PUBLICATIONS DIVERSES :  DARNNA.COM
Publications, etudes ou articles divers concernant les religions, la litterature, la psychologie, la philosophie, les Arts, etc... 
Aller à la page: Précédent12
Page courante: 2 of 2
"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 17:07

.../...

En mai, Benazeraf parvint à organiser une rencontre à Paris entre Gatmon et le ministre Benjelloun. Selon une version des événements, Gatmon arriva au rendez-vous déguisé et se présenta sous un faux nom. Benjelloun ne connaissait pas encore officiellement l’identité de Gatmon et ses fonctions au Maroc, mais il devina certainement qu’il s’agissait d’un représentant israélien de haut rang. Les trois hommes passèrent plusieurs heures à étudier le sujet de l’émigration, et à l’issue de leurs discussions, Benjelloun répondit qu’il devait consulter au préalable le roi, mais il était d’ores et déjà clair que le HIAS (Hebrew Sheltering And Immigrant Aid Society) jouerait un rôle central dans tout accord entre les deux pays (66).

L’accord de principe entre l’Agence juive et l’HIAS, en vertu duquel cette association tiendrait lieu de façade aux activités des émissaires israéliens, fut appliqué avant même le mois de mai (67). Entre la mi-mai et la fin juillet 1961, Gatmon rencontra Benjelloun à six reprises. L’ambassadeur d’Israël à Paris, Walter Eitan, prit part à une partie de ces entretiens(68). Les accords Benazeraf-Benjelloun incluaient une clause économique qui constitua un précédent dans les relations entre Israël et les pays qui retenaient les Juifs dans leur territoire. Le sujet qui suscita le plus de difficultés au cours de ces négociations était la dissolution du réseau clandestin israélien chargé de l’émigration. Cette condition était essentielle aux yeux des autorités marocaines, car cette activité clandestine embarrassait le gouvernement du roi. Gatmon et ses émissaires refusèrent d’interrompre leurs activités avant d’être sûrs que le gouvernement marocain tienne ses promesses. On promis certes aux Marocains que les choses s’arrangeraient d’elles-mêmes lorsqu’un accord définitif serait conclu, mais les dirigeants de la Misgeret continuèrent à faire sortir des Juifs clandestinement même pendant les négociations, comme garantie en cas d’échec.

Malgré la poursuite de ces activités illégales, les Marocains n’interrompirent pas les pourparlers.

Vers la fin juillet 1961, Ronel et Gatmon se rendirent à Genève pour rencontrer Benjelloun et Moulay Ali69. Le trésorier de l’Agence juive à Genève, Eran Laor, avait préparé le montant d’un demi-million de dollars, qu’il avait reçu en espèces dans une banque locale. L’ambassadeur Walter Eitan, le trésorier Laor, Ronel et Gatmon rencontrèrent les représentants du roi dans un hôtel luxueux de la ville. Selon Ronel, Eitan et Gatmon entrèrent dans la chambre de Benjelloun et lui remirent une valise pleine de billets. Lui-même et Laor attendaient dans la chambre attenante (70). Ronel, ses collègues du Mossad et les fonctionnaires de l’HIAS étaient persuadés que l’argent remis en Suisse n’était pas destiné au compte personnel du roi (71).

L’exécution de cette transaction donna lieu à plusieurs divergences : « Lorsque l’accord sur les départs fut conclu, le marchandage commença sur les modalités de son exécution […] marchandage qui porta sur plusieurs points. C’était d’abord le montant des sommes à verser mais aussi les procédures de paiement (acomptes et paiement après le départ d’un quota de familles) et sur le nombre total des passeports que délivreraient les autorités »(72).

En Israël, le trésorier de l’Agence juive, Eliezer Shavit, souleva la question de savoir si le roi était vraiment au courant de l’accord et s’il s’engageait personnellement à veiller au départ des Juifs après la réception de l’acompte73. Qui plus est, le ministre des Finances, Lévi Eshkol, déclara qu’Israël n’était pas en mesure d’assumer le paiement de cette somme. À la question de savoir pourquoi un acompte d’un demi-million de dollars était nécessaire, les Marocains répondirent qu’ainsi ils pouvaient se rendre compte si les intentions des Israéliens étaient sérieuses. Le chef du Mossad, Isser Harel, craignait, de son côté, que les Marocains n’avaient d’autres intentions que de tromper Israël pour entraver les opérations clandestines, en attendant de s’organiser pour liquider totalement le réseau : « Nous étions convaincus qu’il s’agissait d’un piège qu’ils nous tendaient(74), peut-être voulaient-ils nous induire en erreur »(75) .
Les dirigeants du Congrès juif mondial, Nahum Goldman, Jo Golan et Easterman, connaissant bien le pays, n’étaient pas aussi méfiants que Harel à l’égard des Marocains, mais s’opposaient à l’accord car, à leur avis, les Juifs du Maroc ne courraient aucun danger grave qui nécessite à tout prix une évacuation urgente.

Notes

66. Il semble que Spanien ne participa aux entretiens qu’en août, après le voyage de Duvdevani à New York pour participer à la réunion de la direction du HIAS. T. Szulc, The secret Alliance, p.263. Témoignage de Yehuda Dominitz, OVCHAN 4, juillet 1994.
67. Sh. Segev, Yakhin, p. 238. T. Szulc, The secret Alliance, pp. 264-265.
68. T. Szulc, The secret Alliance, p. 267.
69. Raouf Oufkir affirme que le prince Moulay Ali participa également à la rencontre, ce qui était logique étant donné le rôle rempli par le prince dans les contacts et son statut aux yeux du roi, comparé à celui du ministre Benjelloun. R. Oufkir, Les invités, Vingt ans dans les prisons du Roi, Flammarion, Édition de Poche J’ai lu, Paris, p. 371.
70. Selon Yehuda Dominitz, Moshe Haskel, adjoint de ‘Eran Laor, prit part à ces rencontres et porta la valise d’argent, accompagné de Gatmon. Entretiens avec Yehuda Dominitz, Tel-Aviv, 28 janvier et 12
février 1998. Shalom Barak, qui se trouvait au siège du Mossad à Tel-Aviv, était impliqué dans le transfert de l’argent d’Israël à Paris. Entretien avec Shalom Barak, Tel-Aviv, 9 juillet 2000. ‘Eran Laor était en contact avec des banquiers en Suisse, auxquels il emprunta l’argent pour l’Agence juive. Les rencontres entre H. Halahmi et ‘E. Laor eurent lieu à l’hôtel Louvois à Paris.
71. Entretiens avec Efrayim Ronel à son domicile de Ramat-Hen, hiver 1997 et 6 septembre 1999. T. Szulc, The secret Alliance, p.268.
72. Témoignage de ER [Efrayim Ronel], Shoshani, Témoignages, E. Ronel : « La Misgeret depuis la traversée de l’Egoz et jusqu’à l’opération Yakhin 1960-1964 », OVCHAN 3, non daté, pp. 6-7.
73. T. Szulc, The secret Alliance, p. 267.
74. Entretiens avec Yehuda Dominitz à Tel-Aviv le 28 janvier et le 12 février 1998.
75. T. Szulc, The secret Alliance, p.277.

.../...




"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 17:21

.../...

Une autre exigence de la part des Marocains était que l’établissement qui sera chargé de l’émigration ne soit ni israélien ni sioniste, mais un organisme humanitaire. Ils suggérèrent aussi que des sociétés de transport marocaines prennent part à l’opération, moyennant payement. Pour garantir le secret, les opérations devaient se dérouler à la nuit tombée dans la discrétion totale. Une condition pas moins importante émise par les Marocains exigeait impérativement que l’émigration inclue tous les membres d’une famille sans exception, pour éviter l’éclatement du noyau familial et éviter les sélections visant à laisser au Maroc les malades, les vieux et les cas sociaux. Ils s’opposèrent à ce que seuls les jeunes, les plus éduqués et les personnes en bonne santé émigrent, tandis que les vieillards, les malades et les invalides restent au Maroc. C’est ainsi que les autorités marocaines obligèrent les Israéliens à annuler la politique de sélection(76).
De leur côté, les représentants d’Israël - qui redoutaient l’utilisation de passeports individuels obligeant les familles à s’adresser aux autorités locales - demandèrent que les départs se fassent au moyen de passeports collectifs, permettant ainsi une plus grande souplesse d’exécution(77).

Juste après la réception de l’acompte, Benjelloun reçu l’accord personnel du roi, concernant un premier départ de 50 000 Juifs vers l’Europe, le Canada ou l’Amérique, à l’exclusion d’Israël. Concernant l’indemnisation, Benjelloun demanda un acompte de 500 000 dollars, et 250 dollars pour chaque émigrant, pour couvrir les frais de départ. Ces sommes devaient être versées en espèces à Genève(78). Ce montant de 250 dollars per capita était beaucoup plus élevé que celui de 10 à 15 dollars proposé auparavant par Becking, avant la naufrage du Pisces, et même plus élevé que les montants quatre ou cinq fois supérieurs espérés par Cohen Olivar. Selon les comptes-rendus ultérieurs, il s’avère que le montant qui fut convenu pour le groupe des premiers 50 000 Juifs était de 100 dollars. Cependant, cette somme n’était valable que pendant la « période intermédiaire » et elle devait, en vertu de l’accord, augmenter jusqu’à 250 dollars(79). Après la rencontre entre Eitan, Gatmon et Benjelloun à Genève, on accéda à un accord pour le départ de 50 000 Juifs en août, mais la mise en oeuvre de son exécution se poursuivit jusqu’à la fin septembre(80). Ronel affirme qu’aucun document ne fut signé dans le cadre de l’accord avec les Marocains(81). Les sources de l’HIAS indiquent aussi qu’aucun accord signé en bonne et due forme n’était nécessaire. Selon ces sources, il s’agissait d’un accord secret conclu oralement, en vertu duquel l’argent passerait d’une main à l’autre, les deux parties s’engageant à respecter le secret et à tenir leurs promesses(82).

Un document de la Misgeret daté du 8 août 1961 fait référence à l’accord comme étant déjà conclu. Après cet accord, Ronel proposa à Harel de restructurer la Misgeret conformément au nouvel état de choses qui exigeait de définir les rapports entre la Misgeret et l’HIAS. À son avis, la Misgeret continuerait à travailler « dans la clandestinité totale, comme elle le fait aujourd’hui, mais selon des méthodes différentes ». Ses émissaires préparerons les familles en vue de leur départ et inciterons la classe moyenne juive à quitter le Maroc. L’HIAS aura deux aspects distincts. L’un discret, où les Israéliens tiendront les postes de directeurs adjoints et seront responsables de la mise en oeuvre des critères de priorité fixés par le
département de l’immigration de l’Agence juive. Deux ou trois médecins et une assistante sociale sélectionneraient les candidats à l’immigration en fonction de leur état de santé. D’autre part, l’HIAS aura l’aspect officiel d’un « comité directeur d’une agence de tourisme », créé comme branche d’un organisme humanitaire. Ses employés seraient des Israéliens de nationalité étrangère et des volontaires juifs locaux. Les fonctionnaires de l’HIAS fourniraient une liste d’émigrants aux autorités marocaines, qui devaient leur délivrer des passeports collectifs (83).

Notes

76. Y. Bin-Nun, « Une nouvelle approche du problème de la sélection des Juifs du Maroc à la veille de l’indépendance », Brit n° 27 A. Knafo, ed., Ashdod 2008, (heb.), pp. 102-108. Le principe de la sélection fut définit par le Dr H. Shiba et fut modifié de temps à autre. Ce principe voulait que toute famille comporte un adulte soutien de famille et excluait les candidats à l’émigration souffrant de maladies graves ou chroniques. Cependant, l’Agence juive à certaines périodes sépara les membres de la famille et n’en fit émigrer en Israël qu’une partie, ou bien ne fit partir que les enfants sans leurs parents. Après l’indépendance, les émissaires israéliens travaillant au Maroc faisaient des efforts pour contourner les règlements contraignants de la sélection. Shoshani, Neuf années (heb.) p.94.
77. Entretiens avec Efrayim Ronel à son domicile de Ramat Hen, hiver 1997 et 6 septembre 1999. T. Szulc, The secret Alliance, p.267.
78. Témoignage de E. R. [Efrayim Ronel], Shoshani, Témoignages.
79. « Résumé des débats à Paris concernant la période intermédiaire », document non signé, vraisemblablement écrit par Ronel à Paris, 8 août 1961, Archives sionistes centrales S6 10098. Yehuda Dominitz estime que le montant était d’environ 50 dollars par personne.
80. Témoignage de E. R. [Efrayim Ronel], Shoshani, Témoignages ; E. Ronel : « La Misgeret depuis la traversée de l’Egoz et jusqu’à l’opération Yakhin 1960-1964 », OVCHAN 3, non daté, p.6.
81. T. Szulc, The secret Alliance, p.271.
82. Y. Maroz aux ambassades d’Israël, 4 juillet 1961, ANI AE, 3760/9.
83. « Résumé des débats à Paris concernant la période intermédiaire », [E. Ronel à Paris] 8 août 1961, Archives sionistes centrales S6 10098.

.../...




"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 17:35

.../...

Le 21 août 1961, le roi Hassan II informa Abdelkader Benjelloun qu’il annoncerait le jour même au gouvernement la liberté d’émigration pour les Juifs du Maroc. Cette déclaration exigée par les Israéliens devait mettre officiellement en oeuvre l’« accord de compromis »(84).

Au sein du gouvernement, au moins six des dix-huit ministres étaient au courant de l’accord, parmi lesquels le ministre du Travail Benjelloun, le ministre de l’Intérieur Réda Guédira, le ministre du Commerce Mohammed Benhima, et le ministre de l’Education Dr Youssouf Ben ‘Abbas. Le 19 juillet 1962, Bensalem Guessous et Ahmed Bahnini, eux aussi informés de l’accord, furent nommés respectivement ministre des Travaux publics et ministre de la Justice. Il est probable aussi que le ministre de la Défense Mahjoubi Aherdan et le ministre des Entreprises publiques Mohammed Laghzaoui, aient eux aussi été informés de l’accord. On expliqua aux ministres que cet accord ferait bénéficier le Maroc d’une aide économique de la part des Etats-Unis.

Malgré ses contacts assidus avec les Israéliens, le parti de gauche,
dirigé par Ben Barka, s’opposa aux départs prétendant que les Juifs qui émigraient en Israël allaient renforcer Tsahal dans sa guerre contre les pays arabes. Un ministre répondit à cet argument qu’il était improbable qu’un état dont la population ne comptait que 2,5 millions d’habitants soit en mesure d’intégrer une aussi grande quantité de Juifs marocains démunis(85).

En août 1961, la direction générale de l’HIAS aux États-Unis entra en scène. Les bureaux de cet organisme au Maroc avaient été fermés en juillet 1959, après la publication du dahir de marocanisation, mais ses représentants continuèrent d’agir sur place depuis leur domicile.
Selon la proposition de Yehuda Dominitz, le directeur général du département de l’immigration de l’Agence juive, Barukh Duvdevani, rencontra à New York Murray Gurfein, président de l’HIAS (86), et lui proposa que son organisation tiendrait lieu de façade pour les activités de la Misgeret. En vertu d’un accord oral, l’organisation américaine serait officiellement responsable de l’émigration des Juifs du Maroc et tous les émissaires du Mossad ainsi que les volontaires locaux seraient des employés de l’HIAS. Lorsque l’accord sera conclu, les activités de l’HIAS deviendraient légales, avec l’accord tacite du roi. Israel Gaynor Jacobson, président européen de l’HIAS, responsable aussi de l’Afrique du Nord, confia à son représentant Raphaël Spanien l’exécution de cette mission, et il semble que ce dernier ait pris part à une partie des entretiens avec Benjelloun(87).

Spanien se rendit à Rabat et rencontra le 28 août le ministre de l’Intérieur Guédira, dont le ministère avait la responsabilité ministérielle de l’exécution de l’accord. Spanien informa le ministre que son organisation agirait désormais plus au Maroc qu’à Paris, étant donné le nombre grandissant de familles juives attendant leur départ. Dans un rapport envoyé au ministre, il signala que l’HIAS était disposée à coopérer avec le ministère de l’Intérieur pour préparer des feuilles de route collectives pour les familles d’émigrants, à la place de passeports individuels, afin d’économiser sur les frais du ministère88. À compter de ce jour, aux yeux des autorités marocaines comme à ceux des Juifs du Maroc, l’opération Yakhin pour l’évacuation des Juifs du Maroc fut identifiée comme l’émigration HIAS.

Les diplomates israéliens, souvent méfiants envers leurs interlocuteurs marocains sur la destination de l’acompte versé à Genève, demandèrent à Benjelloun de prévoir un entretien avec le roi, pour s’assurer qu’il était au courant de la transaction et qu’il se portait garant de son exécution. Au début septembre, Spanien fut reçu en audience au palais de Rabat et y bénéficia d’un accueil chaleureux. Selon le délégué de l’Agence juive, Hayim Halahmi, le colonel Mohammed Oufkir, responsable de la sécurité nationale, et Ben Sa‘id Lahrizi,
directeur de la compagnie de tourisme TAM, participèrent également à cette rencontre. Le roi décida que son homme de liaison avec Spanien serait le colonel Oufkir pour les problèmes de passeports et, pour les questions techniques, son confident Ben Sa‘id89. Au terme d’un entretien amical, le roi autorisa la réouverture des bureaux de l’HIAS et promit à Spanien que son organisme pourrait agir librement au Maroc. Même si le roi n’avait rien dit d’explicite sur les questions d’argent, Spanien comprit qu’il était bel et bien informé des clauses de l’accord(90).

À Rabat, Spanien s’entretint avec plusieurs personnalités, en particulier Oufkir qu’il avait déjà rencontré à plusieurs reprises. À son étonnement, il se rendit compte que ce dernier n’était pas informé de l’accord entre son pays et Israël, mais pensa qu’il serait utile de
renouer ses relations avec lui pour les modalité de l’exécution de l’accord91. Selon Ronel, le roi n’informa Oufkir de l’accord que peu de temps après sa rencontre avec Spanien(92).

Notes

84. E. Rosen [E. Ronel] au chef du Mossad, 22 août 1961, Archives sionistes centrales, S6 10098.
85. Gad Shahar justifie ainsi son comportement : « Je m’identifiais à l’organisme qui m’employait ». Entretien avec Gad Shahar, 17 novembre 1997 à Tel-Aviv. Témoignage de Pinhas Qatsir, OVCHAN 3, non daté. Entretiens avec Pinhas Qatsir, Tel-Aviv, 13 janvier et 16 juillet 1998.
86. Murray Gurfein fut ensuite élu comme juge fédéral aux USA et participa au procès du président Nixon dans l’affaire du Watergate.

87. Entretien avec Hayim Halahmi, Tel-Aviv, 18 avril 2004. Témoignage de Yehuda Dominitz, OVCHAN 4,juillet 1994. Entretien avec Gad Shahar à Tel-Aviv le 17 novembre 1997, entretien téléphonique avec Alfonso Sabbah le 28 avril 2000 ; T. Szulc, The secret Alliance, pp. 249-252 ; 263-265.
88. Ben Sa‘id Lahrizi était le directeur de la compagnie de tourisme TAM (Tunisie, Algérie, Maroc). Les fonctionnaires de l’HIAS et les émissaires israéliens le désignent dans les documents du Mossad par le
pseudonyme « Mat ».
89. Op. cit. p. 266.
90. Op. cit.
91. Entretiens avec Efrayim Ronel à son domicile de Ramat-Hen, hiver 1997 et 6 septembre 1999.
92. Entretien téléphonique avec Alfonso Sabbah le 28 avril 2000 et entretien à Netanya le 3 janvier 2002.
Cette description est différente de celles de Segev et de C. Gatmon. Segev, Yakhin, p. 238. Entretiens
avec Carmit Gatmon, été 1996 et 16 août 2002.

"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 17:50

L’indemnisation et l’évacuation

De la fin novembre et décembre 1961, commença l’évacuation dans le cadre de l’opération Yakhin93. En janvier 1962, tous les aéroports du pays étaient ouverts, la nuit tombée, à la disposition de l’émigration juive. L’opération se prolongea jusqu’en 1966, et durant cette période (jusqu’en 1964), 97 005 Juifs quittèrent le Maroc pour Israël. La population juive comptait à cette époque 216 164 personnes, dont plus de la moitié habitaient Casablanca(94).

Au cours des 25 premiers mois de l’opération, jusqu’au début janvier 1964, 73 899 Juifs partirent dans le cadre de 646 départs collectifs. En mai 1962, le nombre record de départs de Juifs fut enregistré : 7 151 personnes, contre 450 personnes en décembre 196295. Raphaël Spanien parvint à un accord avec Oufkir, en vertu duquel les émigrants ne recevraient pas de passeports individuels, mais un passeport collectif pour chaque famille dans une liste d’environ 700 personnes, soit le nombre d’émigrants dans un voyage par bateau ou dans six vols aériens. Sur chaque document figuraient les coordonnées de tous les membres de la famille, et une photographie des parents et des enfants âgés de plus de cinq ans.

À compter du 27 novembre 1961, les Juifs quittèrent le Maroc au vu et au su des autorités et avec leur accord tacite(96).

Selon l’accord avec Benjelloun, le montant versé par Israël pour chaque émigrant devait être doublé, passant de 100 à 200 dollars, après le départ de 26 000 personnes. Jusqu’à la fin mai 1962, 26 278 Juifs partirent et en mai, un chiffre record de 7 151 émigrants quittèrent le Maroc. Toutefois, le rapport reçu par Benjelloun ne mentionnait que 23 300 personnes.
Aussi, le montant à payer pour chaque émigrant ne fut pas encore doublé, car ni Benjelloun ni Oufkir ne pouvaient connaître le nombre précis d’émigrants. Selon Ronel, cette différence n’était dû qu’à l’intention de ne pas trop effrayer Oufkir et ses collègues par un nombre trop élevé d’émigrants(97). À ces montants, il fallait ajouter celui de l’acompte d’un demi-million de dollars livré en main propre à Genève(98), et quelques sommes mensuelles versées comme récompense à de petits fonctionnaires impliqués dans l’opération, et surtout au directeur du cabinet d’Oufkir, Abdelwahab Lahlali.

De novembre 1961 jusqu’à la fin 1966, 97 005 Juifs quittèrent le Maroc. Bien que le montant demandé par les autorités marocaines pour chaque émigrant fût de 250 dollars, elles ne reçurent au début de l’opération que 100 dollars par personne pour les 26 000 premiers émigrants, et ce montant doubla à 200 dollars. Après le départ de 50 000 émigrants, conformément aux accords préalable, on peut supposer que le montant versé jusqu’à la fin de l’opération s’éleva à 250 dollars par personne. Nous pouvons évaluer le montant versé aux Marocains comme suit : 26 000 émigrants à 100 dollars ; 24 000 émigrants supplémentaires pour arriver au seuil des 50 000, à 200 dollars ; et pour arriver au total de 97 000 émigrants, les 47 000 émigrants restants à 250 dollars chacun. Soit, au total, 19 150 000 dollars(99). Ce montant n’inclut pas évidemment les rapports « rectifiés ». On peut vraisemblablement supposer que le principe ascendant des sommes payées en fonction de l’augmentation du nombre d’émigrants était une exigence israélienne, afin d’inciter les Marocains à permettre le départ d’un plus grand nombre possible de familles juives.

Malgré ces estimations, il est difficile de calculer exactement le montant total remis par les Israéliens aux autorités marocaines. Tad Szulc a évalué ce montant à 25 millions de dollars(100), mais en y ajoutant l’acompte ainsi que d’autres frais au Maroc, il atteint, selon ses estimations, la somme de trente millions de dollars(101). Nous savons en outre que Réda Guédira, futur ministre des Affaires étrangères, a reçu du trésor israélien la somme de 50 000 dollars pour la diffusion de l’organe de son parti (FDIC) Les Phares. Cette somme fut transférée par Yehuda Dominitz sur un compte bancaire de Guédira en Suisse(102).

En février 1961, Sh. Z. Shragay, le président du département de l’immigration de l’Agence juive, informa Golda Meir, ministre des Affaires étrangères, en présence du chef du Mossad, qu’un ministre marocain avait reçu le montant de 600 000 dollars à titre d’aide à l’émigration. Shragay atteste l’existence de comptes bancaires ouverts en Suisse pour d’autres membres du gouvernement marocain(103). Ces montants n’incluent pas les pots-de-vin ou pourboires que les émissaires de la Misgeret au Maroc distribuèrent à de diverses catégories de fonctionnaires et officiers de police(104). Néanmoins, selon Hayim Halahmi, les douaniers et policiers du port de Casablanca ne reçurent pas d’argent, tout au plus on leur offrit des boissons et des sandwiches au café local(105).

Le prince Moulay Abdallah qui détenait une concession sur 51% des billets d’avion et de bateau des sociétés qui transportaient les émigrants bénéficia aussi de ce projet. Les Israéliens qui, à un certain moment, pensaient proposer de l’argent à Oufkir, durent se rendre à l’évidence qu’il n’était pas la personne que l’on pouvait corrompre. Carmit Gatmon témoigne elle aussi que les chefs de la Misgeret tentèrent de soudoyer Oufkir mais n’y parvinrent pas, car les problèmes d’argent ne le préoccupaient pas(106). Selon son fils, Raouf, Oufkir ne fut informé que longtemps après de la dimension financière de la transaction, et il en fut choqué(107). Des sommes particulièrement importantes furent remises régulièrement au directeur de cabinet d’Oufkir, Abdalwahab Lahlali. Selon l’accord conclu avec lui, Lahlali devait recevoir un dollar pour tout émigrant jusqu’à 2 000 personnes, et deux dollars au-delà de ce nombre. Par la suite, il s’avéra que sa contribution à l’opération n’avait aucun effet sur celle-ci(108).

Notes

94. Ce chiffre avancé par Simha Aharoni correspond à celui du recensement effectué par le gouvernement marocain l’été 1960, selon lequel 158 806 Juifs vivaient au Maroc. Le nombre des naissances dépassa celui des émigrants qui quittèrent le Maroc clandestinement à cette époque.
95. Simha Aharoni, Le judaïsme marocain – enquête quantitative. Confidentiel. 1961-1963, Département de l’Immigration de l’Agence juive, Paris 1964 (heb.).
96. Témoignage de Yigal Kanfi, OVCHAN 3, non daté.
97. E. Rosen [E. Ronel] à Sh. Toledano, 6 juin 1962, Archives sionistes centrales, S6 10132.
98. T. Szulc, The secret Alliance, p. 269. Entretiens avec Efrayim Ronel à son domicile de Ramat-Hen, hiver 1997 et 6 septembre 1999.
99. Toutes les sommes citées en dollars dans cet article, évaluées en dollars constant pour l’année 2005, doivent être multipliées par deux.
100. Tad Szulc a calculé ces estimations financières selon le nombre total des Juifs qui ont quitté le Maroc. Cependant, il semble qu’il ait pris en compte même les familles qui quittèrent à l’époque de l’opération Yakhin mais avec des passeports individuels, pour lesquels aucune « rançon » n’a donc été versée. Il a également pris en compte les familles qui sortirent clandestinement du Maroc à l’aide de la Misgeret pendant la période de l’opération. C’est pourquoi, il est plus probable que les sommes qui furent versées aux Marocains soient inférieures à celles estimées par Szulc.
101. Entretien avec Jo Golan, Jérusalem, 23 novembre 1997, entretien téléphonique 2 janvier 1999 et entretien avec Robert Assaraf, Paris, été 1996, juin 1997. Y. Bin-Nun, « Un diplomate non conformiste », Préface du livre de Jo Golan : Pages from a DiaryEditions Carmel, Jérusalem, 2005, (heb.), pp. 7-15.
102. Entretiens avec Efrayim Ronel à son domicile de Ramat-Hen, hiver 1997 et 6 septembre 1999. A. Bensimon, Hassan II et les Juifs, pp. 129-131.
103. T. Segev, Les premiers Israéliens, Calmann-Lévy, Paris 1998, p.131.
104. Entretiens avec Raphaël Mergui, été 1996, juin 1997, Paris. Mergui mentionne en particulier le nom de l’officier de police Mohammed el Hadaoui, proche de David Amar. Il mentionne aussi la coopération qui existait à un certain stade entre Gatmon et Meier Toledano.
105. Entretien avec Hayim Halahmi, Tel-Aviv, 18 avril 2004.
106. Y. Maroz à M. Gazit à Washington, 31 août 1960, ANI AE, 4318/4/. Entretien avec Carmit Gatmon, Jaffa, 16 août 2002.
107. R. Oufkir, Les invités, Vingt ans dans les prisons du Roi, Flammarion, Edition de poche revue et corrigée, J‘ai lu, Paris, 2005, p. 373.
108. Barnea [?] à Marti [?], « Compte-rendu de la rencontre aujourd’hui avec Martel », 30 mai 1962, Archives sionistes centrales S6 10132. Gevirol [E. Ronel] à Eliav [Sh. Toledano], “Roqad – Martel”, 6 juin 1962, Archives sionistes centrales S6 10132.

.../...




"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 17:57

Le responsable de Ronel à Paris, Shmuel Toledano, nous fournit d’autres détails sur les transferts d’argent israélien aux autorités marocaines : « En contrepartie, nous payâmes 250 dollars per capita, dans des sacs remplis de billets envoyés en Suisse, un quart de million
chaque fois, après le départ de chaque bateau (109). L’argent qui fut versé après chaque vol ou chaque bateau, arrivait de New York à Paris, en passant par Genève. Tous les trois mois, un représentant du roi arrivait aux bureaux de l’HIAS à Paris, et Hayim [Halahmi]110 lui
remettait l’argent selon les accords, soit 250 dollars par émigrant.

Les salaires des émissaires du Mossad au Maroc, qui travaillaient dans les bureaux du HIAS, furent également payés par Halahmi »(111). Ce dernier précise que le représentant du roi, Ahmed Ben Sa‘id Lahrizi, se rendait chaque mois à son bureau à Paris et recevait de lui des chiffres mensuels sur le nombre d’émigrants et, en fonction de ces chiffres, Lahrizi partait à Genève pour percevoir les sommes dues de Moshe Haskel, dans le bureau du trésorier de l’Agence juive Eran Laor.

Selon son témoignage, bien qu’au début de l’opération il indiquait avec précision le nombre d’émigrants, par la suite il rectifia un peu leur nombre. Par ailleurs, lorsque l’HIAS avait besoin d’argent liquide au Maroc, Halahmi les obtenait à intervalles réguliers de R. A., le bras droit de Guédira, en échange de chèques que lui remettait Halahmi et qui étaient perçus à Genève(112). Carmit Gatmon ajoute d’autres précisions sur les méthodes de transfert, mais avec quelques variations : « Chaque fois qu’un nombre suffisant de Juifs étaient rassemblés avant leur départ pour Casablanca, Alex se rendait à Genève. Il y rencontrait le représentant marocain et lui transmettait la valise contenant l’argent. Le Marocain en rendait compte à Casablanca et nous recevions les passeports collectifs signés, avec la mention : destination Canada. Cela n’est peut-être pas moral et pas très esthétique, mais c’était le seul moyen de résoudre le problème »(113).

Selon Israel Jacobson, la source des fonds nécessaires à la transaction provenait principalement de l’Appel juif unifié. Ces fonds étaient transférés à l’organisme correspondant en Israël, qui en transmettait une partie à l’Agence juive pour financer l’émigration légale et clandestine. L’HIAS recevait aussi une partie de ces fonds et la transmettait à l’Agence juive pour la même opération. Une autre somme, plus modeste, provenait directement des communautés juives du Canada, de l’Angleterre et de l’Afrique du Sud. Étant donné que les départs collectifs des Juifs du Maroc était secret, ces sommes ne figuraient pas sur les rapports de l’HIAS, et seuls Murray Gurfein, James Rice, Israel Jacobson et deux autres directeurs du HIAS (Carlos Israel et Harold Friedman) étaient au courant de leur existence114.
L’historien de la Misgeret, Eliezer Shoshani, considère l’année 1964 comme la date de la fin de l’opération Yakhin, tout simplement parce que c’était la date de la rédaction de son rapport. Cependant, Hayim Halahmi indique que l’opération ne prit fin qu’en 1966, lorsque Lahrizi cessa de venir le voir pour recevoir les chiffres des départs avec des passeports collectifs, et c’est ainsi que le processus de transfert d’argent prit fin(115).

On peut toutefois considérer la guerre des Six Jours comme une date charnière dans l’histoire de la communauté et de l’émigration. Certains considèrent la guerre de Kippour, les deux tentatives d’assassinat du roi Hassan II en 1971 et 1972, et la mort du général Oufkir, « l’ami des Juifs », comme la date décisive pour la fin de l’histoire de cette communauté (116).

L’envergure de l’opération Yakhin alla en s’amenuisant. On délivra moins de passeports collectifs que de passeports individuels et l’opération s’arrêta d’elle-même faute d’émigrants, sans que personne ne déclarât officiellement sa fin.

Une autre histoire commence alors pour les Juifs marocains. En Israël.

Notes

109. Entretien avec Shmuel Toledano à Jérusalem, été 1996.
110. Entretien avec Hayim Halahmi, Tel-Aviv, 18 avril 2004.
111. T. Szulc, The secret alliance, p. 269.
112. Selon Halahmi, Ahmed Ben Sa‘id Lahrizi n’émit pas la moindre critique concernant le nombre des émigrants. Halahmi ne s’occupait pas personnellement de ces fonds, et ne savait même pas combien il fut
payé à l’avance. Lahrizi vint le voir un jour dans une voiture Mercedes somptueuse et expliqua que c’était le cadeau de son Altesse, dont il devait payer le prix. Seul le palais royal était autorisé à importer des voitures à cette époque. Entretien avec Hayim Halahmi, Tel-Aviv, 18 avril 2004.
113. R. Bergman, « Combien vaut un Juif marocain » supplément de Ha’aretz, 22.8.1997 (heb.). Il semble que le représentant marocain était Ahmed Ben Sa‘id Lahrizi (alias Mat), directeur de la compagnie de
tourisme TAM
114. T. Szulc, The secret alliance, p. 268-270 ; Y. Maroz à Y. Vered, 4 janvier 1962, ANI AE, 3755/14.
115. Entretien avec Hayim Halahmi, Tel-Aviv, 18 avril 2004.
116. Témoignage de Yehuda Dominitz, OVCHAN 4, juillet 1994.




"Fin du Judaisme en terres d'Islam" - Shmuel Trigano
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 27 mai 2009 a 18:20

A propos de cette derniere parution, voici un entretien avec Shmuel Trigano paru aujourd'hui (27 mai 2009) sur le site " The Canadian Jewish News). Je le retranscris integralement.

La fin du judaïsme en terres d’islam
By ELIAS LEVY, Reporter

Au lendemain de la Shoah, entre 1945 et 1970, une civilisation de vingt siècles a disparu. Du Maroc à l’Iran, en passant par l’Algérie, l’Égypte, le Liban, l’Irak et le Yémen, les Juifs vivant dans le monde arabo-musulman ont été contraints d’emprunter l’amère chemin de l’exil. Tel fut le sombre destin de quelque 900000 Juifs sépharades originaires de onze pays islamiques.

Figure marquante de l’intelligentsia juive française, l’universitaire et essayiste renommé Shmuel Trigano a été le maître d’oeuvre d’un livre collectif imposant qui relate et analyse exhaustivement la genèse de ce drame majeur du XXe siècle, souvent occulté par les victimes elles-mêmes: La fin du judaïsme en terres d’islam, qui vient de paraître aux Éditions Denoël.

Dix historiens français et israéliens réputés ont contribué à cette somme historiographique magistrale.

Canadian Jewish News: Ce livre rappelle, moult témoignages et récits à l’appui, que le judaïsme en terre d’islam a quasiment disparu.

Shmuel Trigano: Les pays arabo-musulmans sont aujourd’hui quasiment vides de Juifs. S’il en subsiste, ce sont des vestiges de communautés. C’est le cas des Juifs du Maroc -nous publierons dans un prochain article les réflexions de Shmuel Trigano sur le statut des Juifs du Maroc-, de Turquie, d’Iran…

En Iran, le statut de la communauté juive est toujours celui de dhimmi, régi par la Sharia. Le fait que les Juifs iraniens envoient un député au Parlement, c’est typiquement une structure dhimmi. Dans ces pays, du fait de l’islam, à l’exception -aujourd’hui formelle- de la Turquie, la communauté juive est pensée comme étant à l’écart de la nation. On lui permet de s’organiser de façon autonome administrativement. Comme la loi en vigueur est la loi coranique, non seulement les non-musulmans ne peuvent pas en jouir, mais cette loi les assigne à leur propre loi religieuse. Il ne s’agit pas d’États-nations démocratiques à l’occidental dans lesquels les Juifs peuvent être des citoyens. Le statut des communautés juives dans ces contrées demeure toujours celui d’une minorité en situation problématique, dépendante du roi au Maroc, de la vigilance de l’armée en Turquie jusqu’à récemment…

L’islamisme radical fait peser sur ces communautés juives un danger majeur. Ce qu’elles ont bien compris en organisant le départ de leurs jeunes générations. Ce phénomène d’exclusion des non-musulmans ne se limite pas aux Juifs. Les chrétiens sont en voie de disparition également à cause de l’intolérance religieuse qui sévit dans ces pays islamiques.

C.J.N.: Quelles sont les principales raisons pour lesquelles cette sinistre histoire a été tue?

S. Trigano: Il y a plusieurs explications. D’abord, le choc du traumatisme. On ne peut pas formuler immédiatement une expérience existentielle aussi considérable. Notre génération a assisté à la fin d’un monde, qui a disparu totalement, qui ne reviendra jamais. Ce n’est pas rien. Deuxièmement: l’importance de la souffrance de la Shoah a nécessairement marginalisé la mémoire de ce traumatisme. Dans la Shoah, les Juifs ont été exterminés. Dans les pays arabo-musulmans, les Juifs ont été persécutés, spoliés et expulsés, mais ils n’ont pas été exterminés. Cette différence de gravité a fait que le monde sépharade a pu aussi aborder sa propre mémoire par le biais de la Shoah. La troisième raison tient à la prégnance de l’idéologie du tiers-mondisme anticolonialiste. Les sépharades sont apparus comme des petits blancs qui méritaient leur destin.

Il y a eu aussi le refoulement israélien. Lors d’un colloque que j’ai organisé à Paris sur cette question, l’historien Élie Barnavi, alors ambassadeur d’Israël en France, est venu déclarer que les sépharades n’étaient pas des réfugiés, mais des citoyens israéliens. Cependant, Barnavi n’a jamais contesté que les rescapés de la Shoah ont été considérés comme des réfugiés et reçu les réparations allemandes.

Ce déni de la réalité de l’expérience historique du monde sépharade est typique de certains intellectuels israéliens. Il y a eu tout un ensemble de faits de ce type-là qui ont contribué à éteindre ou à rétracter au maximum la mémoire sépharade. Il est possible aussi que les sépharades pour se faire accepter dans le courant anticolonial aient minorisé leur propre histoire, voire même réécrit celle-ci pour apparaître comme l’exemple même de la symbiose, de la réussite. Ce qui est un autre mensonge historique.

C.J.N.: Les leaders arabes et palestiniens ne cessent de claironner que l’unique raison du départ des Juifs de leur pays natal est la création, en 1948, de l’État d’Israël. Selon eux, si l’État juif n’avait pas vu le jour, les Juifs continueraient à vivre harmonieusement dans les pays arabo-musulmans.

S. Trigano: L’hostilité des mouvements nationalistes arabes envers les Juifs et les autres non-musulmans, je ne parle même pas de l’hostilité religieuse permanente, ne date pas de 1948. La création de l’État d’Israël a mis fin dans l’esprit des Arabes à la condition de dhimmi, dont la caractéristique est la soumission à l’islam. Pour les Arabes, la dhimma est une preuve de tolérance et de générosité. Dans la suffisance ethnocentrique qui caractérise cette perspective, ces derniers ne se rendent pas compte que le dhimmi est un être inférieur, qui n’est ni un sujet ni un citoyen. Le scandale qu’Israël a représenté pour le monde arabo-musulman, c’est tout simplement le scandale d’une nation dhimmi qui se rebelle contre la loi islamique. Ce n’est pas plus compliqué que ça!

Quand les pouvoirs coloniaux se sont retirés, il était confusément clair que les Juifs redeviendraient des dhimmis. L’antisémitisme a commencé à se faire sentir dès les débuts du nationalisme arabe. Ce nationalisme, profondément xénophobe, accusa par la suite les Juifs marocains, égyptiens, irakiens, yéménites, libyens… d’être responsables de ce qui se passait en Israël. Le fait d’avoir massifié et identifié tous les Juifs indistinctement à Israël, à travers des lois d’exception, de véritables “statuts des Juifs”, promulgués en Irak, en Égypte et en Libye, où la catégorie de “sioniste” a justifié la privation des droits et l’exclusion de la société préludant à l’expulsion des Juifs, constitue un acte typiquement antisémite car l’antisémitisme massifie par principe les Juifs.

C.J.N.: Pourtant, on nous présente souvent l’Andalousie du Moyen-Âge comme un havre de paix et de coexistence pour les musulmans, les Juifs et les chrétiens.

S. Trigano: On a oublié que l’Andalousie était avant tout une terre de Djihad, la pointe avancée de l’invasion arabe. Dans l’Andalousie du Moyen-Âge, les non-musulmans étaient aussi des dhimmis. Il y avait tout un courant de polémique théologique contre les Juifs, semblable aux disputations antijuives de l’Europe chrétienne. Un important théologien, Ibn Hazm, a écrit plusieurs traités foncièrement antijudaïques. À Cordoue, il y eut un pogrom au cours duquel 3000 Juifs furent tués. Un historien israélien, Abraham Grossman, de l’Université Hébraïque de Jérusalem, a souligné le fait étrange qu’il n’y ait eu aucun article consacré à ce pogrom alors qu’il y a pléthore d’articles sur les pogroms perpétrés durant les croisades chrétiennes. Il faut quand même rétablir la vérité sur ce plan-là.

Le fait qu’il y ait eu un Âge d’Or intellectuel des Juifs est à l’honneur de ces derniers, qui ont pu construire et défendre le judaïsme, en hébreu, dans une culture qui n’était pas hébraïque, dans un milieu où ils restaient des dhimmis.

Il ne faut pas renverser la réalité des choses. Le discours idéologique contemporain veut présenter l’Andalousie comme l’Espagne des trois religions ou des trois cultures. C’est joliment dit! L’Andalousie fut avant tout l’Espagne de la Dhimma et non des trois religions. Il y eut aussi de sévères persécutions et massacres contre les chrétiens.

C.J.N.: Selon vous, aujourd’hui, le dialogue judéo-musulman est plus régi par la rectitude politique que par le franc-parler et la sincérité.

S. Trigano: Pour qu’un dialogue judéo-arabe et judéo-musulman soit possible, il faut que les Juifs disent la vérité et cessent avec leur complaisance et leur flatterie. Ou bien on accepte le dialogue en mettant cartes sur table ou bien il n’y aura pas de dialogue. Il ne faut pas entretenir le monde islamique dans l’illusion qu’il a de lui-même. Il faut justement le rappeler à l’ordre des réalités historiques. Même si ces réalités ont été occultées, il faut les restituer. Dans les pays islamiques, les non-musulmans, je ne parle même pas des femmes, n’ont pas été considérés comme des sujets libres, souverains, dignes, capables d’assumer leurs responsabilités.

Le grand choc qu’Israël a représenté, c’est l’autodétermination d’une nation dhimmi. Il faut écrire l’histoire du conflit israélo-arabe dans cette perspective-là. La transformation du conflit du côté de l’islam en guerre de Djihad n’est pas une mutation récente. C’est la cause permanente du conflit. Le monde arabo-musulman n’accepte pas dans ses dogmes que les Juifs soient un peuple et une nation libre et souveraine.

C.J.N.: Le déni de ce chapitre cardinal de l’histoire des sépharades n’a-t-il pas de lourdes répercussions sur le conflit israélo-palestinien, dans la mesure où seuls les Palestiniens ont obtenu le statut de réfugiés?

S. Trigano: Cette triste réalité historique a été totalement éludée. Cette grave omission pervertit la compréhension du conflit israélo-palestinien. La gauche israélienne a toujours négligé et dénié la mémoire du monde sépharade en insinuant que le contentieux que nous avons avec le monde arabe était mu par le racisme. Ce manque d’empathie à l’égard de l’histoire de toute une partie du peuple juif est scandaleux. C’est quand même une pièce capitale. Il y a 600000 Palestiniens qui sont partis, ou ont été poussés au départ au moment de la création de l’État d’Israël. Il n’y avait pas que des autochtones parmi les Palestiniens mais aussi un pourcentage important d’immigrants arabes venus d’autres pays dès la fin du XIXème siècle.

600000 Juifs se sont installés en Israël. Il s’est produit un échange de population comme entre la Turquie et la Grèce, l’Inde et le Pakistan et entre des pays européens après la Deuxième Guerre mondiale. On nous rabat les oreilles avec les Palestiniens qui ont la clé de leur maison et vont la voir de loin. Mais les sépharades aussi ont la clé de leur maison! Ils sont partis en fermant la porte, en s’enfuyant, en abandonnant tout quand ils n’ont pas été spoliés et dépouillés. Mais qui s’intéresse à eux? Qui prend en considération leurs revendications fondées et très légitimes? La faute en revient avant tout aux élites sépharades, qui ont totalement négligé leurs responsabilités sur le plan historique pour quelques cocktails dans des palais. Or, cette responsabilité est décisive pour la légitimité d’Israël, qui n’est pas coupable d’exister. L’État juif n’a pas été créé en chassant la population palestinienne car les Juifs aussi, devenus des Israéliens, ont été chassés de chez eux. C’est ce qu’il faut rappeler avec force aujourd’hui. Les Juifs n’ont aucune dette envers les Palestiniens.


French academic Shmuel Trigano presents the background of his latest book on the expulsion of the Jews from Arab countries.
[www.cjnews.com]




Aller à la page: Précédent12
Page courante: 2 of 2


Désolé, vous n'avez pas d'autorisation poste/réponse dans ce forum.

   Rechercher sur
 

  Web    
Darnna

© 2008 Darnna.com - All rights reserved.

'