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1844 ou la prise de Mogador - David Bensoussan
Posté par: darlett (IP enregistré)
Date: 03 janvier 2014 a 09:21

1844

David Bensoussan


Sur le redoutable vaisseau de ligne aux 90 canons Le Suffren, le drapeau tricolore flottait, claquant au vent. Le vaisseau était suivi par l’armada française composée de deux autres vaisseaux de ligne, trois frégates, quatre bricks, trois corvettes et un aviso. Un second aviso à vapeur Le Phare envoyé en reconnaissance était déjà en vue et ses signaux sémaphores étaient déchiffrés dans une agitation empreinte de fébrilité. Puis ce fut l’exaltation. La voie était libre et le convoi formé et commandé par François-Ferdinand-Philippe-Louis-Marie d'Orléans, Prince de Joinville et troisième fils du roi de France Louis Philippe Ie, se mit en formation d’attaque. Mais aux environs de l’objectif, la mer se déchaîna. Les chaînes des ancres claquèrent, se brisant parfois. Mais l’idée de faire demi-tour en raison des rigueurs du temps n’effleura les esprits pas même une seconde ! La France avait trop soif de gloire. La Maison des Bourbons rêvait de faire oublier la cuisante défaite de Waterloo et aussi et surtout de couvrir son règne de lauriers.

Sur le pont, le Prince de Joinville devisait avec ses officiers qui lui vouaient une grande admiration. Le prince de Joinville avait milité pour que la marine déchue soit modernisée en substituant aux bâtiments à voile périmés des bateaux à vapeur. Il fallait aussi que la présence de la Marine française soit ressentie partout sur le globe. Sa vision avait convaincu les Chambres qui libérèrent des budgets considérables à cet effet et l’Amirauté lui en fut des plus reconnaissantes.

Les navires de guerre revenaient de Tanger qu’ils avaient bombardée de façon modérée, car les délégations étrangères étaient dispersées dans la ville. Par contre, Mogador était une cité linéaire où les attachés consulaires et les nantis résidaient dans un quartier bien délimité : la Kasba. Les Juifs y avaient leur quartier ou Mellah au Nord de la ville et les Musulmans avaient le leur dans la Médina.

Les cartes étalées devant l’état-major furent revues pour la énième fois. La ville aux quatre minarets était bâtie sur une presqu’île entourée de dunes mouvantes. Elle était ceinte de murailles hautes de 10 mètres, couronnées de créneaux sur toute leur longueur et disposait de batteries de canons à la Scala de la ville au Nord et à la Scala du port au Nord-Ouest. Une autre batterie était placée dans un îlot au Nord du port et une autre dans l’île principale au large. Si le convoi français se rapprochait trop de la ville, il risquerait d’être pris en sandwich entre les canons des îles et ceux du port et de la ville. En toute probabilité, il serait nécessaire de neutraliser les canons de l’île. Un contingent de 1200 soldats était prêt à entrer en action en sol ferme si cela s’avérait nécessaire.

Le Prince de Joinville était passé par Oran puis par Cadix, mais non par Gibraltar, car il ne voulait pas partager ses plans avec les Anglais. La méfiance régnait. L’Angleterre considérait que le Maroc faisait directement partie de sa zone d’influence, car l’essentiel du commerce marocain se faisait avec l’Angleterre qui tenait en outre à ce que le détroit de Gibraltar continuât de relever de sa juridiction exclusivement. Durant tous les préparatifs militaires français, un vaisseau anglais, le Warspite, resta en retrait pour observer les manœuvres françaises.

Le soir du 14 août, les officiers de la Marine se réunirent sur le Suffren pour souhaiter bon anniversaire au Prince de Joinville qui fêtait ses 26 ans le lendemain, date prévue du bombardement de Mogador.
Le temps se calma enfin et l’armada française se mit en position de tir.


****



La veille de l’attaque, le Prince Philippe de Joinville ne put trouver le sommeil. Il repassa mentalement les évènements qui le menèrent à entreprendre cette expédition. Cela avait commencé par un coup d’éventail du Dey d’Alger mécontent de ce que la France ait fortifié un entrepôt commercial. En guise de représailles, le roi Charles X annonça une expédition militaire forte de 37 000 hommes sur Alger lors de l’ouverture de la session parlementaire. Or la pénétration militaire française en Algérie ne fut guère facile. L’émir Abdelkader s’affirma comme chef de l’opposition des Algériens à la présence française en battant les forces ottomanes puis en faisant subir de lourdes pertes à l’armée française. Il excella dans les attaques-surprises et les officiers français vouaient un grand respect à ses qualités militaires. L’armée du maréchal Bugeaud eut finalement raison de lui et, en 1843, il prit asile au Maroc.

Il fallait dissuader le sultan marocain Abderrahmane de porter secours à l’Algérie. Déjà en 1837 et en 1840, Abdelkader avait demandé aux ulémas de Fès de décréter la guerre sainte et la solidarité musulmane. Ce fut la raison pour laquelle Tanger fut bombardée le 8 août, qu’une bataille terrestre se préparait à Isly le 14 août et que Mogador qui représentait le plus important port commercial du Maroc était sur le point d’être attaquée. La prospérité commerciale de l’Empire chérifien tout comme la fortune personnelle du sultan dépendaient grandement du port de Mogador.


***


Dans la ville, le gouverneur Larbi Torès recevait les dignitaires dans le palais d’Abderrahmane dans le Nord de la ville. Sous le toit vert triangulaire, des salles de réception décorées de mosaïques interlaçant des motifs calligraphiques bleus et jaune rutilants attenaient le hammam. Sis au Sud de la presqu’île, ce palais permettait d’en contrôler les voies commerciales. Les caravanes de plusieurs centaines de chameaux ramenaient de l’Afrique noire de l’ivoire, des peaux d’animaux sauvages, des plumes d’autruche qui étaient taxés à l’entrée de Mogador. La vue du port et de la presqu’île sur laquelle la ville était bâtie permettait de surveiller les navires au large ainsi que les allées et venues des barques qui faisaient la navette entre les navires et le rivage.

Lors de l’apparition de l’escadre française, le gouverneur reçut le vice-consul anglais Wilshire avec lequel il entretenait des relations soutenues, accompagné du commerçant Robertson. Wilshire se présenta devant le gouverneur comme il avait coutume de le faire, que ce soit pour des raisons commerciales ou pour le rachat d’esclaves chrétiens.

• Salutations et bénédictions
• Paix et bienvenue
• Je viens avec M. Robertson ci-présent te demander la permission de rejoindre le navire anglais jusqu’à ce que la flotte française se retire.
• Comment pourrais-je vous laisser partir alors que nous n’avons pas réglé le contentieux en regard des redevances dues au Sultan qui sont de près de trois millions de francs ?
• Dans ce cas, je te demande la permission de laisser nos femmes et enfants rejoindre le navire.
• Nous voudrions bien mais comment est-ce possible ? Ajouta Abdallah Deleero le bras droit du gouverneur. Votre religion ne prescrit-elle pas qu’une fois mariés homme et femme ne sont qu’un ? Comment irai-je contre votre propre Bible ?

La position du Gouverneur et de son adjoint était claire. Le consul et les marchands étaient des otages et, dans un sens, ils offraient une garantie contre un bombardement de la Kasba. Il serait inutile d’insister. Bien qu’en poste à titre de vice-consul de la Grande-Bretagne depuis 1814 et malgré ses nombreuses intercessions réussies pour libérer des naufragés sur la côte atlantique et négocier leur rachat, ses transactions commerciales florissantes, tout cela ne comptait plus. Pas même son intégrité reconnue par le sultan qui lui accorda une audience cinq ans plus tôt, par la fondation d’une ville portant son nom en Ohio ainsi que d’un vote de remerciements du Congrès américain entre autres distinctions, tout cela ne lui fut d’aucun secours. Maris, Wilshire et Robertson quittèrent le gouverneur alors même que le commandant du port fit son entrée. Ils envièrent le consul français qui, un mois plus tôt, donna pour prétexte la visite d’un ami malade à bord d’un navire pour s’éclipser.


***



Le commandant Philips était une personnalité inhabituelle dans ces contrées. Philips était un Juif anglais dont les qualités de leader avaient été reconnues. Il avait vécu en aventurier en Amérique du Sud où il avait été l’aide de camp du général Bolivar. En arrivant au Maroc, il proposa au sultan de commander la cavalerie marocaine, mais cela était impensable, car les Juifs ne pouvaient ni monter à cheval ni porter des armes, encore moins commander une armée qui se considérait comme invincible. Sa témérité émerveillait et effrayait les Juifs de Mogador pour qui un faux pas d’un des leurs pourrait être potentiellement lourd de conséquences.

Philips n’avait pas froid aux yeux. Il exigea encore et encore de monter à cheval, mais, en raison de sa confession juive, ne put obtenir cette permission. Il fit intervenir le consul général Edmond Hay et le vice-consul Wilshire plus d’une vingtaine de fois, mais sans effet. On lui offrit cependant le commandement du port et il s’y promenait en uniforme d’amiral anglais.

Il fit son rapport au gouverneur :

• Les batteries de canons ont toutes été vérifiées et sont en état de tirer sur commande. Je reviens de l’île principale et de la petite île près du port et tout est en état de marche.
• Devrons-nous attendre l’attaque ou la devancer ?
• L’effet de surprise est important. Nous devrons tirer

les premiers d’autant plus que les cibles marines amovibles sont beaucoup plus difficiles à pointer que des cibles terrestres fixes. Nous devrons atteindre nos cibles de plein fouet alors que les navires peuvent compter sur les dommages portés à coups roulants lorsque les obus sont tirés avec de petits angles d’élévation. Qui plus est, les éclats de bombe ricochent mieux sur des cibles terrestres que sur les cibles maritimes, car l’eau en amortit les rebonds. Ceci dit, les marées agitées par les vents du sud jouent en notre faveur. Nos remparts qui sont sans cesse fouettés par les flots, sont puissants et peuvent résister à des bombardements.

• Nos canons sont prêts et nous avons des artilleurs expérimentés ajouta le chef des artilleurs Omar El Eulj. Tous m’obéissent au doigt et à l’œil. Nous tirerons alternativement nos salves afin que nos artilleurs puissent réajuster leur ligne de tir respective. Nous aurons intérêt à viser juste, car nos réserves de poudre sont limitées.
• Nos tireurs ont ordre de se placer en position de tir dans les donjons et près les oubliettes des bastions au cas où des soldats français débarqueraient au port, dit le chef des soldats Boukharis.
• Et la population ?
• Elle devra se terrer jusqu’à ce que l’attaque passe. Les navires français ont tiré des salves sur Tanger et sont partis. Peut-être feront-ils de même…
La veille de l’attaque, la ville vécut accrochée aux appels des muezzins et aux psalmodies émanant des synagogues de la ville.


***



Les navires français s’étaient rapprochés suffisamment de la ville pour que les canonniers de la Scala, renégats espagnols pour la plupart, puissent tirer. Juché au haut d’un créneau, Omar El Eulj criait d’une voix de stentor

• Canoñeros de la prima baterìa, carga no carga ?
• Carga!
• Fuego!
• Canoñeros de la segunda baterìa, carga no carga ?
• Carga!
• Fuego!

C’est ainsi qu’il contrôlait le séquencement et la cadence des tirs. Le Jemmapes, navire aux 103 canons, fut touché. Les vaisseaux Le Triton et Le Suffren ainsi que le brick Le Volage accusèrent également des dégâts. Les navires français répliquèrent. Leur but était de faire taire les batteries marocaines, mais aussi de donner une leçon que le Sultan ne pourrait oublier. Les boulets commencèrent à pleuvoir sur les batteries marocaines et sur la partie nord de la ville, le Mellah. Le feu embrasa certaines maisons et certains décidèrent de quitter la ville pour se mettre hors de la portée des canons. La panique fut grande. On courait de tous côtés alors que les boulets tombaient et roulaient par centaines.

• Al ‘oq! Al’Oq! Entendait-on de toute part.

Le sauve-qui-peut était général. L’odeur âcre de la poudre brûlée était partout. Les cris des blessés et des agonisants étaient déchirants. Des vieillards qui ne pouvaient suivre les foules paniquées prirent leur psautier et se dirigèrent vers la maison du rabbin Pinto pour demander clémence au ciel. Le bombardement dura vingt-six heures d’affilée.


***



Tel un chef d’orchestre, Omar El Eulj ordonnait les tirs de canons. Sa haute stature, sa voix et son expression corporelle traduisaient sa témérité exceptionnelle laquelle redonnait courage aux artilleurs. Or, un boulet arracha sa tête et certains artilleurs y virent un mauvais présage. La puissance de feu des navires français était inouïe. La débandade des canonniers démoralisés commença. Ils se retirèrent de leurs positions du port.

Une fois la batterie de l’île principale touchée, un détachement de 500 soldats débarqua et chargea à la baïonnette. La garnison de l’île forte de 320 hommes offrit une opposition acharnée avant de s’enfermer dans la mosquée de l’île. La porte de la mosquée fut défoncée et les survivants marocains, soit 160 prisonniers, finirent par se rendre. 35 d’entre eux étaient blessés et le prince de Joinville proposa de les échanger contre le vice-consul anglais Wilshire et d’autres nationaux anglais. Le commandant Philips accepta sur le champ et une vingtaine de sujets anglais terrorisés furent recueillis dans un état de dénuement total et transférés au navire anglais Warspit.

La nuit du 15 août, le marchand Lucas décida d’assembler trois planches avec des cordes pour en faire un radeau de fortune. Il se rendit au large et fut recueilli par le Canard. Il annonça que la Kasba du port avait été abandonnée. C’est alors qu’un second débarquement fut ordonné. Philips fit appel aux artilleurs et les combats reprirent à l’entrée du port. Les Français ne purent dépasser la Porte de la Marine qui contrôlait l’accès entre le port de la ville. Les soldats Boukharis de la ville tirèrent à partir des oubliettes des bastions du port des balles meurtrières. Les marins français débarquèrent au port, se saisirent de canons, enclouèrent une grande partie, noyèrent les poudres prêtes à être chargées dans les canons et firent sauter les entrepôts de poudre avant de se retirer.

Le 23 août, Philips rassembla les canonniers et leur demanda de reprendre leurs positions initiales et de vérifier les canons restants. Il s’en trouva un qui était encore en mesure de fonctionner. On cibla alors l’île maintenant occupée par les marins français. Le bombardement de la ville reprit de plus belle. Une nouvelle expédition de 160 fusiliers marins français débarqua à la Scala du port pour faire taire la pièce d’artillerie qui avait été remise en état.


***



Cela commença par un coup de feu puis un cri. Puis un autre. Le soir même du bombardement, profitant du désordre, les cavaliers Chiadma du Nord de la ville se dirigèrent cers le Mellah pour y effectuer une razzia. Ils en attendaient un butin considérable, car la ville de Mogador représentait pour eux la richesse même et ses puissantes murailles ne la protégeaient plus. Leurs récoltes y étaient écoulées pour être exportées par les marchands de la ville. Mogador regorgeait de greniers et d’entrepôts d’objets ouvrés qui les émerveillaient : ustensiles, soieries, meubles et miroirs. Les entrepôts et les maisons furent défoncés par les assaillants qui s’attaquèrent aux habitants au pistolet au sabre. Des scènes de viol se tinrent en plein jour dans la rue. Le vice-consul anglais et son épouse furent arrêtés par une bande qui exigea de dénuder la femme du consul tout en lui appliquant des dagues au cou. Sa connaissance de l’arabe la sauva lorsqu’elle demanda pitié et que le Consul offrit de les conduire à sa résidence et leur offrir de l’argent. En route, un conflit se déclara au sein des membres de la bande et le Consul et sa femme en profitèrent pour se sauver. La fille de M. Robertson fut lacérée maintes fois par des ruffians qui, à chaque coup de couteau, exigèrent de l’argent. Les cavaliers pénétrèrent dans les maisons, en retirèrent les meubles et brûlèrent ce qu’ils ne pouvaient emporter. Des jeunes filles furent enlevées au milieu des cris de détresse. Ce fut alors que l’on put apprécier le fait que l’accès ouest au Mellah se faisait par une rue qui devenait de plus en plus étroite, ce qui ralentissait l’entrée des assaillants et permettait aux défenseurs de se mesurer à eux avec des cailloux et autres objets de fortune. Une petite minorité avait réussi à s’opposer par les armes.

Une autre galopade se fit entendre. C’étaient des cavaliers Haha du sud de la ville qui tenaient aussi à leur part du butin. Les Chiadma et Haha, rivaux de longue date, s’affrontèrent, chacun revendiquant le butin de la ville. La confusion n’en fut que plus grande et le pillage s’étendit au reste de la ville, dans sa partie musulmane et aussi dans la Kasba. Les femmes, les enfants et les vieillards ne furent pas épargnés. On se demandait alors si le nombre de victimes du pillage n’était pas plus important que celui du bombardement. Les pillards qui ne disposaient pas de chevaux transportèrent leur butin : mobilier, portes, miroirs et jusqu’aux serrures. Tout y passait. Les miroirs réfléchissant la lumière servirent de cibles aux artilleurs français. Les boulets se comptaient par centaines, les cadavres jonchaient les rues et l’odeur du roussi était partout. L’attaque française avait fait près de 200 victimes.

Nombreux furent ceux qui, avides de butin et conscients de ce que les redoutables murailles de la ville ne la protégeaient pas, vinrent de régions plus lointaines pour se livrer au pillage. Un grand nombre de filles juives furent enlevées puis forcées de changer de religion et d’épouser leur ravisseur. Les soldats boukharis reçurent l’ordre de rester sur leurs positions pour défendre le port.
Plusieurs jours durant, l’anarchie régna.


***



Curieusement, le négociant Corcos et sa famille ne furent heureusement pas inquiétés. Corcos avait refusé de céder à la panique et de quitter sa résidence. Ses gardes fidèles étaient restés en faction. Étonnés par son assurance et effrayés peut-être par l’idée de s’attaquer à un intime du Sultan, les pillards passèrent outre sa maison. Il dépêcha son ami Amram et son contremaître Bouchaïb avec ordre de rejoindre des chefs berbères amis. Amram connaissait bien la région du Sous dont il exportait les surplus agricoles vers l’Europe. Bouchaïb était son bras droit et son garde du corps.

Amram et Bouchaïb dépassèrent l’Oued Kseb puis Diabet et s’engagèrent dans les immenses dunes qui bordent la ville. Puis ils quittèrent le rivage en évitant les pistes familières pour marcher sur des hauteurs boisées. Ils continuèrent en direction du Sud. Au bout de quelques jours de marche, ils aperçurent Abdallah Ou Bihi et son armée qui se dirigeaient vers la ville, pensant y combattre des soldats français. C’est alors qu’Ou Bihi reconnut Amram et Bouchaïb et s’enquit de la situation. Il comprit de suite ce dont il en retournait, rassembla sa troupe et déclama :

• Notre devoir est de secourir nos frères. Soyez sans pitié contre les pillards. Proposez aux Juifs de la ville de venir se réfugier dans nos villages jusqu’à ce que l’ordre revienne.
Intrépide et décidée, la troupe s’avança comme un seul homme. Sans laisser aux chevaux le temps de souffler, un premier peloton se rendit à la Kasba. Un second se rendit vers l’accès Ouest du Mellah et un troisième vers son entrée Sud. L’armée d’Abdallah Bihi écrasa les pillards. Des crieurs annoncèrent que les Juifs étaient désormais sous la protection du caïd Ou Bihi. Des convois de Juifs escortés par les soldats berbères commencèrent à se former.

Le pillage du Mellah de Mogador avait duré 40 jours. Il ne cessa qu’avec l’intervention d’Ou Bihi.


***


Le sultan Abderrahman entra dans une humeur noire lorsqu’il fut informé des dommages encourus à Tanger, de la défaite cuisante à Isly et de la neutralisation de sa forteresse à Mogador. Il força les caïds qui lui rapportèrent cette dernière nouvelle à se raser la barbe en signe d’humiliation. Qui plus est, le chaos régnait dans sa première ville commerciale : Mogador. Il nomma un de ses fils pour exiger des indemnités des pillards. Le montant initial des indemnités à payer fut réduit et il fut bien difficile de faire obéir cet ordre auprès des Oudaia, des Bouzia-Schellenk, des Bou Hagger, des Ould Djema et les Oumain entre autres tribus dont plusieurs membres préférèrent éviter les troupes du prince et se terrer dans les montagnes plutôt que de verser l’amende.

Dans la ville, des accidents se produisirent avec des boulets qui n’avaient pas explosé. En Angleterre et aux États-Unis, les communautés juives se mobilisèrent pour venir en aide aux Juifs de Mogador.


***



La flotte française avait repris la direction de la métropole. La frégate Le Groenland qui avait été touchée lors de la prise de la Scala du port le 23 août, s’échoua à 5 kilomètres au Sud de Larache. Elle fut attaquée par les habitants et l’intervention de la flotte française permit de sauver ses matelots. Devant l’impossibilité de relever la frégate échouée, il fut décidé de l’incendier afin que l’on ne puisse plus en faire usage. Dans les navires, les esprits se gonflaient à l’idée que le lys autrefois porté sur les blasons sur fond azur, détrônait enfin le chef d’azur semé d’abeilles. Le coq gaulois reprenait le dessus sur l’aigle napoléonien.

Paris se préparait à fêter dans la liesse. Le Prince de Joinville fut promu au grade de vice-amiral. Les annonces de la victoire française créèrent une euphorie sans précédent. La chanteuse populaire Célestine qui était aussi l’amante du Prince de Joinville changea son nom en celui de Célestine Mogador. Une rue fut nommée Mogador et le cabaret Mabille où Célestine se produisait fut baptisé Théâtre de Mogador. Des chanteurs de rue vendaient des brochures contenant des odes à la gloire du prince de Joinville, odes qu’ils récitaient avec emphase.

Un poème signé Méry et dédié aux marins de Mogador eut un grand retentissement :

« Quand un barbare, assis, là-bas sur le rivage
Où le Croissant tenait la Croix en esclavage…
Sur leurs forts abattus vous élevez la cendre
Et puis, quand le moment est venu de descendre,
Agiles fantassins, vous tombez en riant
Sur la terre d’Afrique où depuis mille années,
Nos phalanges du nord, vos illustres aînées,
Meurent pour fonder l’Orient.»

Bonnebeault, ancien sous-officier de l’armée d’Afrique composa un poème en l’honneur du prince de Joinville :
 
« Et ma voix, jeune prince, aurait mêlé ton nom
À celui révéré du grand Napoléon…
Un regret s’échappe aux lèvres de César :
Que n’avais-je, dit-il, Joinville à Trafalgar ! » 

La bannière héraldique du royaume de France reprenait enfin la place dont elle avait été évincée depuis la fin de l’Empire. Au mois de septembre, un traité de paix fut signé et l’île fut évacuée.
Le vice-consul britannique Willshire ne rentra plus à Mogador. Il perdit sa fortune considérable, sa demeure ayant été mise à sac durant le pillage de la ville.


***



Durant l’automne, Amram et Ou Bihi firent la tournée des villages de la région pour rendre visite aux réfugiés juifs de la ville de Mogador. Ils furent accueillis partout dans l’allégresse. C’était la période de la cueillette des olives. Assises par terre, les femmes juives et berbères écrasaient les précieux noyaux d’olive dans des meules individuelles pour en extraire de l’huile. À la vue d’Amram et d’Ou Bihi, elles chantèrent : 

« Quand les navires bombardèrent Souira
Le destin nous frappa à l’instant
Où Omar El Eulj se baissa et où sa tête vola.
Al ‘oq! Que Dieu aie pitié de nous,
C’est la fin du monde pensions nous.
Mais Abdallah Ou Bihi, que Dieu prolonge ses jours
A agi en homme juste et courageux Bismillah
Avec les prières de Rbi Haïm Pinto, le tsadiq
Ils nous ont sauvés des ravisseurs et des vautours.
Notre espoir est en Dieu. Avec les saints et leur baraka
Nous trouverons enfin le repos et l’aman et l’amitié. »



***



Philips tint à faire ses adieux aux siens. Il rencontra Amram et Corcos qui approuvèrent son départ. Philips avait défendu la ville contre les pillards et en avait abattu certains d’entre eux. Or, dans cette contrée, un Juif n’avait théoriquement pas le droit de tuer un Musulman, fut-ce dans le cas de légitime défense. La reconnaissance qu’il reçut durant les combats risquait de se transformer en critique malveillante.

• J’ai vu, dit-il, que les armes de défense des Juifs se réduisaient à un psautier. Ce dernier ne fut pas d’un grand secours durant le saccage de la ville. Ceux qui ont osé utiliser des armes se sont empressés de les enfouir au plus tôt.

• Nous sommes à la merci du Sultan qui nous défend quand il le peut. Mais nous avons appris à baisser l’échine et à assumer la fatalité de notre condition. Un Juif avec les armes à la main est une impossibilité dans ces contrées.

• Je réfute totalement cette fatalité. Un de mes ancêtres anglais se fit arracher les dents une à une plutôt que d’abjurer. J’ai combattu en Amérique du Sud. J’y ai vu des atrocités durant les combats. Mais la cruauté vaine envers des personnes sans défense à laquelle j’ai été témoin ici me fait désespérer de ce pays. Je rentre à Lisbonne avant de rencontrer l’archevêque de Canterbury. Il est temps que les Juifs et les Chrétiens s’unissent, nos idéaux sont très proches. Je ne vois pas d’avenir sous l’islam de nos jours. L’humiliation institutionnalisée est à la source de tous vos maux.

• Il nous faut repenser notre condition souligna Amram. Et cela nécessite vision et courage. Nos bénédictions t’accompagnent.
L’année d’après, les 123 prisonniers de l’île furent relâchés par les Français. Ils furent accueillis dans une liesse incroyable. Les habitants du Mellah qui avaient noté que la maison du rabbin Haïm Pinto avait été quasiment la seule à n’avoir pas subi de dommages, y virent un signe miraculeux. Ils bâtirent une synagogue attenante à sa maison. Depuis lors, Haïm Pinto entra dans la légende. Quant aux Juifs de Tanger, ils instituèrent une fête spéciale chaque vingt et unième jour du mois hébraïque d’Av, durant laquelle ils lisent le récit de Pourim de Las Bombas. Cette fête célèbre le miracle qui fit qu’il n’eut pas de victimes ni du bombardement des Français, ni des tribus locales et s’achève par des louanges au Tout-Puissant.


***



Amram tentait de faire bon sens des nouvelles réalités. Mais ce fut l’arrivée d’un drogman-chancelier auxiliaire français à Mogador qui lui fit découvrir le monde de l’érudition scientifique européen. Il s’agissait du jeune Jean-Baptiste Marie Auguste Beaumier qui venait de revenir de la métropole où il avait accompagné une délégation marocaine conduite par le pacha de Tétouan Al-Hajj Abd Al-Kader Ben Mohamed Al-Achach afin de consacrer les nouveaux traités franco-marocains : celui de Tanger daté du 10 septembre 1844 et celui de Lalla Marnia du 18 mars 1845. Auguste Beaumier avait agi en tant que traducteur et diplomate et s’était acquis de sa mission avec grand succès. Il mit Amram au courant des échanges entre le général Bugeaud et Mohamed fils du sultan Abdelrahmane :

Le général Bugeaud avait exigé la séquestration de l’Algérien Abdelkader et la reconnaissance du tracé des frontières occidentales de l’Algérie. La réponse du prince héritier fut que l’armée marocaine avait été attaquée par traîtrise alors même que l’on attendait de recevoir réponse des Français en rapport à la correspondance en cours… Mais il était clair que les Marocains voulaient sauver la façade.

• Il est vrai, répondit Amram, que ce fut le fils du sultan qui leva une troupe très nombreuse.

• Les armées s’affrontèrent au bord de la rivière d’Isly dans le Nord-est marocain. L’armée marocaine enveloppa le losange compact formé par les troupes françaises, tentant des attaques massives sur ses flancs. La fusillade et la mitraille françaises eurent raison des multitudes audacieuses, mais désordonnées. L’armée marocaine s’enfuit en abandonnant son camp, laissant près de 1000 morts sur le champ de bataille. Les pertes françaises furent au nombre de plusieurs dizaines.

• Les Marocains ne s’expliquent pas encore cette débâcle. Confiants dans leur nombre, les Marocains comptaient faire une seconde bataille des Trois Rois, celle qui eut raison des troupes portugaises et de leur roi Don Sébastien en 1578 et qui écarta définitivement le Portugal de cette région du monde.

• C’est qu’alors, le fondateur de la dynastie saadienne Abd El-Malek formé à l’école militaire ottomane, s’était montré fin stratège et avait su composer avec brio les avantages des bataillons des Andalous originaires d’Espagne, des renégats, des fantassins de la cavalerie et de l’artillerie contre l’armée portugaise spécialisée dans les opérations de siège et d’opérations côtières. La situation était fort différente à Isly : le général Bugeaud est un militaire intrépide, expérimenté par les guerres napoléoniennes. Il a tenu bon durant les attaques marocaines et a su optimiser sa puissance de feu. Suite à la bataille, il reçut le titre de duc d’Isly.

• La défaite aura donc été cuisante sur toute la ligne : à Tanger, à Mogador et à Isly.

• Qui plus est, l’année qui suivit, les puissances européennes abrogèrent les vieux traités datant du sultan Mohamed Ben Abdallah fondateur de la ville de Mogador. Pour ne pas être attaqués, le Danemark, la Suède, Venise, Hambourg et Brême payaient annuellement les montants respectifs de 25, 20, 18, 5 et 2 milliers de piastres payables en canons et en planches de chêne ou en argent. Ainsi se termina une anomalie qui n’avait que trop longtemps duré.

Amram et Auguste Beaumier se lièrent d’amitié. Ce qui frappa Auguste Beaumier fut la compétence linguistique d’Amram dont la famille était originaire d’Oufrane, localité que l’on surnommait jadis La petite Jérusalem. Il parlait judéo-arabe avec ses coreligionnaires, berbère avec les gens du bled, maîtrisait l’hébreu du culte et l’araméen du Talmud, le jargon hébraïque du nom de Tallashount que les Juifs parlaient devant des étrangers suspects, ainsi que l’anglais. Il fut fasciné de ce qu’Amram lui avait fait état de tombes très anciennes d’Oufrane, dont celle de Yossef Ben Mimoun datée de l’an hébraïque 3756 soit 5 ans avant l’ère courante.

Ils se découvrirent tous deux l’amour des anciens manuscrits et de l’histoire ancienne du Sud marocain. Auguste Beaumier réussit à emprunter de la grande mosquée de Marrakech le manuscrit d’histoire marocaine Roudh Al-Kartas daté de 1326. Il se mit à traduire avec passion. Par la suite, Amram le mit en contact avec le rabbin Mardochée natif d’Akka dans le Sud marocain, lequel avait réussi à pénétrer la légendaire ville de Tombouctou en 1859. Auguste Beaumier parraina les explorations que fit le rabbin Mardochée pour la Société de géographie. Ce dernier accompagna par la suite le père Charles de Foucault dans sa découverte du Maroc.

Les relations d’Amram avec le consul anglais Wilshire avaient été essentiellement basées sur le négoce avec l’Angleterre. Beaumier lui ouvrit les yeux sur le monde de l’érudition européenne. Les commerçants de la Kasba, intellectuels pour la plupart, étaient des mécènes pour les auteurs et artistes du Mellah. Ils découvraient l’Europe autrement que par sa puissance technologique et militaire. Eux-mêmes avaient également un bagage d’érudition qui allait stimuler la coopération avec les savants européens. De nouveaux horizons de connaissances s’ouvraient.
Amram percevait maintenant l’Europe sous un double aspect : d’une part celui de la force militaire brute, de la technologie supérieure et des intérêts économiques ; de l’autre, celui du savoir structuré et distillé à souhait. Il se posait la question : a-t-on affaire à la même entité ou bien à des entités distinctes ? Qui se cachait derrière ces mouvances ? Des forces antinomiques ou complémentaires ? La première saura-t-elle établir des relations de confiance et de collaboration avec les Marocains dans la dignité que laissait entrevoir la seconde ? L’avenir serait intéressant à connaître.






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