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Histoire de la communaute juive de Melilla
Postť par: darlett (IP enregistrť)
Date: 22 juillet 2008 a 16:14

La Communauté juive de Melilla et sa grande Synagogue,
par Ana M.Riano-Lopez





Il existe au Nord de l'Afrique, dans un angle du littoral situ√© en face de la c√īte de Malaga une petite ville espagnole appel√©e Melilla qui, aux d√©buts de l'histoire, avec le nom de Rusadir, fut une importante colonie ph√©nicienne et carthaginois. En 142 av. J.-C. elle faisait partie de la Maur√©tanie Tingitane, et, depuis 70, colonie romaine. Ce fut au VIII si√®cle, avec l'invasion arabe, que la dite ville adopta le nom de Melilla et, en 1556, fut integr√©e √† la Couronne de Castille, apr√®s avoir appartenu depuis 1497 jusqu'alors √† la Maison Ducale de Medina Sidonia.

Nous savons que les Juifs avaient été expulsés d'Angleterre par Edouard I, en 1290, et de France en 1394, en sorte que, au XVème siècles les royaumes d'Espagne étaient les seuls à abriter des Juifs dans chez eux.1

Lorsqu'en 1492, les Rois Catholiques ont d√©cr√©t√© l'expulsion des juifs, ceux-ci se ont √©t√© forc√©s de chercher de nouveaux lieux pour s'installer loin de S√©pharad dans d'autres pays, parmi lesquels se trouvaient ceux d'Afrique du Nord, le Maroc √©tant celui qui re√ßut le plus d'expuls√©s via les ports de Arcila, T√©touan, Badis, Larache et Sal√©. Les malheurs de toutes sortes dont ont p√Ľ souffrir les s√©pharades, ne pouvaient √™tre pires, jusqu'√† leur arriv√©e sur les c√ītes africaines o√Ļ ils retrouv√®rent des communaut√©s juives organis√©es depuis longtemps. Ceux-ci, les toshabim ( r√©sidents), c'est √† dire, les juifs autochtones avaient un niveau culturel inf√©rieur √† celui de ceux arriv√©s d'Espagne, les megorashim (expuls√©s) qui emmen√®rent au Nord de l'Afrique des connaissances techniques, des moyens √©conomiques et une culture tr√®s d√®velopp√©e.

Melilla , située au Nord de l'Afrique, recevra aussi l'affluence de juifs. Si nous écoutons les paroles de M. L. Ortega: "Dans toutes les villes africaines du littoral mediterraneen [...] les juifs espagnols s'établissent imposant leur langue et leurs coutumes"2.

De même que les autres villes d'Afrique du Nord, Melilla disposait-elle d'une communauté de toshabim avant l'arrivée des expulsés ?

Il est prouvé parait-il que les Kabyles, ou les tribus de berbères qui l'entouraient avaient toujours eu des centres juifs, mais il n'y a pas de documentation sur le fait qu'ils résidèrent dans la ville3.

Nous savons qu'au cours du XVI√®me si√®cle les juifs nord-africains exerc√®rent des professions cl√©s pour le maintien d'une place fortifi√©e et √©min√©ment militaire comme l'√©tait Melilla. Traducteurs en m√™me temps que marchands qui ravitaillaient la ville avec leurs marchandises, ils informaient les gouverneurs sur la politique des royaumes limitrophes, F√®s et Tlemcen.. Du XVII√®me si√®cle, il nous est arriv√© tr√®s peu de renseignements sur Melilla et encore mains sur les juifs de la r√©gion. Il n'existe pas non plus de documentation si ce n'est celle qui fait r√©f√©rence au si√®ge de la place en 1774 et 1775 par le sultan du Maroc Sidi Mohamed ben Abd Allah. Charles III qui reignait √† cette √©poque en Espagne, r√©pondit au sultan lui d√©clarant la guerre. C'est dans le r√©cit de cette √©pisode dans lequel appara√ģt l'expression "quelques juifs uot; qui appartiendraient aux alentours de Melilla, probablement aux Kabyles de Beni-Sidel ou Beni Bugafar, car jusqu'√† pr√©sent, il n'y a pas de preuves des Juifs auraient v√©cu dans la ville pendant quelques si√®cles.

Nous n'avons pas aussi une documentation importante sur la vie des Juifs de la r√©gion durant le XIX√®me si√®cle, sauf celle qui correspond √† la guerre hispano-marocaine de 1859-60 au cours de laquelle s'est produite la prise de T√©touan par les troupes espagnoles et la d√©couverte de l'existence des s√©pharades, absolument inconnus jusqu'alors par l'Espagne. Nous avons la certitude que seulement quelques juifs se d√©plac√®rent en quelques jours de T√©touan jusqu'√† Melilla en qu√®te de justice, gr√Ęce √† la r√©putation de rectitude des autorit√©s espagnoles. Et ce fut pr√©cis√©ment en 1859 (Trait√© Hipano-Marocain) que la ville, limit√©e jusqu'alors aux murailles et fortifications des XV et XVI√®me si√®cles, appel√©e "Melilla la Vieja", commen√ßa s'√©tendre sur la plaine environnante, b√Ętissant de nouveaux quartiers et devenant une cite moderne. Ce n'est pas √©tonnant qu'√† partir de 1863 la ville fut d√©clar√©e port franc et qu'un nombre indetermin√© de juifs marocains qui se consacraient au commerce se sentent attir√© par les avantages que Melilla offrait pour leurs activit√©s. Et, comble de bonheur, l'ann√©e suivante les Ordres Royaux furent suprim√©s (ceux-ci exigeant pendant si longtemps un permis sp√©cial √† ceux qui d√©siraient s'√©tablir dans cette ville).

Suivant les recherches r√©alis√©es par le professeur Salafranca, Menahem et Aaron Obadia, de Tetouan, commer√ßants, furent en 1864/65 les premiers juifs qui lou√®rent un logement √† Melillan. A partir de ces dates la population s√©pharade augmenta et nomma un rabbin ce qui signifie qu'il y avait au moins dix m√Ęles, le mini√°n. minimmun indispensable pour le culte public. Ainsi, en 1874, date du premier recensement de la population civile de Melilla, la ville comptait 27 juifs residants √† l'int√©rieur, presque tous de T√©touan et, pour cela, descendants de juifs espagnols de la diaspora. A la fin de 1883, s'est produite, sans que nous sachions encore pourquoi, une √©migration en masse de juifs provenant des Kabyles proches vers Melilla et le si√®cle s'ach√®ve avec une consid√©rable augmentation. Il est donc bien clair que l'origine de la communaut√© juive de Melilla repose sur deux groupes: les s√©pharades , integr√©s par ceux qui provenaient des villes marocaines comme T√©touan et Tanger, cultiv√©s et connaissant du jud√©o-espagnol, et les "juifs de la campagne" qui abandonnaient les Kabyles du Rif, fuyant leur mis√©rable situation et leur pauvret√© et cherchant un refuge et du travail √† Melilla. Avec le temps, ce groupe assimila la culture s√©pharade et finirent par devenir espagnols.

Du XX√®me si√®cle nous disposons de plus de documentation. Nous savons qu'√† partir de 1902, Melilla accueillit √† peu pr√®s 300 Juifs qui arriv√®rent dans la ville fuyant les massacres provoqu√©s par le soul√®vement d'un chef musulman contre le sultan dans la zone de Taza, √† quelques kilom√®tres de Melilla. Ces r√©fugi√©s b√©n√©fici√®rent de terrains et s'install√®rent au d√©but dans des tentes c√©d√©es par l'administration militaire. En m√™me temps on leur offrit la possibilit√© de b√Ętir, par leurs propres moyens, des logements. Ainsi naquit le "Barrio Hebreo" ('quartier h√©breu')4, marginal et aux mauvaises conditions d'habitabilit√©..

Ce dernier ne doit pas cependant √™tre consid√©r√© comme le mellah marocain ou un ghetto, car les juifs de Melilla ont toujours vecu et vivent aujourd'hui dispers√©s dans la ville sans aucune sorte d'entrave. Tr√®s t√īt le quartier am√©liora ses constructions et cessa d'√™tre habit√© exclusivement par les Juifs, quelques chr√©tiens venant s'y installer. Curieusement, ses rues d√©nom√©es au d√©but avec des lettres, adopt√®rent en 1934, par d√©cision de la mairie conseill√©e par la Communaut√© Isra√©lite (ainsi s'appela le collectif juif √† partir de 1907) des noms de villes juives comme H√©bron, J√©rusalem, Jaffa, Haifa, Tel-Aviv, Sion.

Vers le milieu de la seconde décade de notre siècle, Monsieur Yamin A. Benarroch Benzaquen, riche commerçant et notable personnage de la ville, membre du Conseil Municipal et de diverses institutions de bienfaisance de Melilla entreprit des actions louables en faveur de la Communauté. Parmi ses initiatives, une yeshivah, un logement spécial pour les rabbins et une auberge pour les Juifs nécessiteux et la construction de la grande synagogue "Or Zaruah", titre pris du Psaume 97, 11: La lumière s'élève pour le juste et pour ceux qui ont le coeur droit la joie" qu'il dedia à la mémoire de son père, Monsieur Aquibá Benarroch.

Il choisit pour sa construction le meilleur architecte de la ville, Enrique Nieto (de l'√©cole moderniste d'Antonio Gaud√≠ √† Barcelone), architecte municipal, install√© d√®s 1909 √† √† Melilla. La construction de style n√©o-arabe, achev√©e en septembre 1924, √©tait situ√©e dans la rue centrale L√≥pez Moreno n¬ļ8. Il s'agit d'un b√Ętiment √† trois √©tages dont la plus grande fa√ßade se trouve sur la rue principale avec de beaux balcons, tandis que la porte d'entr√©e est situ√©e sur la fa√ßade lat√©rale donnant sur une petite ruelle. C'est au troisi√®me √©tage que se trouve la synagogue proprement dite. Luxueuse, mais rafin√©e et mesur√©e dans sa d√©coration, elle a et√© d√©crite par l'historien A. Bravo Nietos: "Cet architecte dessina un b√Ętiment fortement structur√© entre des grands piliers verticaux, mais de grande complexit& cute; d√©corative utilisant diff√©rents d√©tails venant du monde califat et nazar√≠ [ ... ]. La fa√ßade principale se termine en un hastial avec une corniche et deux corps g√©om√©triques dans les coins. L'int√©rieur pr√©sente une d√©coration √©galement int√©ressante avec une fausse vo√Ľte surbaiss√©e qui repose sur des impostes de moz√°rabes"5.

Yamin A. Benarroch Benzaquen, bienfaiteur infatiguable de sa Communaut√©, fut un exemple pour tous, juifs, chr√©tiens et musulmans. Il reste encore beaucoup de choses √† dire non seulement en rapport avec Melilla, mais aussi avec J√©rusalem, o√Ļ il a construit une autre synagogue √† laquelle il donna le m√™me nom de "Or Zaruah", et Tib√©riade, o√Ļ il
Nous n'avons pas de place non plus pour raconter comment se débrouillait la Communauté Israélite de Melilla depuis la guerre civile espagnole jusqu'à aujourd'hui. Nous laisserons ceci pour une autre occasion.

Cette Communaut√©, qui en 1929 comptait 3.269 juifs, n'a plus aujourd'hui, en cons√©quence de l'emigration en Am√©rique et vers la peninsule ib√©rique, que 850 Juifs, en majorit√© s√©pharades, qui parlent un castillan tr√®s proche de l'andalou et conservant peu de l'ancien jud√©o-espagnol et encore moins du haketia (la langue que parlaient au Maroc les s√©pharades). Ce sont des avocats, des m√©dicins, des professeurs, des commer√ßants, totalement int√©gr√©s dans la vie et dans la societ√©. Certains de ces juifs envoient leurs enfants √©tudier dans les universit√©s andalouses les plus pr√īches, comme celles de Grenade et Malaga, tandis que d'autres pr√©f√®rent que leurs enfants restent √† Melilla et fassent des √©tudes superieurs √† la UNED.

La Communauté Israélite de Melilla présidée par Monsieur Mario Carciente est suffisament dotée et organisée. Le "Talmud Torah", qui fut crée en 1926, aujourd'hui Collège Public Hispano Israélite, compte 120 élèves qui étudient là-bas jusqu'à 12 ans, parmi lesquels aproximativement 40 sont juifs et le reste se répartit entre chrétiens et musulmans. Ce n'est pas pour rien qu'il existe à Melilla huit mosquées et sept églises chrétiennes. Cette Communauté Israélite possède un cimetière et neuf synagogues, mais aucune n'est aussi belle que "Or Zaruah" de Yamín A. Benarroch qui llustre cet article.

Melilla, Cité Autonome espagnole qui a 67.000 habitants de différentes races et religions, se sent fière de ses Juifs. Ceux-ci ont contribué dans le passé à sa prospérité économique et culturelle et à son équilibre intérieur, quelque chose de très important pour une ville ayant les caractéristiques de Melilla, ville militaire et frontalière, commençant à se construire. Ces séfarades nous offrent de jour en jour par leur présence les sentiments les plus nobles de paix et de concorde.


Notes:

1 Voir l'√©tude de Luis Su√°rez Fern√°ndez dans Les Juifs d'Espagne. Histoire d'une diaspora. 1492-1992, Paris, 1992, trad. espagn. " La poblaci√≥n jud√≠a en v√≠speras de 1492. Causas y macanismos de la expulsi√≥n ", Los jud√≠os de Espa√Īa. Historia de una di√°spora (1492-1992), H. M√©choulan (ed.), Madrid, 1993, p. 56.

2 Voir l'euvre de Manuel L. Ortega, Los hebreos de Marruecos, M√°laga, 1994, p. 105.

3 Pour conna√ģtre l'histoire des juifs dans la dite ville d'Afrique du Nord, c'est indispensable de consulter les travaux r√®alis√©s par J. F. Salafranca Ortega : La presencia hebrea en Melilla hasta 1874 , Melilla, 1987, et sp√©cialement Los jud√≠os de Melilla, Caracas 1990 (seconde √©dition Malaga, 1995)

4 Cf. Francisco Saro Gandarillas : Estudios melillenses. Notas sobre urbanismo, historia y sociedad en Melilla, Melilla, 1996, pp. 175-178.

5 Dans La construcción de una ciudad europea en el contexto norteafricano, Melilla, 1996, p. 459.


Source : [asterixpc.com]






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