de confiance et d'amitié, entre Juifs et Chrétiens en Méditerannée occidentale. Toutefois, forcé est de constater que d'un cóté comme de l'autre, l'exclusion ne fut jamáis totale et qu'au plus fort des tensions et des hostilités, ii se trouva toujours des juifs pour coopérer avec les Espagnols et les Portugais comme si l'lnquisition et les ordres de conversión forcee des années 1492 et 1497 n'avaient jamáis existe. Un exemple assez étonnant de cette coopération, nous sera fourni par les relations établies entre Juif et Chrétiens dans le fronteiras portugaises du Maroc, au cours du xvi*""^ siécle.



JUIFS ET PORTUGAIS AU MAROC

Le Portugal fit ses debuts coloniaux en Afrique du Nord en s'emparant de Ceuta en 1415. Craignant la rivalité des Espagnols aux yeux desquels l'ancienne Mauritanie Tingitane n'était qu'une annexe territoriale de la Castille, les Portugais firent appel au milieu du siécle au Pape Nicolás V qui, en 1454, decida que Ceuta et les autres acquisitions portugaises, faites ou á faire, dans les lieux circumvoisins ainsi que la Cote d'Afrique depuis le Cap Nun appartenaient á la Couronne du Portugal.

Fort de cette reconnaissance, AlfonseV dit l'African envoya, en 1458, son armée et sa flotte s'emparer d'el-Qsar al-Sghir; en 1471, ce fut au tour d'Arzila de tomber sous le joug portugais; quelques mois plus tard, Tánger et Larache, évacuées par leur population, étaient conquises sans coup férir, tandis que dans le sud du pays, Azemmour et Safi se plagaient sous la protection des Portugais et reconnaissaient Alfonse V et son successeur Jean II comme leur suzerain ^

Au lendemain de la découverte de l'Amérique, Espagne et Portugal risquaient de s'affronter de nouveau sur les mémes routes d'expansion.
Aussi, á l'instigatlon du Pape, les deux adversaires allaient-ils finir par accepter de partager entre eux les régions du monde oü ils comptaient faire des conquétes. Ainsi, aux termes du traite de Tordesillas, signé le 7 juin 1494, l'Espagne reconnaissait une fois de plus les droits du Portugal sur le Maroc tout en se réservant le droit d'occuper une partie du littoral méditerranéen marocain —la región située entre Badis et Mélilla—, d'oú partaient les corsaires musulmans pour leurs raids sur la cote andalouse.
Ce fut chose faite, en 1508, et, l'année suivante, les deux royaumes ibériques signaient un nouvel accord —l'accord de Sintra—excluant le Maroc des visees espagnoles qui, pendant longtemps, allaient se porter sur le Maghreb central seulement.

L'expansion portugaise au Maroc atteignit son apogee sous Manuel 1er qui, en 1497, avait ordonné le baptéme forcé des Exilés espagnols qui avaient trouvé refuge dans son pays. Un grand nombre de oes «noveaux chrétiens» n'allaient pas tarder d'ailleurs á gagner les places portugaises du Maroc et d'Afrique, au cours des années suivantes: revenant sans probléme aucun á leur ancienne foi, ils furent appelés á jouer un role essentiel dans le développement et le maintien de rinfluence portugaise en Afrique du Nord au méme moment, iCi, á Lisbonne, rinquisition s'apprétait á frapper durement les Marranes.

De fait, les juifs participérent directement á la prise de Safi et d'Azemmour par les Portugais, respectivement en 1508 et en 1513. Conduits par leurs notables —les Adibe et Ben-Zamirrou— qui étaient d'origine castillane, ils firent preuve d'une grande loyauté vis-á-vis des Portugais, loyauté qui ne se démentit jamáis jusqu'en 1542, date de la perte de ces deux places par le Portugal. Ainsi, lorsque Safi fut attaquée et assiégée, en 1511, par des tribus environnantes —rapporte Hieronymo de Mendoga, l'auteur de Jornada de África (1607)—, les Ben-Zamirrou qui se trouvaient á Azemmour armérent, á leurs frais, deux frégates, avec 200 hommes —tous juifs—et entrérent de nuit á Safi, sans étre apergus des assiégeants °. En 1539, un autre juif d'Azemmour, Samuel Valenciano eut á jouer un role identique dans la défense de Safi contre les Chérifs sa'dides, si l'on en croit le chroniqueur espagnol, Diego de Torres^.

A Azemmour méme, le role militaire des juifs dans son occupations par les Portugais ne fut pas moins important, tant et si bien que Léon TAfricain les accusa d'avoir fait cause commune avec les Chrétiens, en leur ouvrant, en temps opportun, les portes de la ville ^°. En fait, il semble que leur action se soit bornee á ceci, qu'un de leurs dirigeeants, Jacob Adibe, «Portugais de nation, de ceux qui avaient quitté le Royaume», precise le chroniqueur contemporain, Damaio de Gois'\ alia prevenir le Duc de Bragance qui commandait le corps expéditionnaire portugais que la ville avait été évacuée par ses habitants musulmans. En échange, il obtint, pour lui et pour ses coreligionnaires, la protection des soldats portugais contre les piliards espagnols qui accompagnaient la flotte portugaise '^


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" Ibidem, p. 120.
= Ibidem, pp. 123-124.
' Sur les célébrations spéciales, voir ZAFRANI, H., Mille ans de vie ¡uive au Maroc, Paris, Maisonneuve et Larose, 1983, pp. 266-267.Sur l'histoire des Portugais au Maroc on se reportera notamment á LOPES, D., «Les Portugais au Maroc», fíevue d'Histoire Moderne, nouvelle serie, Vil!, 1939, pp.337-368, ainsi que le recueil d'articles de RICARD, R., Les Portugais au Maroc. Rabat 1937.

" Voir á ce sujet, S.I.H.M., Portugal, I, pp. 271-272: Lettre de Nuno Gato á Emmanuel 1er sur les conditions déla prIse de Safi, 3-1-1511; pp. 337-338; Lettre de Fernandes de Ataide á
Emmanuel 1er, 19-8-1512.

' TORRES, Diego de, Relation de ¡'origine des Chérifs et de l'Estat des Royaumes de Maroc, Fez et Tarudant, Traduit par le duc d'Angouléme (1636).

'° L'AFRICAIN, Jean-León, Description de l'Afrique, nouvelle édilion traduite de l'italien par A. Epaulard. Paris 1956, p. 126.
" Gois, D., auteur de «La chronique du Roi D. Manuel de Portugal», cité par RICARD, R., Les Portugais au Maroc de 1495 á 1521. Rabat, 1937, p. 108.
" TORRES, Diego de, op. cit., p. 22 ainsi que S.I.H.M., Portugal, 1, pp. 410-412: Lettre du Duc de Bragance á Emmanuel 1er, Azemmour 19-8-1512.

Juifs, Chrétiens et Musulmans apres l'expulsion d'Espagne
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Date: 08 septembre 2009 a 02:03

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Sans doute, cette attitude fonciérement bienveillante des Juifs vis-ávis des nouveaux maítres du Maroc atlantique fut-elle á l'origine des excellentes dispositions de Manuel 1er á leur égard, des dispositions qui ne manquent pas d'étonner, compte tenu des exactions dont eurent á souffir, á la méme époque, les Exilés d'Espagne refugies au Portugal.

Ainsi, par lettres-patentes du 4 mal 1509, ¡I promit aux juifs de Safi, «présents et á venir», de ne jamáis les expulser de la ville contre leur volonté et de ne pas les contraindre á embrasser de forcé le christianisme. Si quelques uns d'entre eux voulaient se convertir, de plein gré, les autorités les laisseraient vivre, selon la religión juive, jusqu'au jour de leur baptéme. En outre, si par raison d'Etat, les autorités étaient obligées d'éxiger leur départ de Safi, il leur serait accordé un délai de deux ans pour se préparer á cette échéance. A la date fixée, les juifs pourraient quitter la ville en emportant tous leurs biens et sans étre aucunement molestés '

Quelques mois plus tard, Emmanuel 1er nommait Abraham Ben Zamirrou grand rabbin de Safi, avec juridiction civile et criminelle sur les affaires juives de la ville; en 1514, Jacob Adibe obtenait des fonctions identiques á Azemmour tandis que les juifs de cette ville recevaient, entre autres priviléges, celui de ne pas payer comme impót, «plus d'une once par maison et par an, au prix de 320 reis l'once ainsi que nous l'avons accordé aux juifs de notre ville de Safi», pouvait-on lire dans un édit royal du 28 juin 1514 ^r


LES MEGORASHIM, INTERMEDIARES ENTRE CHRETIENS ET MUSULMANS

L'organisation des places portugaises du Maroc était essentiellement militaire. Mal acceptées par les populations locales et vivant en état de guerre permanent avec les rois wattasides de Fes et leurs rivaux, les shérifs sa'dides du Sous, elle recevaient presque tout leur ravitaillement du Portugal et d'Espagne, ainsi que d'autres provenances lointaines, ce qui donna lieu á un commerce assez riche auquel prirent part des trafiquants castillans, génois, français et juifs.

Ceux-ci parmi lesquels on comptait de nombreux megorashim comme les Ruti et Rózales sur lesquels on reviendra par la suite, étaient particuliérement actifs dans le traflc de produits destines aux comptoirs portugais d'Arguin sur la cote mauritanienne, á ceux d'Elmlna et d'Axem sur le littoral ghanéen ainsi qu'á Sao Tome OLÍ, tres tót, les Portugais avaient creé leurs premieres plantations de cannes á sucre. Le commerce juif portait notamment sur des produits textiles tres variés —a'ban ou haík-s, hambels ou couvertures de couleurs bariolées, bórdales ou tissu de cotón bleu foncé— qui étaient importes d'Angleterre ou manufactures dans certaines villes du Maghreb telles que Marrakech, Oran, TIemcen, Bougie et Tunis ^^

En 1512, Emmanuel 1er ordonna la fabrication de hambels á Safi méme. L'entreprise fut confiée á Méír Lévi ainsi que'á un membre de la famille des Ben Zamirrou qui travaillaient désormais pour le compte du Trésor Royal. Moins de deux ans plus tard, la fabrique de Safi avait, dans ses entrepóts, plus de 2000 piéces que les commergants juifs refusaient de livrer á la Casa da India, á destination d'Arguin, faute d'en avoir été payés á l'avance ^^. A la fin des années 20, la famile des Ben Zamirrou avait bel et bien le monopole du commerce des places portugaises du Sud avec les provinces marocaines qui étaient passées sous l'autorité des Shérifs sa'adides. Ces régions étaient particulérement riches en sucre que les commergants juifs —les Zamirrou mais aussi les Rózales et les Rute et les Cabesa— avaient l'habitude l'écouler en Angleterre, en échange des produits textiles'''.

L'influence des Zamirrou était telle que l'un deux, Abraham —appelé dans nos sources Raby Abrao— se vit octroyer le fermage des soldes payées aux troupes postees á Safi et á Azemmour. Les troupes dépendaient done de lui pour leur paye et, en 1529, le capitaine de la place d'Azemmour, Antonio Leíté avait ainsi de bonnes raisons de s'émouvoir en constatant que Raby Abrao était retenu pendant plus d'un an á Lisbonne. II demanda dono á Jean III de le renvoyer au Maroc afin que —précisa-t-il dans sa requéte— «les prochains paiements des troupes soient faits dans de bonnes conditions» '®.

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" S.I.H.M., ibidem, pp. 174-175: Lettres patentes d'Emmanuel 1er aux juifs de Safi, Evora 4 mai 1509; rappelons que ce fut ce méme souverain qui, par un édit du 5 décembre 1496, avait ordonné l'expulsion des juifs de son Royaume.
" Ibidem, p. 115, note 1 (d'aprés le Livro das llhas, f. 141).

'* Sur le commerce portugais au Maroc, en general, volr notamment RICARD, Robert, «Le commerce de Berbería et l'organisatlon économique de l'empire portugais aux xve et xvie siecles», íAnna/es de l'lnstitut d'Etudes Orientales d'Alger, II, 1936, pp. 266-290; CORNELL, Vlcent
J., «Socioeconomic dimensions of Reconquista and Djihad in Morocco: Portuguese Dukl<ala and the Sa'did Sus, 1450-1557», International Journal of Middie Eastern Studies, n.° XXII, 1990, pp, 379-418.

'= S./.H.M., Portugal, I, pp. 366-371: Safi, 15-12-1512; pp. 653-655: Safi, 14-11-1514.
" WiLLAN, T. S., Elizabethan Trade.
'° S.I.H.M., Portugal, II (2), Lettre d'Antonio Lelté á Jean III, 14-10-1529, pp. 490-495.

Juifs, Chrétiens et Musulmans apres l'expulsion d'Espagne
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Date: 08 septembre 2009 a 02:18

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Ceux-ci parmi lesquels on comptait de nombreux megorashim comme les Ruti et Rózales sur lesquels on reviendra par la suite, étaient particuliérement actifs dans le traflc de produits destines aux comptoirs portugais d'Arguin sur la cote mauritanienne, á ceux d'Elmlna et d'Axem sur le littoral ghanéen ainsi qu'á Sao Tome OLÍ, tres tót, les Portugais avaient creé leurs premieres plantations de cannes á sucre. Le commerce juif portait notamment sur des produits textiles tres variés —a'ban ou haík-s, hambels ou couvertures de couleurs bariolées, bórdales ou tissu de cotón bleu foncé— qui étaient importes d'Angleterre ou manufactures dans certaines villes du Maghreb telles que Marrakech, Oran, TIemcen, Bougie et Tunis ^^

En 1512, Emmanuel 1er ordonna la fabrication de hambels á Safi méme. L'entreprise fut confiée á Méír Lévi ainsi que'á un membre de la famille des Ben Zamirrou qui travaillaient désormais pour le compte du Trésor Royal. Moins de deux ans plus tard, la fabrique de Safi avait, dans ses entrepóts, plus de 2000 piéces que les commergants juifs refusaient de livrer á la Casa da India, á destination d'Arguin, faute d'en avoir été payés á l'avance ^^. A la fin des années 20, la famile des Ben Zamirrou avait bel et bien le monopole du commerce des places portugaises du Sud avec les provinces marocaines qui étaient passées sous l'autorité des Shérifs sa'adides. Ces régions étaient particulérement riches en sucre que les commergants juifs —les Zamirrou mais aussi les Rózales et les Rute et les Cabesa— avaient l'habitude l'écouler en Angleterre, en échange des produits textiles'''.
L'influence des Zamirrou était telle que l'un deux, Abraham —appelé dans nos sources Raby Abrao— se vit octroyer le fermage des soldes payées aux troupes postees á Safi et á Azemmour. Les troupes dépendaient done de lui pour leur paye et, en 1529, le capitaine de la place d'Azemmour, Antonio Leíté avait ainsi de bonnes raisons de s'émouvoir en constatant que Raby Abrao était retenu pendant plus d'un an á Lisbonne. II demanda dono á Jean III de le renvoyer au Maroc afin que —précisa-t-il dans sa requéte— «les prochains paiements des troupes soient faits dans de bonnes conditions» '®.

Ce voyage était-il en relation avec le périple du faux-messie David HaRéubéni á Lisbonne? Probablement, si l'on se fie au propre témoignage
de HaRéubéni qui cita le Rabbin Abaraham ben Zamirro parmi ses compagnons les plus fidéles, lors de son séjour au Portugal, fin 1525 '^

Ben Zamirro n'eut pas, tant s'en faut, une vie bien ordinaire. On peut diré autant d'un grand nombre de trafiquants juifs de son époque: voici
par exemple Francisco Millan, né á Utrera, au Portugal, de parents exilés espagnols. Convertí de forcé, il arriva au Maroc en tant que Nouveau Chrétien pour s'adonner au commerce des étoffes á Azemmour. Aprés quelques années d'intense activité, il decida de partir pour l'Amérique Céntrale avec, dans ses bagages, une... concubine árabe. Mal lui en prit: en 1538, il fut arrété et condamné par l'lnquisition au Méxique^°.

Autre exemple non moins cocasse celui de Jacob Rózales qui fut ruiné pour avoir mis sa confiance et son argent —la somme enorme de 20000
cruzados— dans l'entreprise de l'aventurier génois Luis de Presenda dont les bateaux assuraient la liaison entre les ports du nord du Maroc, Cadix et Genes. Poursuivi par ses créanciers, Presenda s'enfuit au Maroc, en 1527 et, quelques temps plus tard, offrit ses services á Charles Quint qui l'envoya á Tunis, dans le but de faire assassiner Barberousse. Le complot échoua et Presenda fut mis á mort á Alger^'.

Quant á Rózales, lui-même, cette expérience malheureuse ne semble pas l'avoir écarté, pour longtemps, du grand commerce maghrébin, puisque des 1529 nous le voyons réaparaitre sur scène et armer des bateaux, faisant la navette entre Salé et le Portugal ^^. Dans le méme temps, il servit d'ambassadeur du roi wattaside de Fes auprés de Jean III qui le regut, á deux reprises au moins, en 1530 puis en 1534, au moment oü l'lnquisition faisait des coupes sombres parmi les Exilés d'Espagne, refugies au Portugal ^^.

Nous touchons iá, en fait, á l'un des aspects essentiels de cette activité débordante des Exilés d'Espagne, passés au Maroc: leur role de médiateurs entre Chrétiens et Musulmans, un role qui amena plusieurs d'entre eux á faire fonction d'ambassadeurs aussi bien des Rois du Portugal que des souverains de Fes ou des Chérifs du Sous.

Par ailleurs, qu'il s'agisse des Adibe, des Ben Zamirrou, des Rute ou des Rózales, les ambassadurs juifs n'étaient rien moins que des émissaires muets, porteurs de missives ou de présents: jouissant de l'entiére confiance de leurs souverains, ils bénéficiaient le plus souvent d'une grande liberté d'action ainsi que de ressources inépuisables de patience et d'assiduité.

Ainsi, á Azennmour et á Safi, les Adibe et les Ben Zannirrou servaient aussi bien d'émissaires des gouverneurs portugais auprés des notables musulmans locaux (Qa'id-s ou Shaykh-s de tribus) que d'ambassadeurs du ROÍ du Portugal auprés du Roi de Fes et du Chérif du Sous. Les missions qu'iis remplirent étaient des plus vahees, allant de la remise d'un vétement d'apparát offert par Emmanuel 1er, en 1514, á un Qa'id de la región d'Azemmour^" á la signature, en 1526, d'une tréve entre la garnison de Safi et le Chérif Mawlay Ahmad al-A'raj ^^ ou encoré, á des négociations de paix avec les rois wattasides, comme en 1527, en 1528 et en 1530'^

Fort de ses succés et de sa position, Abraham Ben Zamirro rendait compte directement á Emmanuel 1er du résultat de ses tractations
les chefs locaux ou encoré de l'état d'esprit general des tribus alliées. En outre, faisant montre de peu de confiance, dans les rapports adressés á Lisbonne par le Capitaine de Safi, il prit l'initiative, en 1511, d'envoyer son propre frére, auprés d'Emmanuel 1er, pour le mettre au courant de ses tractations avec les autorités musulmanes locales ainsi que de la situation militaire de Safi". Trois ans plus tard, en 1514, il exigea la destitution d'un Qa'id árabe local, allié des Portugais, du nom de Yahia Ibn Ta'fouft, accusé —non sans raison, semble-t-il— de trahir la cause portugaise ^^ et d'étre á l'orgine de l'assassinat, en 1512, de {'interprete juif, Moíse Dardeiro qui, le premier avait eu vent de la trahison du Qa'id ^^. Dardeiro, notons-le, ne fut pas la seule victime juive en service commandé des Portugais: Méir Lévi, cité précédemment, avait été également exécuté par les Chérifs du Sous raccusation d'espionnage au profit du Capitaine, commandant la place de Santa-Cruz (Agadir) ^°.

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'* Sur le commerce portugais au Maroc, en general, volr notamment RICARD, Robert, «Le commerce de Berbería et l'organisatlon économique de l'empire portugais aux xve et xvie siecles», íAnna/es de l'lnstitut d'Etudes Orientales d'Alger, II, 1936, pp. 266-290; CORNELL, Vlcent
J., «Socioeconomic dimensions of Reconquista and Djihad in Morocco: Portuguese Dukl<ala and the Sa'did Sus, 1450-1557», International Journal of Middie Eastern Studies, n.° XXII, 1990, pp, 379-418.
'= S./.H.M., Portugal, I, pp. 366-371: Safi, 15-12-1512; pp. 653-655: Safi, 14-11-1514.

" WiLLAN, T. S., Elizabethan Trade.
'° S.I.H.M., Portugal, II (2), Lettre d'Antonio Lelté á Jean III, 14-10-1529, pp. 490-495.
'*
'^ HaRéubéni avait méme designé Ben Zamirro pour recevoir l'un des trois fanlons messianiques qu'il avait confectionnés á ses plus fidéles compagnons. Sur cet événement, on se reportera á HiHSHBERG, H. Z., Histoire des juifs d'Afrique du nord, I. Jérusaiem 1965, pp. 319-320.
'° R. Ricard.
^' Ibidem.
"" S.I.H.M., Portugal, II (2), Lettre d'Antonio Leite á Jean III, 10-9-1529, pp. 477-481.
" Ibidem, Echange de lettres entre Jean III et Mawlay Ahmad al-Wattasi, pp. 595-597 (2-10-1533); ainsi que Déclaration de Jacob Rózales, 21-9-1534, pp. 647-648.

" S.I.H.M., Portugal, I, p. 609: Lisbonne, 28-8/9-9 1514.
" S.I.H.M., Portugal, II (1), pp. 351-353; Lettre de Mawlay Ahmad al-A'raj á Jean III, 10-12-
1525.
'" Voir par exemple, au sujet des pourparlers menees par Yahiya Adibe avec les Wattasides, le Mémoire d'Antonio Leite, S.I.H.M., op. cit, II (2), pp. 531-535.
" S.I.H.M., Portugal, I, Leltre de Abraham ben Zamirrou á Emmanuel 1er, Safi, 3-1-1511.
" Ibidem, I, pp. 619-629.
" S.I.H.M., Portugal, I, pp. 366-367: Safi, 15-12-1512.
" Ibidem




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Date: 08 septembre 2009 a 02:31

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Jacob Ruti, pour sa part, était l'ambassadeur attitré du rol wattaside de Fes auprés des Portugais parmi lesquels il avait de solides amitiés depuis qu'en 1523 11 avait serví d'interpréte á Safi. Tandis que son frére allait s'installer á Arzila, il avait préféré, lui, s'établir á Fes, en 1536, aprés avoir aidé á l'effort de guerre du souverain wattaside, en lui livrant prés de 1000 bois de lance. La méme année, il assista, aux cótés du souverain wattaside, á Tune des défaites militaires les plus graves du royaume wattaside devant les troupes sa'dides: c'est par miracle, écrivit-il á son frére, que j'ai pu regagner Fes, sain et sauf ^V

En 1537, il arriva á Arzila dans le but d'empécher la signature d'une tréve entre le Chérif du Sous et le Portugal, tréve qui eút été d'un effet fácheux sur le prestige des Wattasides. Incapable de modifier le cours des choses, il réussit néanmoins á mettre au point un traite de paix entre Jean III et le ROÍ de Fes qui fut signe l'année suivante, en 1538^^

En 1539, Ruti fut de nouveau envoyé en mission auprés de Jean III, dans le but de conclure une alliance militaire entre le Royaume de Fes et le Portugal. L'alliance ne vit pas le jour et, au terme d'un séjour de deux ans á Lisbonne, il retourna au Maroc pour constater, non sans amertume, que les Portugais étaient en passe de ceder les places de Safi et d'Azemmour au Chérif du Sous.



LES MEGORASHIM ET LA FIN DE LA PRESENCE PORTUGAISE AU MAROC

Subissant les attaques incessantes des troupes sa'dides, la situation de ces places devenait critique, d'autant que leur condition financiére s'aggravait de jour en jour:
«Cette ville est en train de périr» - se plaignait déjá, en 1530, un magistral portugais d'Azemmour, auprés de Jean III ^^: «Les Capitaines qui veulent thésauriser s'enrichissent aux dépens des Juifs et des Maures et les Juifs aux dépens des Chrétiens qui, parce que les fermiers ne les payent pas, engagent leur soldé et vendent leurs rations...

Les fermiers, avec le consentement des Capitaines, ne payent plus (de soldes) depuis neuf mois; il en resulte qu'll n'y a plus de grains, plus d'argent et que vos cavaliers et les habltants sont dans une grande détresse ».

Une enquéte fut aussitôt ordonnée par Jean III qui, non sans peine, parvint á la conclusión qu'il était au dessus des nnoyens du Portugal de garder l'ensemble de ses places du Maroc. Aussi, des 1532, sollicitait-il du Pape l'autorisation d'abandonner une partie des garnisons marocaines pour n'en conserver que celles de Mazagan et de Santa-Cruz, au sud, ainsi que celles établies á Tánger, Arzila et Ceuta, au nord.
Mais le Pape ne donna pas de suite á cette requête et Jean 111 fut astreint ainsi á ajourner son plan d'abandon des places d'Azemmour et de Safi.

Sur ces entrefaites, la situation nnilitaire des Portugais alla en empirant á mesure que les Chérifs sa'dides gagnaient du terrain. En 1540, ils mirent le siége devant Santa-Cruz qui se rendit le 12 mars 1541. Ce fut un desastre en même temps qu'un coup fatal pour le prestige des Portugais, qui pour éviter de nouvelles défaites, décidérent de quitter, sans attendre, Azemmour et Safi.

Cet abandon devait étre precede par l'évacuation des communautés juives de ees deux villes, une évacuation qui avait toutes les apparences d'une opération de sauvetage, ce qui était pour le moins surprenant puisque, au nnéme moment, Jean 111 établissait l'lnquisition, á Lisbonne et nommait son propre frére, Don Henrique, Grand Inquisiteur.

En mars ou avril 1541, Jean III adressait, en effet, l'ordre suivant au Capitaine d'Azemmour, Antonio Leité: il faut embarquer d'urgence —lui ordonna-t-il— et en deux jours, tous les juifs de la ville. II faut le faire sans les molester, en les traitant le mieux possible et en prenant toute précaution pour que leurs biens meubles et immeubles soient sauvegardés ^^

Par le méme courrier, le Roi adressa des directives complémentaires au Capitaine d'Arzila, lui recommandant de faire bonne justice aux Juifs qui auraient été molestes, en cours de route.
Mais jusqu'en septembre, l'évacuation des Juifs n'avait pas toujours eu lieu et Jean 111 dut réitérer ses directives au nouveau Capitaine d'Azemmmour, Fernando de Noroucha: il faut, lui précisa-t-il, évacuer tous les Juifs sur Larache, Arzila, Tánger ou Ceuta et les installer, á leur gré, dans Tune ou l'autre de ees places. Pour que l'évacuation s'effectuát dans l'ordre et sans violence, ordre fut donné au Capitaine de nommer un ou deux fonctionnaires portugais connus pour leur honorabilité. Ceux-ci devalent, entre autres taches, évaluer le prix des biens immeubles abandonnés sur place par les juifs et leur fournir, avant leur départ de la ville, des certificats attestant de la valeur de leurs biens. Les Juifs étaient, pour leur part, invites á nommer un delegué qui, á partir de janvier 1542, pourrait se rendre á Lisbonne, pour y percevoir la valeur totale des biens laissés par la communauté, á Azemmour^^.

Mais cette sollicitude de la Couronne portugaise á l'égard des Juifs du Maroc devait s'avérer de courte durée, car, pas plus tard qu'en janvier 1542 Jean III allait ordonner l'expulsion vers Fez, dans un délai d'un mois, de tous les juifs vivant á Arzila, refugies d'Azemmour et de Safi inclus.

L'ordre royal fit l'effet d'une bombe et suscita des remous méme au sein de l'administration portugaise qui, tenta vainement d'en différer i'application: par suite d'années sucessives de mauvaise récolte —essaya d'expliquer, au Roi, le gouverneur d'Arzila— les habitants de la ville se sont endettés auprés des Juifs; ceux-ci ne manqueront pas de demander d'étre remboursés dans l'immédiat, ce qui genera considérablement leurs débiteurs.
Que le Roi — demanda-t-il— laisse aux juifs le délai de deux ans qu'il leur avait promis, dans ses lettres-patentes du debut du siécle, et qu'il attende, au moins, la fin de la saison des récoltes, afin de permettre aux habitants de reunir l'argent nécessaire au remboursement de leurs dettes '^
Rien n'y fit cependant et Arzila dut étre vidée de ses juifs, parmi lesquels se trouvait —rappelons-ie— Moíse Ruti, le frére de Jacob Rut!. En tant que nouveaux ressortissants du Royaume de Fes, ils pouvaient, s'iis le désiraient, revenir dans la zone portugaise pour y effectuer de brefs séjours d'affaires. Mais rares cependant furent ceux d'entre eux qui mirent á l'essai cette clause de la convention de 1538 signée entre les Portugais et le Roi de Fes. La raison en était bien simple: depuis leur départ, s'activait dans la ville, un delegué du Saint-Office qui empéchait tout contact avec juifs et «judaisants». Ce dernier guettait tout particuliérement les fréres Ruti et finit par mettre la main sur Moíse, alors qu'il était de passage á Tánger ^^

Jacob Ruti, pour sa part, était l'ambassadeur attitré du roi wattaside de Fes auprés des Portugais parmi lesquels il avait de solides amitiés depuis qu'en 1523 i1 avait serví d'interpréte á Safi. Tandis que son pére allait s'installer á Arzila, il avait préféré, lui, s'établir á Fes, en 1536, aprés avoir aidé á l'effort de guerre du souverain attaside, en lui livrant prés de 1000 bois de lance. La méme année, il assista, aux cótés du souverain wattaside, á Tune des défaites militaires les plus graves du royaume wattaside devant les troupes sa'dides: c'est par miracle, écrivit-il á son frére, que j'ai pu regagner Fes, sain et sauf ^V

En 1537, il arriva á Arzila dans le but d'empécher la signature d'une tréve entre le Chérif du Sous et le Portugal, tréve qui eút été d'un effet fácheux sur le prestige des Wattasides. Incapable de modifier le cours des choses, il réussit néanmoins á mettre au point un traite de paix entre Jean III et le Rol de Fes qui fut signe l'année suivante, en 1538^^

En 1539, Ruti fut de nouveau envoyé en mission auprés de Jean III, dans le but de conclure une alliance militaire entre le Royaume de Fes et le Portugal. L'alliance ne vit pas le jour et, au terme d'un séjour de deux ans á Lisbonne, il retourna au Maroc pour constater, non sans amertume, que les Portugais étaient en passe de ceder les places de Safi et d'Azemmour au Chérif du Sous.


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Juifs, Chrétiens et Musulmans apres l'expulsion d'Espagne
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 08 septembre 2009 a 03:08

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Les motifs de cette arrestation —assez obscurs, conviendra-t-on— avaient trait á l'activité religieuse déployée par Jacob Ruti, accusé de vouloir ramener au judaísme un certain nombre de «Nouveaux Chrétiens», rencontrés au Maroc ou méme au Portugal. Ruti parvint notamment á convaincre le «nouveau Chrétien», Rui Mascarenhas, rencontré une premiére fois, á Fes á quitter pour de bon le Portugal et á venir s'installer au Maroc. II iui aurait donné une premiére somme de 100 cruzados pour lui permettre de couvrir ses frais de voyage puis une autre somme de 200 cruzados, á son arrivée á Fés-recuellie, celle-lá, chez d'autres donateurs.

Trois autres «nouveaux chrétiens» portugais, rencontrés par Ruti á Lisbonne et qui étaient artificiers de ieur métier auraient imité Mascarenhas et gagné Fes pour se re-convertir au judaísme et offrir leurs services au ROÍ de Fés^^

De fait, depuis que l'lnquisition fut établie á Lisbonne, le nombre de «Nouveaux Chrétiens», passés au Maroc, n'avait cessé de croítre: venant pour leur commerce á Fes ou á Marrakech, plusieurs d'entre eux en profitaient pour revenir au judaísme et rester au Maroc.

Un exemple parmi d'autres: le récit du chroniqueur espagnol Diego de Torres qui raconte avoir rencontré á Marrakech, au debut des années 40,
un juif nommé Isaac qu'il avait connu, á Lisbonne, en tant que «nouveau chrétien» et qui pour un larcin avait été arrété puis exilé á Sao-Tome, surla Cote d'Afrique. De Sao-Tome, «il trouva moyen de passer en terre ferme et... avec beaucoup de danger et de peine, vint se rendre á Marroc oCi il se fit encoré juif» ^^.

Devant cette recrudescence de conversions au judaísme, l'agent de Jean III á Fes, Bastiao de Vargas, proposa, en 1542, d'interdire aux «nouveaux chrétiens» de se rendre dans les villes de l'intérieur du Maroc, ou,á défaut, de centraliser le commerce entre le Maroc et le Portugal, dans les frontières portugaises''°.

En fait, méme cette derniére solution s'avéra insuffisante pour empécher les «nouveaux chrétiens» de revenir au judaísme: sous pretexte de passer d'une place portugaise á l'autre, ils se faisaient conduire par leurs muietiers musulmans á Tétouan oü ils prenaient contact avec la communauté juive lócale et se reconvertissaient au judaísme. Afin de colmater cette faiile, les autorités portugaises finirent par interdire le séjour á Larache, Tétouan et Salé des «nouveaux chrétiens»''

Cela étant, l'arrestation de Moíse Ruti qui avait toutes les apparences d'un complot soigneusement preparé par des rivaux commerciaux suscita de vives protestations de la part de la Cour de Fes et fut violemment critiquée par Bastia de Vargas lui-méme. L'affaire devait d'ailleurs étre réglée tres rapidement: en effet,tandis que les autorités portugaises libéraient Moíse de prison, son frére Jacob reprenait ses activités diplomatiques et circulait á nouveau librement entre les places portugaises du nord du Maroc, sans étre inquieté, le moindre du monde, par l'lnquisition.

En mal 1545, on le vit ainsi retourner á Arzila pour entamer des négociations en vue de la signature d'un nouveau traite de paix entrele roi de Fes Ahmad b.Muhammad dit le Portugais (al-Burtughali) et Jean III —le traite de 1538 ayant été rompu deux ans plus tót, par les Portugais. Le roi du Portugal se montra fort disposé á renouveler le traite mais se berçant de l'espoir de pouvoir vaincre les Chérifs sans le concours des Chrétiens, le monarque wattaside fit trainer les négociations en longueur.

Celles-ci ne devaient d'ailleurs jamáis étre terminées, car les jours du royaume de Fes étaient comptés: vaincu et biessé á la bataille de l'Oued Derna, en septembre 1546, Mawlay Ahmad fut capturé par les troupes sa'dides commandées par Muhammad al-Sahykh al-Mahdi qui, proclamé sultán á Marrakech en 1545, fit son entrée á Fes en 1549"^. Le Maroc tout entier se trouvait desormais entre les mains des Chérifs: pris de panique, les Portugais décidérent d'abandonner, des l'année suivante, les fronteiras les plus difficiles á detendré —en l'occurence celles d'Arzila et de Ksar el-Seghir— pour ne conserver que les places de Ceuta, Tánger et Mazagan. Celles-ci, non plus, n'aliaient pas rester, pendant longtemps, sous l'autorité du Portugal qui, á la suite de la mort de Don Sebastien, á la bataille des Trois Rois, en 1578, allait perdre son indépendance et passer, á partir de 580, sous l'autorité de Philippe II d'Espagne.

Ainsi devait s'achever, dans ses circonstances si peu glorieuses, cette page pour le moins étonnante des relations entre megorashim et Portugais, au cours de laquelle nous avons pu constater combien les mémes acteurs ont changé de position et d'attitude suivant qu'ils se trouvaient d'un cóté ou de l'autre du Detroit de Gibraltar. Inquisition et persécutions, au nord, connivance et coopération judéo-chrétienne, au sud.

Mais, au-delá de cette impression genérale, un grand nombre de questions restent pour le moment sans réponse — l'une des plus essentielles se rapportant aux différences d'attitudes vis-á-vis des Etats Ibériques manifestées par les expulses espagnois selon qu'ils fussent Juifs ou Musulmans, Marranas ou Morisques.

Des interrogations de méme nature se posent s'agissant cette fois de l'attitude des Ibériques qui ont évité de faire appel aux Andalous et Morisques, leur préférant partout les megorashim, étant súrs que ces derniers ne refuseraient jamáis de collaborer avec eux bien que le sort qu'ils leur aient reservé, sur le sol ibérique, fút autrement plus dur que celui réservé aux Maures.

Voici comment le chroniqueur portugais Damaio de Gois expliqua pourquoi, en 1497, Emmanuel 1er evita d'appliquer aux Musulmans la mesure qui arracha leurs enfants aux expulses juifs contraints de quitter le Portugal "':

«...Ces motifs furent que, de prendre aux Juifs leurs enfants, i! ne pouvait découler aucun dommage pour les Chrétiens qui se trouvent disperses par le monde, car les Juifs pour leurs peches n'y ont ni royaumes, ni seigneuries, villes ou bourgs, mais au contraire, en tout pays oü ils vivent ils sont étrangers et tributaires, sans avoir puissance ni autorité pour faire exécuter leurs volontés, contre les injures et les maux qu'on leur fait. Mais les Maures, pour nos péchés et notre châtiment, Dieu a permis qu'ils aient occupé la plus grande partie de l'Asie et de l'Afrique, et une bonne partie de l'Europe, oü ils ont des Empires, des Royaumes et de grandes seigneuries dans lesquelles vivent beaucoup de Chrétiens, en leur payant tribut, sans compter tous ceux qu'iis détiennent captifs, et prendre les enfants des Maures eut été fort préjudiciable á tous ceux-lá, car les Maures á qui l'on aurait fait cette offense, il est évident qu'iis n'auraient pas manqué de demander vengeance contre les Chrétiens qui habitaient dans le pays des autres Maures... et surtout contre les Portugais».

Autant diré, pour terminer, que l'état de faiblesse qui a attiré aux juifs hispaniques leurs plus grands malheurs les a condamné, une fois precipites dans la mélée ibéro-maghrébine, á se ranger du cóté des vainqueurs, méme quand il s'agissait des auteurs de ces mémes malheurs.


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Ibldem, pp. 110-111,
TORRES, Diego de, op. cit, pp. 320-321.
S.I.H.M., Portugal, IV, Lettre de Bastiao de Vargas á Jean III, 6-6-1542.
Ibidem, IV, Fes 6-6-1652, Lettre de Bastiao de Vargas á Jean III, pp. 55-57

" Sur tous ees événements, voir notamment LAROUI, A., L'Histoire du Maghreb, 1970, pp, 230-231.






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