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LES JUIFS D'AFRIQUE DU NORD EN ALGERIE
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 01 juin 2009 a 20:12

LES JUIFS D'AFRIQUE DU NORD EN ALGERIE

Eliaou Gaston GUEDJ



La décolonisation de l'Afrique du Nord entretient aujourd'hui l'illusion d'une réalité d'authentiques nations nord-africaines. En vérité les nations de la région ne sont que des fictions politiques récentes. Elles ignorent les réalités humaines historiques qui ont, tout au long des siècles, donné une homogénéité à cette région. Les juifs d'Afique du Nord ont été des acteurs constants et actifs de la réalité historique de ces territoires. C'est ainsi que l'histoire des juifs de Berbérie se confond à bien des égards avec l'histoire de l'Afrique du Nord. Nous trouvons encore en Afrique du Nord et au Sahara des traces de civilisations préhistoriques. Les sépultures de cette époque sont attribuées par les Berbères à des peuples plus anciens qu'eux-mêmes et que les Berbères appellent les Beni Sfao et les Djaoulla, ce qui tend à confirmer que les Berbères ne sont pas des autochtones en Afrique du Nord.

Les origines du judaïsme en Afrique du Nord remontent au plus lointain passé connu de la région. La civilisation la plus ancienne qui ait marqué ces contrées fut la civilisation phénicienne. En ces temps, il semble acquis que des colonies juives, issues des tribus d'Israël étaient fortement implantées en Afrique du Nord. Les pères de l'église romaine d'Afrique nous en apportent la confirmation en constatant la persistance de l'usage de l'hébreu, cinq siècles après la chute de Carthage, à Djerba et en Numidie, alors qu'en 586 avant J.C., date de la destruction du premier temple par Nabuchodonosor, l'hébreu a été supplanté par l'araméen à Jérusalem.

La judaïsation des populations d'Afrique du Nord aux époques phénicienne, carthaginoise, romaine fut si conséquente que la plupart des royaumes berbères qui se sont constitués à l'époque de Carthage étaient judaïsés. L'historien arabo-berbère Ibn Khaldoun, dans son histoire sur les Berbères note qu'à l'arrivée des Arabes une grande partie des habitants professait le judaïsme et que l'usage de l'hébreu était courant. Il relate l'existence de tribus juives pratiquant encore le judaïsme à l'arrivée des Arabes :

- les Djerraoua dans l'Aurès ; la Kahena était une Djerraoua.
- les Nefoussa et les Medioni en Algérie.
- les Melloula et les Baranès au Maroc.

Ibn Khaldoun signale en outre que le seul royaume berbère ayant survécu dans le Touat à l'Islam était juif (il n'a disparu qu'au XVIe siècle sous la domination ottomane).

L'occupation romaine de l'Afrique du Nord commence en 146 avant J.C. Pour romaniser la région, Rome va d'abord tenter d'annihiler les forces sociales existantes. Les Juifs de Berbérie vont être la seule force structurée capable de résister. Paradoxalement la colonisation romaine va se traduire pour les Juifs de Berbérie par un regain de vie, par un épanouissement de conscience rarement égalé. Parallèlement la colonisation romaine d'Israël et la destruction du deuxième temple ont eu un profond retentissement en Afrique. Les populations juives déportées ou volontairement émigrées fuient vers l'Afrique du Nord. Elles amènent avec elles une haine sourde contre Rome. Flavius Josephe nous rapporte qu'à la suite de la chute de Jérusalem, " les zélotes dirigés par un certain Yohanan fomentent en Cyrénaïque un puissant mouvement séditieux contre Rome ". Les Juifs animés d'un souffle impétueux, national, messianique pour tout dire, devaient tenir Rome en échec pendant plus de trois années. De nombreux vestiges épigraphiques découverts en Afrique du Nord confirment les renseignements sur la richesse de la vie juive dans la région à cette époque. D'après ces documents, chaque communauté était animée par une assemblée culturelle à laquelle participaient les juifs de naissance, les prosélytes et les judaïsants. Et les populations dites berbères rejoignent la synagogue sans qu'aucun pouvoir temporel ne les y contraigne.

L'empereur Constantin, empereur de la Rome chrétienne, tente de faire basculer cet ordre social en pratiquant sans résultat un prosélytisme actif à l'encontre des juifs de Berbérie. Le concile de Nicée en 325 fait le premier pas dans l'établissement du Christianisme comme doctrine d'état. Les Juifs de Berbérie sont peu à peu exclus de la cité et les empereurs édictent progressivement des lois spécifiques afin d'éliminer une structure judaïque gênante pour le concept romain

- interdiction de tester ou de recueillir des héritages,
- suppression de l'autonomie judiciaire des communautés, etc.
- conversions forcées, etc.

Malgré tout, les juifs de Berbérie restent fidèles à leur foi et de violentes révoltes éclatent en Kabylie, dans l'Aurès et dans l'Ouarsenis.

L'empire romain se disloque. Byzance devenue Constantinople tente de recueillir ses dépouilles. En Afrique du Nord l'administration romaine a disparu, c'est l'anarchie. En 429, Boniface voulant supplanter Rome fait appel à Genséric, roi des Vandales. Celui-ci conquiert Carthage en 439, s'installe en Ifrikya et abandonne le reste de l'Afrique à son propre sort. Les Juifs de Berbérie retrouvent leur liberté et leur autonomie. Pour combattre les Vandales, les Romains vont doter deux tribus juives (les Botr et les Baranès) d'un nouveau moyen de déplacement : le dromadaire. Lorsque l'empereur Justinien envoie Belisaire pour chasser les Vandales on retrouve à ses côtés ces deux tribus et leurs chefs de guerre dont le plus célèbre, Gabaoun, se fait remarquer à la bataille de Tracaméron en 535 qui scelle le sort des Vandales.

Justinien rétablit la puissance de l'Eglise et proclame la ségrégation religieuse avec des lois impitoyables contre les juifs. La lecture formelle du Pentateuque fut imposée au peuple juif. Les juifs chassés d'Europe par les Wisigoths entre 613 et 622 viennent grossir les communautés juives d'Afrique en révolte contre Byzance. En Afrique du Nord les conversions forcées et les discriminations ont créé un climat insurrectionnel.

Lorsque la France débarque à Alger en 1830 la région aura traversé deux autres étapes historiques :

1. la période d'islamisation du VIIIe au XVe siècle.
2. la domination ottomane du XVe siècle à 1830.

Byzance a engendré en Afrique du Nord l'unanimité contre son empire et sa religion, le Christianisme.
L'Afrique est prête à s'allier avec le diable pour chasser Byzance. Après la mort d'Omar en 644, Sidi Okba tente l'aventure nord-africaine. La confusion qui régnait et qui règne encore sur l'illusion d'une tolérance coranique va accentuer l'anarchie des consciences. Ernest Renan a écrit : " Les libéraux qui défendent l'Islam ne le connaissent pas. C'est l'union indiscernable du spirituel et du temporel, c'est le règne du dogme, c'est la haine la plus lourde que l'humanité ait jamais portée... "

L'Occident feint d'ignorer la législation sur le statut du non-musulman dans la cité islamique. Le pacte d'Omar, véritable code tiré de la sourate IX, établit qu'en terre d'Islam, le non-musulman n'a qu'une seule alternative : se convertir ou mourir. Seule exception, les gens du Livre qui sont soumis au statut de " hal el dimma " qui fait du non-musulman un " dimmi ".

Une telle alternative entraîne forcément des conversions en masse. Seuls les Juifs de Berbérie s'opposent par les armes à ces nouvelles conversions. Dans la tribu des Djerraoua, la Kahena réussit à rallier tous les opposants à l'Islam. Elle en devient le porte-drapeau. La tribu juive des Baranès, fortement structurée, constituera le noyau de cette opposition ; les rejoignent tous ceux qui refusent l'Islam. Cette alliance remporte une éclatante victoire à Téhouda près de Biskra en 687 au cours de laquelle Sidi Okba périra. Son tombeau se trouve toujours à l'emplacement de la bataille ; malheureusement quelques années après, les Baranès sont battus près de Kairouan. Les alliés non juifs de la Kahena l'abandonnent. Elle est capturée et égorgée par Hassan, successeur de Sidi Okba en 698. Désarmés, les survivants n'ont plus d'autre choix que se convertir, mourir ou fuir vers des lieux inaccessibles.

Après une épuration ethnique sans précédent opérée par Idriss en 789 et la destruction en Mauritanie Tingitane des forteresses de Beni Ouata, Mediona, Belloula et des citadelles de Fes et Riatta, le Christianisme en Afrique du Nord s'efface. Les juifs de Berbérie rejoignent les communautés de l'intérieur et du Sahara, inaccessibles aux tyrans. Les récits des événements de cette période relèvent alors plus de la légende que d'une réalité authentique. Y-a-t-il eu une souveraineté arabe ? Aucune trace d'administration ou de culture arabe dans la région.

Une modification de la législation de " al el dimma " va permettre aux Berbères islamisés de s'armer et de prendre le pouvoir. Ils créent le royaume de Tahret à la fin du VIIIe siècle, chassent les Arabes d'Afrique, les poursuivent dans les déserts de Tripolitaine, s'emparent de l'Egypte, renversent le kalifat établi à Damas et créent la dynastie des Fatimides. C'est ici que prend naissance le Kharedjisme.

L'Algérie a connu en tout et pour tout deux autres royaumes islamiques : le royaume hammadite et celui de Tlemcen. Tous les autres pouvoirs islamiques qui se sont manifestés à cette époque n'ont été qu'éphémères, parcellaires et toujours exercés par des berbères islamisés. L'administration islamique étant inexistante, les juifs de Berbérie retrouvent, avec la liberté, les conditions d'un regain de conscience. En s'installant à Kairouan avec Sidi Okba en 687, les Juifs de Berbérie ouvrent des écoles talmudiques dont la renommée atteint les rives d'Israël et de l'Europe. L'oeuvre aussi bien scientifique, talmudique, philosophique ou littéraire au cours de cette période sera immense dans les écoles de Gabès, Tunis ou Djerba.

Au XVe siècle deux événements vont marquer le judaïsme nord-africain :

- l'expulsion des Juifs de la péninsule ibérique,
- l'installation des Turcs en Afrique du Nord.

La situation de faiblesse dans laquelle se trouve le nord de l'Afrique en fait une proie facile. Après avoir occupé la Grèce et les Balkans les Ottomans dominent l'Afrique du Nord en prenant aux Espagnols Mers El-Kebir en 1505, Oran en 1509, Bougie en 1510.

Le 30 juillet 1492, l'élimination des Juifs de la péninsule ibérique est totale ; un grand nombre d'entre eux émigrent en Afrique du Nord. Ce sont les Sépharads (Espagnols). Les rapports de ces nouveaux arrivants avec les Juifs de Berbérie seront très distendus. Les deux communautés vont évoluer parallèlement. Les Sépharads développent une culture judaïque spécifique qui se consolide et finit par constituer l'essentiel de la culture dite sépharad. Au XVIe siècle ce Sépharadisme va s'enrichir d'un contingent de juifs de Toscane. A cette époque, Livourne est le coeur du Judaïsme européen. C'est à Livourne que la version du Talmud ayant cours actuellement a été éditée au XVe siècle. Sépharads et Toscans créent une véritable aristocratie financière et culturelle qui va établir des liens étroits avec Safed, capitale en ces temps de la conscience juive. C'est à Safed qu'apparaissent les oeuvres majeures de la Kabale.

Dans l'intérêt de l'administration ottomane cette aristocratie financière va jouir de privilèges lui permettant de poursuivre ses pratiques commerciales et financières qui constitueront l'essentiel de la vie économique de la région. Les juifs de Berbérie continuent eux, à être soumis à la stricte loi islamique de " hal et dimma ".

Paradoxalement les juifs de Berbérie, à l'intérieur des terres inaccessibles à l'administration ottomane, resteront à l'abri de la vindicte turque. Les Sépharads au contraire, vivant dans les grandes villes subiront épisodiquement des pogroms dont les plus meurtriers furent ceux de Fès, Marrakech, Sefrou, Djerba et en Libye au XIXe siècle.

La France occupe Alger le 5 juillet 1830. Le premier gouverneur, le maréchal Clauzel, décide d'abolir les lois ségrégatives en vigueur. Il établit le statut des juifs. Le 16 novembre 1830, Jacob Bacri est nommé chef de la nation juive. Le premier conseil municipal d'Alger constitué le 29 janvier 1831 comprend 7 musulmans et 2 juifs.
Après que le nouveau chef de la " nation juive ", Aaron Moatti, ait suggéré le désir d'intégration des juifs à la nation française, on supprime en 1836 la magistrature juive. L'idée de naturalisation de tous les indigènes, Musulmans et Juifs, est émise pour la première fois en commission en 1843. L'ordonnance du 19 mai 1848 accorde aussi bien aux Musulmans qu'aux juifs un droit de vote censitaire sous certaines conditions d'âge et de résidence. Ces électeurs peuvent être élus aux conseils municipaux.

Les décisions législatives des trente années qui ont suivi la prise d'Alger ont placé le Juif dans un état hybride de statut juridique. Il se trouve ainsi confronté à des situations inextricables dans les domaines de l'état-civil ou des contentieux commerciaux.
Le sénatus-consulte du 14 juillet 1865 ouvre la porte de la nationalité française aussi bien aux Musulmans qu'aux Juifs. Il précise :

- 1) les indigènes musulmans ou juifs sont français.
- 2) ils peuvent acquérir la nationalité sur simple demande ; il y eut alors 1039 naturalisations dont 289 pour les Juifs.

La débâcle et la capitulation de l'empereur à Sedan vont créer dans la communauté musulmane un certain trouble. Un climat d'insurrection est signalé par le gouverneur, le baron Durrieu ; dès le 9 août 1870 la situation devient critique. Le 15 septembre le baron Durrieu rapporte : " Le mouvement insurrectionnel va devenir général ; cela me paraît imminent ".

Le 14 octobre 1870, Crémieux, ministre de la Justice, établit en neuf décrets le nouveau statut de l'Algérie. Le décret le plus important est celui qui fixe le régime civil et naturalise en bloc les Juifs d'Algérie. Les territoires du Sud n'ayant pas été pacifiés, les Juifs de ces régions ne bénéficieront pas du décret. Le Juif d'Algérie sera soumis dès lors à la loi française. Immédiatement les hauts fonctionnaires et le nouveau gouverneur, l'amiral Gueydon, seront hostiles à la réforme. La tentation est alors grande de trouver une raison à l'état d'insurrection qui perdure ; le décret Crémieux jouera le rôle de bouc émissaire. Afin d'entretenir cette illusion une frange de la population française va se joindre à l'agitation dans un mouvement anti juif qui ne cessera qu'après la destitution du maire d'Alger, Max Régis, en 1898.

Le XXe siècle ouvre au juif d'Algérie un demi-siècle de paix sociale. L'apaisement revenu, l'administration coloniale va redonner à l'Algérie une prospérité qu'elle semblait avoir oubliée depuis l'époque romaine. Les trois ethnies constitutives de sa population paraissent avoir trouvé leur unité dans le creuset national fait d'un sentiment patriotique si spécifique à la population algérienne d'alors, prompte à proclamer son attachement à la France et à sa terre natale, l'Algérie.
Pour le Juif d'Algérie cette période sera marquée par deux événements :

1) en Occident le régime d'Hitler ouvre la porte à l'antisémitisme et au drame de la "shoa"
2) en Orient le muphti de Jérusalem prêche dès 1926 la djihad contre les juifs. Il s'en suit une série de pogroms qui débute en Israël par la destruction totale de la communauté juive d'Hébron en 1929 et se termine en 1946 (Tripoli). Ceux qui ont vécu celui du Constantinois en 1934, savent bien avant 1954 ce que pouvait être l'horreur des massacres en terre d'Islam.

Les Alliés débarquent à Alger le 8 novembre 1942. Au cours des deux années précédentes la communauté juive d'Algérie fut soumise aux lois d'exception en vigueur, mais tous comptes faits, au regard de ce qui se passait ailleurs, la communauté juive d'Algérie traverse cette période sans trop d'aléas. Cette période vit la constitution d'un groupe de résistance exclusivement juif, le groupe Léo Gras. On peut porter à son actif d'avoir, au moment du débarquement le 8 novembre, neutralisé les centres vitaux de la ville d'Alger, ainsi que les délégations d'armistice allemande et italienne.

Comme tous les Français d'Algérie, les juifs ont participé dans les troupes françaises aux campagnes d'Italie, de France et d'Allemagne. Le 8 mai 1945 tout semble rentrer dans l'ordre ; le Juif d'Algérie a cru un moment pouvoir reprendre la vie là où il l'avait laissée. Mais le monde avait changé et l'exode des Juifs d'Algérie commence.
Lorsque les événements de novembre 1954 éclatent, le juif d'Algérie est un Français comme les autres ; il s'engage à suivre le même destin que celui que l'on réserve aux Français d'Algérie. Lorsque le F.L.N. intervient auprès des autorités juives d'Algérie pour leur demander de s'engager à ses côtés, elles expriment leur position dans "Information juive" dans un texte dans lequel on peut lire :

"La collectivité juive d'Algérie vivrait sous le régime du mépris si elle acceptait de renier une citoyenneté pour laquelle elle a toujours combattu... Nous sommes Français et nous voulons le rester, notre sort est lié à celui de la population française d Algérie."
Fidèle à ses amis d'abord, à elle-même ensuite, la communauté juive d'Algérie a quitté, dans sa totalité, cette Algérie qui avait été sienne pendant plus de deux millénaires.


Eliaou Gaston GUEDJ

Revue l'Algérianiste n° 64, décembre 1993

[edgard.attias.free.fr]






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