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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 24 juillet 2012 a 23:01

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CHAPITRE 13

Promenades goulettoises
- lorsque nous allions à Tunis par le TGM, arrivés à la Goulette, je me mettais à la fenêtre pour observer le canal qui longeait la voie ferrée
- avec mes parents, on s’y arrêtait quelquefois, j’aimais bien aller au marché au poisson

Avant que de décrire ce lieu, il est important d’en définir le nom et d’en connaître l’étymologie. Dès le VIIIe siècle les arabes installés à Tunis l’ont appelé ‘Halq el-Ouad’ qui signifie l’embouchure ou la gorge du fleuve.

C’est donc tout naturellement que les Italiens qui débarquent dans cette région au XVIIIe l’appellent gola (gorge) ou goletta (petite gorge), les Français qui arrivent quelques décennies plus tard francisent le mot en Goulette. Mais d’où lui vient cette dénomination de gorge, pour cela il faut remonter aux temps géologiques qui virent une anse du golfe de Tunis se transformer en lac par l’effet d’un double tombolo provoqué par les dépôts de deux rivières l’oued Medjerda au nord et l’oued Miliane au sud.

Au fil du temps l’embouchure de la Medjerda s’est déportée vers le nord de la Tunisie. Ce lac d’eau salée n’était cependant pas entièrement fermé ; un petit canal large de 28 mètres le reliait à la mer, c’est ce petit canal en forme de gorge qui donna son nom à La Goulette. Les phéniciens puis les romains installés à Carthage avaient parfaitement identifié le lac car ils l’appelaient ‘stagnum’, qui veut dire lagune salée et peu profonde.

Les Carthaginois avaient choisi pour leurs navires des installations portuaires à proximité de la ville de Carthage et avaient délaissé la zone de Tunis insalubre. Lors de la destruction des ports puniques et romains par les arabes et du choix de Tunis comme ville principale, la rade de La Goulette devint le lieu privilégié de mouillage de tous les bateaux qui commerçaient avec les marchands arabes.

Ils ne se risquaient pas à traverser le canal, pour se rendre à Tunis, à cause de la faible profondeur des eaux du lac. Toutes les goélettes qui croisaient dans ces eaux ont pu créer la confusion, mais le nom de Goulette ne vient pas de goélette et il est bien conforme à la toute première origine.

La Goulette connaît la première vague de colonisation italienne, les pêcheurs de la ville sicilienne de Trapani arrivent les premiers, avec leurs bateaux, ils font une courte halte dans l’île de Pantelleria et abordent les côtes tunisiennes.

Ils s’installent avec leurs bateaux dans le port de la Goulette dès 1860.

D’autres les rejoindront, venant de Syracuse ils fondent dans la vieille ville la ‘Petite Sicile’ un quartier entièrement peuplé de Siciliens, ils achèvent la construction de l’église Saint Augustin, des frères capucins siciliens sont chargés de l’animation, une copie de la vierge de Trapani est apportée sur place et le 15 août les fidèles viennent des différentes villes de Tunisie pour se fondre à la foule et assister à la procession.

Cet évènement revêt un caractère particulier car au fil des années la procession de la ‘Madone de Trapani’ verra ses rangs grossir et se garnir de juifs et de musulmans, ainsi le peuple ‘goulettois’, sans distinction de religion, communie dans la même ferveur. (le film de Férid Boughédir relate ce fait dans ‘Un été à la Goulette’)

La Goulette est peuplée aussi de Maltais de Juifs et d’Arabes, sur les bateaux de pêche on ne sait pas qui est Sicilien, Maltais ou Arabe, ils parlent une seule langue faite de 5 mots de Siciliens, 2 mots de Maltais et 4 mots d’Arabe et même si l’on inverse les proportions cela n’a pas d’importance.

La Goulette deviendra très vite une ville populaire qui s’étend. Au début du XXe siècle le chemin de fer la relie à Tunis et comme la ligne va de Tunis à la Marsa on appelle le train le ‘TGM’ (Tunis-Goulette-Marsa).

En 1905 on construit à la Goulette une centrale électrique qui non seulement permet d’électrifier la ligne du TGM, mais aussi de fournir du courant à toute la population de Tunis.

La Goulette devient très vite une coquette station balnéaire, après Goulette Vieille, le quartier de Goulette Neuve prendra naissance, de très beaux immeubles viennent garnir le front de mer, la Goulette poursuit sa cure de beauté et un jour un casino sortit de terre, il s’avançait vers la mer sur une petite jetée. La Goulette devint la plage préférée des Tunisois.

Le TGM déverse alors son flot de familles au fil de ses trois stations : Goulette Vieille, Goulette Neuve et Goulette Casino, que de rencontres, que de camaraderies, que d’amitiés partagées se sont nouées sur ces plages, tout ce petit peuple de Tunis se rassemble et se mélange, ici l’accent juif chantant et traînant, là l’accent rocailleux des Siciliens, le parler arabe où l’accent maltais, les enfants qui jouent, la grand-mère qui essuie le petit fils qui sort de l’eau et gelotte, les pères qui discutent, les mères qui crient depuis le sable aux enfants qui s’ébattent dans la mer : «  ne va pas loin, fais attention, parce que si tu te noies, je te tue ».


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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 28 juillet 2012 a 12:07

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Et les marchands de glibettes (graines de courge ou de tournesol salées et grillées) qui passaient et repassaient sans cesse pour vendre leurs petits cornets réalisés dans du papier journal.

La goulette était aussi un port de pêche, aussitôt à quai les pêcheurs vendaient leur poisson parfois encore vivant. La foule des acheteurs se pressait, et chacun repartait avec un ou plusieurs poissons d’argent dans le couffin (en Tunisie c’est ainsi qu’on nomme le panier à provision de paille tressée) .

Le poisson complet de chez Bichi.

Comment comprendre cette dénomination de poisson complet sinon de l’opposer aux filets de poissons et aux bâtonnets panés vendus sur tous les étals de nos poissonniers. Ainsi un poisson complet serait un poisson dont on peut encore voir les écailles la tête et la queue ?

Pour tous ceux qui n’ont pas connu La Goulette, la définition est suffisante, mais sans verser dans une sirupeuse nostalgie on est bien obligé de reconnaître que le poisson complet de chez Bichi et sa ‘testira’ sont à rajouter aux sept merveilles du monde.D’abord le poisson complet de Bichi est un plat populaire, on est loin de la cuisine raffinée et subtile des princes et des rois, et pourtant tout un cérémonial préside à sa préparation.

Le restaurant Bichi était une petite maison de rez-de-chaussée et un vaste espace couvert de tables et de chaises qui s’étendait sur le trottoir de la principale avenue de Goulette Vieille et même dans la rue au point de gêner le passage des voitures qui devaient se frayer leur chemin au milieu des clients.

Au fond le vrai décor était la rue, qui la nuit venue s’éclairait de guirlandes lumineuses pendues aux banches des arbres. Combien de convives, pouvait accueillir Bichi, difficile à dire mais dans la douceur des nuits d’été délicatement rafraîchies par une légère brise marine sans aucun doute plusieurs dizaines.

Le maître des lieux avait poussé la coquetterie jusqu’à l’installation d’un aquarium à eau de mer dans lequel s’ébattaient des poissons qui un jour ou l’autre terminaient leur vie dans une assiette bienveillante.

Tout le monde ne mangeait pas le même poisson chez Bichi, le mulet était réservé aux juifs car c’étaient eux qui en étaient les plus friands, les Italiens préféraient le rouget ou la daurade, la clientèle française avait une prédilection pour le loup, les arabes, quant à eux préféraient se replier sur les cafés maures et les ‘fteïrs’ (marchands) qui se trouvaient à proximité et qui proposaient des casse-croûtes tunisiens, les briks à l’œuf ou les ‘fteïrs’ (fameux beignets à l’huile).

Le poisson était accompagné de sa ‘testira’ ou ‘kaftéji’, ensemble de légumes composé de poivrons, courgettes, pommes de terre frits, découpés après la friture, mélangés et épicés au karoui (carvi) sur laquelle trônait un œuf poché à l’huile d’olive.

Pour frire le poisson on récupérait l’huile de friture des poivrons, c’est elle qui donnait un goût incomparable au poisson. Cet assemblage de légumes et de poisson a pris le nom de poisson complet. Après un pareil dîner restait-il encore une place pour une autre gourmandise ? On restait en général sur ce plaisir rare et on sacrifiait au thé à la menthe que le patron vous offrait en hommage pour avoir eu la bonne idée de lui rendre visite.

Bichi était un homme simple et affable, personne ne l’a jamais vu habillé autrement, qu’avec son tablier noué autour de la taille, il faut dire que son tour de taille était plutôt imposant, nourri à la bonne cuisine juive il avait pris, avec l’âge, une certaine ampleur.

Bichi (personne n’a jamais su si c’était son nom, son prénom ou un surnom) commandait sur une armada de serveurs, sûr du savoir faire culinaire de ses cuisiniers, il préférait déserter la cuisine et évoluer au milieu de ses clients ; il avait l’œil à tout, tel un chorégraphe, il réglait le ballet et le va et vient incessant des serveurs.

On n’était jamais déçu chez Bichi, tous les pêcheurs de La Goulette lui réservaient leur meilleur poisson, et lui en commerçant averti, les faisait tous travailler en leur achetant à tour de rôle le résultat de leur pêche.

Une fois par semaine, le vendredi, veille de shabbat vous ne pouviez par manger le poisson complet car le restaurant Bichi préparait le couscous au poisson.

Le couscous au poisson est une spécialité de couscous que la France n’a pas importé, et pourtant en Tunisie il trône au panthéon des mets les plus appréciés.

Son origine est très imprécise, nous savons tous que le couscous est né dans ces contrées d’Afrique désertiques peuplées par les berbères, ils appelaient ‘Kseksu’ ce mélange de céréales grossièrement pilées qu’ils accompagnaient des maigres légumes qu’ils parvenaient à faire pousser.


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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 30 juillet 2012 a 15:24

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Plus tard les caravaniers venus du Sud, en commerçant avec les arabes qui se sont installés dans tout le Maghreb, leur font découvrir ce met qui sera au fil du temps enrichi, notamment par l’ajout d’épices de viande et de divers autres légumes.

L’origine du couscous au poisson est en revanche moins précise. Si la base de céréales est empruntée à la recette initiale, le mariage avec le poisson semble provenir de divers horizons.

En 1542 des génois s’installent dans la petite île tunisienne de Tabarka située à quelques coudées de la terre ferme, ils y fondent une communauté de pêcheurs de corail jusqu’en 1742 (le fort génois qui domine la ville est la trace la plus visible de ce passage).

Sans doute découragés par la rareté de la ressource ils émigrent dans une petite île sarde du nom de San Pietro où ils fondent la ville de Carloforte essentiellement peuplée de Tabarquins (habitants de Tabarka).

Aujourd’hui, Tabarka est reliée à la terre ferme et les habitants de San Pietro consomment un merveilleux couscous au poisson, ce plat s’est répandu dans toute la Sicile voisine qui revendique la paternité de cette délicieuse préparation.

Pour d’autres le couscous au poisson est originaire de la ville de Sousse située au bord de la mer méditerranée et dont les fonds marins sont extrêmement poissonneux.

Pour d’autres enfin le couscous au poisson est né dans l’île de Djerba, en effet dans le petit musée des traditions locales qui se trouve dans la principale ville de Houmt Souk est exposé un couscoussier du XVIIe siècle à double fond permettant de déposer le poisson sur le fond, puis en le séparant de la partie supérieure par un petit plateau en terre sur lequel on peut déposer le couscous qui va se parfumer au fumet du poisson qui cuit au dessous à la vapeur.

Cet ingénieux ustensile provient de recherches archéologiques entreprises dans le fort espagnol construit après la prise de possession de l’île par un amiral aragonais.

Mais au fond peu importe l’origine, le fait est que le couscous au poisson de Bichi est un petit chef-d’œuvre.

La préparation de la sauce (‘marga’ pour les tunisiens, ce mot est semble-t-il d’origine maltaise, il n’en a pas moins été emprunté et adopté par les arabes, les juifs puis le reste des habitants), obéit à un véritable cérémonial car c’est de la réussite de la sauce que dépend le succès futur de la recette. Les ingrédients sont des plus classiques oignons, tomates, poivrons, piments, coriandre, épices (parmi les épices les plus utilisées il y a le cumin, le curcuma, le safran, et même le gingembre). La sauce prête, il est temps de plonger le poisson. Un seul poisson trouve grâce aux yeux des amateurs : le mérou et dans ce poisson le morceau de choix en est la tête.

Vous ne ferez sûrement pas confectionner par Bichi un couscous au poisson sans mérou. Il n’était pas rare que dans l’immense marmite dans laquelle mijotait dès le matin la ‘marga’ l’on y plonge les tranches énormes d’un mérou de dix kilos qui avait été exposé une heure ou deux devant la devanture comme pour interpeler le chaland.

Enfin on s’occupait de la semoule. Aujourd’hui par des procédés industriels, la semoule est précuite, il faut quelques minutes pour obtenir un résultat acceptable. Autrefois il fallait travailler longuement la semoule, la rouler, pour qu’elle prenne petit à petit la consistance voulue avant de la cuire.

Enfin lorsqu’arrivait le moment de la cuisson, le poisson était séparé de la sauce qui était, elle-même, versée dans les couscoussiers, et la vapeur odorante qui montait cuisait la semoule.
Bichi se distinguait des autres cuisiniers, suprême coquetterie, il présentait avec le couscous une tranche de courge qui avait longuement mijoté avec une partie de la sauce.

Il ne fallait surtout pas chercher des confidences sur ses recettes, Bichi vous gratifiait d’une pirouette, d’un large sourire et d’une tape amicale sur l’épaule ; on était là, seulement pour se délecter, apprécier les saveurs, goûter la douceur de l’air, tendre la narine au passage d’un marchand de jasmin, fermer les yeux, et rêver. Rêver de quoi ! Mais de rien puisque dans ces moments, l’imaginaire et le réel se confondent.

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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 01 août 2012 a 11:00

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CHAPITRE 14

Youssef Le petit chamelier de Douz

- mon seul regret après tant d’années passées en Tunisie, est de n’être jamais allée dans le sud
- j’avoue avoir eu un peu plus de chance que vous, car avec mes cousins nous sommes allés jusqu’à Gabès

Après ce voyage entrepris au nord de la Tunisie, je ne voulais pas vous quitter sans conduire nos pas vers le sud, la naissance du désert où pendant des siècles, de longues caravanes de nomades remontaient pour commercer avec les marchands arabes qui venaient alimenter les boutiques des commerçants de Gabès, Sfax ou Tunis.

Les grecs puis les romains se sont risqués sur ces trajectoires, ils ont descendu la Tunisie jusqu’à la Libye annexant la province grecque de Cyrénaïque en 74 av JC. Plusieurs villes furent fondées, on dit que Rome fut implantée au milieu des sables, la principale ville Leptis Magna donna même un empereur à Rome : Septime Sévère. Les Romains bien longtemps après les phéniciens et les grecs empruntèrent deux routes : l’une côtière à l’est qui passe par la ville d’El Djem l’antique Thysdrus, l’autre plus intérieure à l’ouest le long de la frontière algérienne qui fait étape dans la ville de Sbéïtla, Sufetula pour les romains. Chacune de ces deux villes abrite un joyau architectural de l’empire romain connu dans le monde entier.

Si nous poursuivons les itinéraires tracés par les romains, nous traverserons à l’est le sahel tunisien, la ville de Sfax, puis celle de Tataouine, enfin la ville de Gabès En replongeant au centre nous entrons dans le désert par l’oasis de Tozeur. En empruntant la voie de l’ouest, nous parvenons dans le désert rocheux et montagneux qui converge également vers Tozeur

La ville d’El Djem est aujourd’hui une petite ville tunisienne comme il en existe de nombreuses alentour, seuls les vestiges du deuxième plus grand amphithéâtre du monde romain 30 000 spectateurs) après le colisée de Rome (45 000 spectateurs), l’ont rendue célèbre, les deux édifices sont parfaitement conservés. L’amphithéâtre d’El Djem, atteste de l’ampleur et de la magnificence de la ville de Thysdrus, mais il est malheureusement le dernier vestige de la grande cité. Sbéïtla au contraire dispose d’un site archéologique de première importance avec des monuments en excellent état, notamment la triade capitoline qui constitue l’une des trois triades qui demeurent dans le monde.

La cité est également pourvue d’un théâtre, d’un forum, de deux arcs de triomphes très bien conservés l’arc de Dioclétien et celui d’Antonin le pieux, de thermes, de rues pavées ; un véritable joyau au milieu de nulle part. La triade capitoline est en fait un temple dédié à Jupiter le roi des dieux auquel on a adjoint le temple de Junon déesse de la fécondité et Minerve déesse des arts et de la guerre.

Contrairement à celui de Rome qui est un temple unique à trois nefs pour figurer la triade, celui de Sufetula (Sbéïtla) est formé de trois bâtiments accolés l’un à l’autre de taille sensiblement égale. La triade capitoline, par ce regroupement ternaire de divinités nous renvoie à ce chiffre trois qui constitue universellement à travers le temps, pour tous les hommes, le nombre fondamental. Toutes les croyances, toutes les religions connues par le monde sont fondées sur le trois.

Chez les Mayas, leur conception de l’existence est inscrite dans ce raisonnement ; pour eux il y a trois mondes le ciel, la terre et l’inframonde (le monde souterrain) dans lequel reposent les morts. Le soleil et la lune qui représentent leurs principales divinités parcourent le chemin du ciel à la terre puis à l’inframonde lorsque le soir pour l’un, le matin pour l’autre ils disparaissent sous la terre.

C’est le même cheminement qu’empruntent les humains qui après leur disparition dans l’inframonde pourront regagner le ciel, leurs pyramides comportent 3x3 degrés. Pour les Chinois le trois est le nombre parfait qui place l’homme, entre l’empire céleste et la terre, La mythologie égyptienne établit aussi une triade selon le principe père (Osiris), mère (Isis) fils (Horus).

Pour les hindouistes trois divinités : Brahma,Vishnu, Shiva régissent le monde, il en va de même pour le boudhisme qui consacre le triple joyau Boudha, Dharma, Sangha, celui-ci s’appelle triatna. Les juifs évoquent la triade originelle : la terre, le peuple, le livre ; le chapelet des musulmans comporte trois fois trente trois plus trois grains et les chrétiens célèbrent la trinité (autre coïncidence Jésus est mort à trente trois ans à trois heures de l’après-midi et est ressuscité le troisième jour.

Ceci nous a sans doute éloignés de la triade capitoline de Sbéïtla qui reste pour sa rareté un sujet exceptionnel d’étude du monde romain.

Notre promenade romaine ne nous a pas détournés du chemin qui conduit au sud. Notre voyage dans le nord était fait de senteurs de fleurs d’orangers et de jasmin, des couleurs bleues du ciel et de la mer, de la finesse de l’architecture arabe, des bruits tantôt familiers de la rue, tantôt langoureux du luth, du cosmopolitisme de l’époque coloniale. Dans le sud plus rien de tout cela : des collines de Matmata à la grande plaine des Chotts (lacs salés), de la ‘Corbeille de Nefta’ aux oasis de montagne de Chebika et de Tamerza, tout est différent, tout devient plus difficile, les terres arides brulées par le soleil et le sirocco ont fait place aux jardins luxuriants, l’ocre est la couleur dominante et puis il y a le sable qui pénètre et s’insinue partout, par jour de grand vent. Et pourtant nous ne pouvons imaginer combien ce pays est attachant, ces villages accueillants et ces enfants aimablement bruyants.

Toutes ces villes, tous ces villages ont leur histoire, leurs habitants originels les berbères ont vu passer les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Vandales, avant que les arabes ne s’y installent définitivement.

De toutes ces villes se détache la très religieuse Tozeur, cette ville a une histoire très ancienne, puisque dans l’Antiquité elle fut fréquentée par les Egyptiens, son nom a du reste été inspiré par la pharaonne Taousert veuve de Setih II lui-même petit fils du grand Ramses II. Tozeur est devenu un centre de commerce, d’échanges et de transactions entre les caravaniers venus des territoires africains éloignés qui traversaient le Sahara pour vendre ivoire, pierres précieuses, fourrures de bêtes sauvages et esclaves et les marchands arabes pour leur acheter dattes et produits manufacturés.



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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 03 août 2012 a 11:20

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Tozeur est aussi une ville religieuse et culturelle où l’on pratique le soufisme qui est une quête spirituelle mystique et ascétique de l’islam. Le mot arabe ‘safa’ signifie clarté, limpidité, pureté cristalline.

Auparavant la ville a connu l’influence chrétienne sous l’impulsion de St Augustin d’Hippone lui-même né en Afrique d’un père romano-africain et d’une mère berbère, c’est semble-t-il sur les ruines d’une basilique chrétienne que fut construite la mosquée El Kasr. Encore aujourd’hui on a conservé de cette période un rite étonnant on baptise les enfants avant la circoncision (ce rite s’appelle le Sidi Yuba)

Si les caravaniers faisaient halte à Tozeur c’est aussi pour bénéficier de sa bienveillante et accueillante oasis. Dès l’antiquité fut mis en place un système de répartition équitable de l’eau mesurée par le ‘gadous’ (mesure hydraulique, le terme est encore employé aujourd’hui) qui vient du latin ‘cadus’ (clepsydre).

La culture d’oasis est savamment articulée autour de principes simples entre les plantes qui vont chercher l’eau profondément dans la terre et celles dont les racines sont progressivement moins profondes, celles dont la lumière maximale est nécessaire et celles qui ont besoin de moins de lumière. Cette recherche conduit à une végétation à plusieurs niveaux.

Très haut et au dessus de tous les végétaux on trouve les palmiers dattiers, ils prennent le soleil et filtrent ses rayons, en même temps peu gourmands en eau leurs racines vont chercher en profondeur leur substance nourricière ; ensuite on trouve les arbustes méditerranéens : orangers, citronniers, pêchers, pommiers, abricotiers, grenadiers, à l’ombre des arbres fruitiers on cultive les céréales et les cultures maraîchères.

Ce dont les habitants de ces territoires doivent se méfier c’est de la surexploitation de l’eau ; aujourd’hui il faut aller la chercher de plus en plus profond et avec des moyens mécaniques de plus en plus puissants.

Tozeur est la ville du Chott El Djérid , cette étendue salée est quelquefois mouillée par les rares pluies d’hiver, cette manne du ciel est propice à la cueillette du sel. C’est aussi sur les Chotts tunisiens que l’on peut découvrir le phénomène des mirages, lorsque le ciel est limpide et que le soleil inonde l’étendue salée les visiteurs peuvent voir au loin se dessiner des villes qui n’existent pas.

Au sud-est du chott El Djérid se trouve la petite ville de Douz, son oasis a constitué pendant des décennies une halte bienfaisante et réparatrice pour les caravaniers qui se rendaient dans la grande ville de Tozeur, s’agissant de la dernière ville avant les dunes du Grand Erg Oriental (l’Erg de l’arabe Irq qui veut dire désert de dunes fixes) la ville est appelée ‘La Porte du Désert’ ; c’est à Douz que vit le jeune Youssef.

Youssef est le second fils d’une famille de bédouins berbères de six enfants. Pendant très longtemps la famille de Youssef a vécu au gré des parcours empruntés par le troupeau de dromadaires qu’elle élevait dans les plaines arides autour du Chott El Djérid. La sècheresse conduisait parfois hommes et bêtes jusqu’aux si lointaines villes de Chébica, Tamerza ou Midès.

A cette époque la famille était condamnée au nomadisme et vivait sous la tente. Aujourd’hui les parents de Youssef vivent dans une petite maison non loin de la palmeraie. Et c’est à travers les récits du grand-père qui habite avec eux, que Youssef a appris les rudiments du métier de chamelier.

Enfant, Youssef suivait son père sur les pistes qui conduisaient au troupeau, celui-ci était quelque peu sédentarisé car outre les rares touffes d’herbe sèches et les feuilles d’acacia, les dromadaires de Youssef se nourrissaient, des cladodes (rameau aplati en forme de raquette) des figuiers de barbarie et de sorgho que son père faisait pousser dans l’oasis.

Adolescent, Youssef aidait beaucoup son père, ils en étaient arrivés à un partage des tâches : lui s’occupait des dromadaires son père pourvoyait à leur alimentation et à celle du foyer familial sur le petit lopin de terre qu’il possédait.

Les dromadaires paissaient à quelques kilomètres de la maison, tous les jours Youssef chargeait les paniers des cladodes de figuiers, du fourrage de sorgho préparé par le père, parfois il remplissait deux sacs de graines de sorgho et partait avec les trois dromadaires, le premier lui servant de monture et les deux autres portant le chargement de nourriture pour leurs congénères.

Le troupeau était composé de deux mâles, d’une quarantaine de chamelles et d’une vingtaine de chamelons, outre le fait de nourrir son bétail Youssef devait vérifier les pieds des bêtes, les dromadaires sont des digitigrades à ce titre ils ne portent pas de sabots et bien que la peau soit épaisse, une épine peut toujours se planter sous le pied.

Puis il fallait traire les chamelles, bien nourries les chamelles de Youssef donnait beaucoup de lait qui suffisait largement aux besoins des nourrissons et permettait une collecte suffisamment importante pour pouvoir le vendre au souk de Douz.

Son travail ne s’arrêtait pas là, il fallait vérifier le sevrage des chamelons qui seraient vendus au marché aux bestiaux de Douz, car seuls les petits étaient utilisés pour leur viande et leur cuir. Une fois par semaine Youssef conduisait le troupeau jusqu’à Douz pour emmener ses bêtes à l’abreuvoir, c’était aussi pour lui l’occasion d’offrir à ses dromadaires leur met favori : une pâte faite de farine de sorgho et de dattes ; c’était un très bon moment pour Youssef de voir avec quel plaisir ils dégustaient leur friandise.

Ces rares moments de communion parfaite entre la bête et l’homme, lui laissaient penser qu’il exerçait le plus beau métier du monde.


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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 05 août 2012 a 15:15

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Un matin alors qu’il se rendait sur le lieu de pâture, Youssef ne vit pas ses bêtes, il connaissait bien chacune d’entre elle, et il pouvait les identifier de loin à la couleur de leur robe ; il eut un très mauvais pressentiment : « et si quelqu’un lui avait volé ses dromadaires ! ». 

Il poursuivit encore quelques centaines de mètres, pas de troupeau, alors son cœur se mit à battre très fort. Pourtant tout le monde se connaissait à Douz, jamais personne n’avait eu à se plaindre d’un quelconque vol, et les chameliers avaient tous leur territoire ; tout au plus y-avait-il eu une confusion sur telle ou telle bête mais les litiges se réglaient rapidement et sans éclats.

Youssef revint à la maison, la mort dans l’âme annoncer la mauvaise nouvelle ; personne ne voulait croire à ce désastre. Mais au bout de quelques minutes la décision fut prise d’aller à la recherche du troupeau. Le père de Youssef alla chercher la vieille tente qui avait été gardée et soigneusement pliée et conservée comme on préserve une relique, les quelques ustensiles furent également placés dans le panier ; on chargea des vivres et des vêtements chauds, les nuits dans le désert sont froides, et les deux hommes harnachèrent les deux dromadaires de selle qui leur servaient de monture, et en chargèrent un troisième des paniers qu’ils avaient préparé.

Le père de Youssef se trouva rajeuni de quelques années lui qui avait connu enfant les transhumances des bêtes et le nomadisme de la famille, pour Youssef c’était une nouvelle aventure, partagé par le souhait pressant de retrouver son troupeau et l’excitation de l’aventure qui se présentait.

Pour aller plus vite on traversa le petit Chott Sahlia, d’habitude Youssef le contournait pour préserver du sel, les pieds de ses dromadaires, et on emprunta la piste du nord qui menait à Jemnah, distante de 27 kilomètres, alors commença le parcours habituel des grandes étendues désertiques ocres balayées par le vent à la recherche du troupeau perdu.

Toute l’après-midi fut consacrée à la découverte d’indices, on inspecta les buissons pour vérifier si les rares touffes d’herbes avaient été consommées, on inspecta le sol pour tenter d’apercevoir des traces d’excréments. Le soleil déclinait et pas la moindre trace.

Il fallut se résoudre à monter la tente, la tente montée le climat pesant n’incitait pas à allumer le feu et préparer le repas ou même le thé, tout juste Youssef se saisit d’un morceau de ‘khobz’ (pain) très vite avalé, il s’enroula dans sa couverture et essaya de dormir le cœur lourd. Après avoir tourné et retourné dans sa tête toutes les possibilités il finit par succomber au sommeil, d’un sommeil si léger que dès l’aube, alors que le soleil n’avait pas encore fait son apparition, il était débout. Son père était déjà levé, ils se tournèrent vers l’est, vers la Mecque et ils commencèrent leur prière invoquant et appelant dieu à les aider à retrouver leurs bêtes.

Ils versèrent ensuite, dans un bol en fer blanc un peu de lait de chamelle contenue dans une gourde en peau et y trempèrent leur pain.

Ce maigre repas terminé on s’activa à lever le camp et on reprit la piste vers le nord, des dromadaires qui paissaient tranquillement furent aperçus, les chameliers interrogés ne purent donner d’indications on traversa l’oued El Mellaf qui était à sec en remontant en direction de la ville de Kebili, au bord de la route ils virent un jeune dans son burnous, accroupi, qui avait devant lui des bidons en plastique rouge. Youssef connaissait bien ce type d’activité ; ce jeune revendait sans doute de l’essence de contrebande qui provenait de Libye aux rares automobilistes qui prenaient la direction du nord.

Ce trafic était connu de tous et même des autorités qui fermaient les yeux. Ils demandèrent au jeune homme s’il n’avait pas vu ou entendu parler d’un troupeau de dromadaires égarés dans le secteur.

Quelle ne fut pas leur surprise lorsqu’ils apprirent qu’un troupeau de dromadaires était passé au galop dans la direction de Tembib à l’ouest de Kebili, il avait même constaté que l’un deux était blessé au cou et perdait du sang.

Ils s’empressèrent de reprendre leur route en bifurquant en direction du Djerid. Soudain après une bonne heure de marche ils aperçurent à quelques trois cent mètres de la piste un troupeau à l’arrêt ; certains dromadaires avait pris la position baraquée, (accroupie), Youssef reconnut tout de suite le grand mâle qui menait en général le troupeau, ils s’approchèrent et reconnurent un bon nombre de chamelles, certaines laissaient téter leur chamelon.

A première vue le troupeau lui parut plus important, il en fit part à son père qui parvint au même constat. Quelque peu éloigné du troupeau ils virent un mâle qui semblait profondément entaillé, du sang séchait sur son cou, Youssef et son père ne le connaissait pas.

Tout à la joie d’avoir récupéré leur bien, ils entreprirent de revenir sur leurs pas en prenant soin de ramener tout le troupeau, y compris le mâle blessé. Le parcours du retour fut plus léger mais ils ne purent éviter une nouvelle nuit dans le désert.

Cette fois les herbes sèches et le petit bois ramassés quelque temps auparavant éclairèrent la nuit de leurs flammes, comme au bon vieux temps on versa un peu d’eau dans la marmite on découpa les légumes qui vinrent rejoindre la semoule, une petite cuillère d’harissa vint parfumer et agrémenter la soupe. Jamais soupe ne parut aussi délicieuse, le père et le fils sans avoir besoin de parler communiquaient du regard, on prépara même le thé.

Fatigués par les longues heures de selle, après la prière, ils s’endormirent profondément. Le lendemain la dernière étape fut une simple formalité. Arrivés à la maison ils s’enquirent à Douz auprès des éleveurs si quelqu’un n’avait pas perdu une partie de son bétail ; ils apprirent ainsi qu’un marchand de bétail venu de la région de Tataouine au marché du jeudi avait perdu, un mâle et six chamelles.

Alors tout paru plus limpide, en effet chaque mâle dominant dirige le groupe familial composé de plusieurs chamelles et leurs chamelons. A la saison des amours la bataille entre mâles peut être extrêmement violente, pouvant entraîner la mort du vaincu, si on ne parvient pas à les séparer.

Sans doute en passant près du champ où pâturait le troupeau de Youssef un mâle avait du percevoir les chaleurs d’une femelle et s’était approché entraînant avec lui quelques femelles ; il avait ainsi échappé à la vigilance de son propriétaire. Le reste est à mettre au crédit de la nature et sur le compte d’une histoire d’animaux qui voulaient ressembler à des hommes.

Youssef qui n’avait jamais connu le frisson de la nuit passée en plein désert sous la tente, put ainsi le lendemain partager avec son grand-père l’histoire familiale que des années de modernité avaient fini par effacer sauf dans la mémoire collective des peuples.


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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: Bravo (IP enregistré)
Date: 07 août 2012 a 23:12

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Le ‘Roba Vecchia’ de la rue des Belges

Le marché central de Tunis est l’un des plus grands et plus beaux marchés d’Afrique du Nord. Construit en 1891, de forme carrée, il possède des galeries en dur, couvertes qui en délimitent le pourtour, et un immense espace central en plein air, il ressemble ainsi à un immense caravansérail où tous les espaces seraient livrés au commerce.

Sur le plan architectural il présente une double particularité, il est à la fois de style mauresque et colonial. Les galeries sont disposées à l’image des souks par catégorie de marchandise. La plus belle et la plus fréquentée est la halle aux poissonniers ; il faut préciser que Tunis est situé au fond d’un golfe extrêmement poissonneux qui reçoit chaque jour en abondance une très grande variété des meilleurs poissons de méditerranée.

Tous les étalages sont un véritable spectacle car bien souvent les poissons sont encore vivants. Autres galeries, autres curiosités la halle aux volaillers, volailles et lapins sont vivants dans leur cage, l’abatage et le plumage se fait sur place, de même pour les lapins, ils sont dépouillés de leur peau et vidés de leurs viscères sur place.

La galerie des bouchers est tout autant spectaculaire, seuls le mouton et le bœuf sont vendus pour respecter le coran mais les quartiers de bœuf sont pendus à l’extérieur, de part et d’autre de la devanture et entamés au fur et à mesure de la commande, de même les agneaux et les moutons pendus au dessus de la porte forment un alignement régulier.

Les épiciers ont aussi leur propre originalité, toutes les épices, et elles sont nombreuses en Tunisie sont présentées dans des sacs côte à côte formant ainsi une symphonie de couleurs chaudes rouge, ocre, jaune et brun. Les légumes secs sont aussi présentés dans des grands sacs posés à même le sol, car elles sont vendues au poids et non empaquetées comme dans nos grands magasins.

Les fromagers, les pâtissiers, les boulangers avaient aussi leur négoce dans les galeries, mais ce qui attirait le regard c’étaient les marchands d’olives et de salaisons en effet la Tunisie est l’un des tous premiers producteurs d’olives et d’huile d’olive. L’espace central était réservé aux légumes et aux fruits.

Il serait sans doute fastidieux d’énumérer toutes les richesses des produits cueillis ou ramassés du matin, les variétés propres à l’Afrique du nord, mais ce qui frappait mon esprit d’enfant c’était les montagnes de melons et de pastèques sur lesquelles était juché un vendeur qui donnait le prix et ensuite lançait le fruit à son collègue en bas qui le réceptionnait, ces melons pesaient parfois dix kilos, j’étais aussi attiré par les marchands de figues de barbarie que l’on mangeait sur place car le vendeur les découpaient à la demande du client, certains marchands avaient devan eux, un énorme tas de fleurs d’oranger ou de pétales de roses, les tunisiens font eux même leur eau de fleur d’oranger et leur eau de rose car ils s’en servent pour leur caractère médicinal.

Parfois on rencontrait un marchand d’escargots ou de champignons ; les plus âgés ou les femmes vendaient les herbes aromatiques. A une époque où personne n’utilisait les engrais chimiques, les pesticides ou les herbicides tous ces produits issus de l’agriculture étaient particulièrement odorants et goûteux.

Le fondouk El Ghalla c’est ainsi qu’on désignait en arabe le marché central, avait plusieurs portes, une par section du carré. Le fondouk se rapproche du caravansérail par le fait qu’il permet d’accueillir les caravaniers, il permet de loger hommes et bêtes et de vendre les marchandises, en général les écuries et les magasins sont situés dans les galeries du bas, les chambres pour le repos des hommes est à l’étage. Si on avait donné le nom de fondouk au marché central c’est parce qu’il en avait la forme et également la fonction de la vente.

De part et d’autre de l’entrée principale qui s’ouvrait par une porte monumentale de style mauresque se trouvaient des locaux, certains les avaient transformés en commerces c’est là qu’Ali le marchand d’huile et de savon avait sa boutique d’énormes réservoirs cylindriques contenaient les différentes huiles d’olive, l’huile uniquement d’olives se vendait au litre avec la mesure en fer blanc, le savon était découpé dans un énorme pain et vendu au poids.

D’autres locaux servaient à stocker des marchandises. Chedli conservait ses marchandises dans un petit réduit qui lui servait d’entrepôt. Il exerçait une profession particulière dont le nom n’existe dans aucun dictionnaire, mais que tout le monde à Tunis connaissait bien : il était ‘roba vecchia’

Cette appellation exige des explications, il s’agit avant tout de la langue italienne, la traduction mot pour mot est ‘linge ancien’ une traduction plus précise serait ‘vielles fripes’ et pourtant je suis tenté de traduire par ‘vieilles nippes’ car le ‘roba vecchia’ achetait tout ce dont les gens voulaient se débarrasser : vieux vêtements, bouteilles consignées, vieux outils, vieux meubles, il reprenait tout.

Mais son travail était aussi de tout recycler et de revendre un bon prix.

Aujourd’hui on a des brocantes ou des vides greniers, nous, nous avions le ‘roba vecchia’ car c’était aussi le nom du personnage, c’est ainsi qu’il se faisait appeler. Chedli avait su s’implanter dans les quartiers de la ville européenne, où la classe sociale moyenne ou intermédiaire, avait tendance à revendre ; il désertait les très beaux quartiers du Belvédère où on préférait jeter plutôt que de revendre. Puis il se rendait à la ‘Petite Sicile’ le quartier fréquenté par les Italiens très peu fortunés ou à la Médina où il trouvait ses clients.

L’originalité du ‘roba vecchia’ était de se faire reconnaître par le son de sa voix, chacun avait sa tonalité, son cri ou son chant et on se demande si certains n’émettaient des sons perceptibles, par-dessus les bruits de la rue, des véhicules à moteur, des cris des vendeurs de rues,

Mais le ‘roba vecchia’ cumulait d’autres fonctions, il était aussi un peu déménageur, les après-midi alors que la rue s’apaisait, que l’activité du marché s’était éteinte, que les ménagères étaient libérées de leur tâches culinaires (il faut préciser que l’on s’approvisionnait en produits frais chaque jour, et que l’on cuisinait sur l’instant, car les grandes surfaces, les réfrigérateurs ou les congélateurs n’existaient pas.

Chedli suivi d’une cohorte de portefaix, ceux-là mêmes qui tout le matin au marché avaient patiemment suivi une dame ou une petite mémé, en portant leurs lourds paniers qui s’alourdissaient au fur et à mesure des achats, déménageaient des meubles, des cuisinières et toutes sortes de lourdes charges.

Il n’était plus question d’achat ou de vente mais d’une activité de service exercée de gré à gré et dans le cadre de négociations et palabres interminables.

J’ai voulu mettre à l’honneur ces petits métiers qui facilitaient la vie du quotidien et qui rendaient la rue vivante et utile car elle s’articulait autour des besoins, des nécessités et des moyens de chacun.

Aucune nostalgie dans ces propos, aucun jugement de valeur, aucune hiérarchisation par rapport au monde d’aujourd’hui, une simple description de la réalité.

Nous sommes au terme de ce petit voyage, certainement incomplet, au sein de l’histoire et de l’âme du petit peuple, toutes nationalités, toutes religions, toutes couches sociales confondues de la Tunisie coloniale de ces années 50, pas question de démontrer, de prendre partie, de juger, de rétablir, de revisiter, seulement le goût et le plaisir de faire revivre.


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Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: rene.lundi (IP enregistré)
Date: 15 août 2012 a 10:50

Bravo! Excellent et remarquable pour de nombreuses raisons expliquées dans un mail qui s'est effacé de son propre chef au moment de la prévisualisation!
Bravo encore!

Des Nouvelles Du Boukornine,,, Les Aventures d'Humbert Gurreri.
Posté par: rene.lundi (IP enregistré)
Date: 15 août 2012 a 17:52

Merci pour la transmission!

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