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Marrakech, le départ de Daniel Sibony
Posté par: gerard (IP enregistré)
Date: 22 novembre 2009 a 18:15

Dans Marrakech, le départ, Daniel Sibony fait remonter toutes les images du passé, celles qui lui font revivre son enfance et sa jeunesse, entre bien-être et misère, bonheur et détresse, exil et ancrage, dans une tradition millénaire.

Compte tenu des réflexions sociologiques, psychanalytiques et philosophiques de Daniel Sibony, Marrakech, le départ pourrait s’intituler Casa le départ ou Meknes le départ. Il est représentatif de notre départ, de chacun de nous, nous Juifs du Maroc et peu importe que ce fut en 1955 ou en 1970. A quelques variations près, ces images nous les connaissons, nous les avons vécues et ressenties.
"On n’avait ni frigo, ni radio, ni eau courante. Mais on avait l’ électricité". ecrit-il. Le prof de geo disait “le Maroc c’est le Moyen Age plus l’électricité“. Le ton est donné, nous sommes dans les années 40.

Les images défilent et se succèdent. On asperge le patio pour se rafraichir, puis c’est l’heure du thé à la menthe et des biscuits légers poudrés de sucre (hloua dl’zine), les voeux (ezi nakhou besk), le mauvais oeil (sscoua ll’khla), le samedi après midi avec la sieste qui s’impose après la skhina, les réveils matinaux par le muezzin du coin, le kanoun à charbon(l-mzmr) qu’on allume pour réchauffer la maison, la mère qui pétrit le pain puis vient jeter au feu un petit bout de pâte.

Il y a l’ambiance du quartier/mellah, la prière pour la pluie, les lamentations de Tish’a beav, les chants de mariage, les vêtements neufs faits par le tailleur pour les fêtes, les insultes( llahi-qssar’amrk!), les bénédictions (llah itouwl’amrk), les rabbins ” les discours de ces maitres ne changeaient pas” , les études rabbiniques autour d’un verre de mahia, les pèlerinages, les ventes de privilèges pour “monter” à la Thora ou ouvrir l’ Arche, ” Je m’amuse à guetter les petits gestes et les rictus de ceux qui montent l’enchère. Quand ils l’emportent le gérant les beni, si l’enchère a bien monté il les bénit intensement.” et sur la synagogue, ” Cette synagogue je l’ai dans les veines par tous les chants qu’on y criait .”

Les ambiances souvenons nous, Pourim (lkrada) avec ses jeux de cartes, la mimouna , “chacun baise la main au grand père” , les youyous (Trbhou!, Tsa’dou!), et surtout le goût des beignets: “C’était une fête d’en avaler une bouchée; toute la vibration de la faim vous afflue dans la gorge et vient fondre la dans une sorte d’attendrissement ou les yeux deviennent humides. “

“Nous sommes tous liés par une intense proximité ou la tendresse, la medisance, la querelle, le mauvais oeil s’entremêlent dans une présence qui nous porte et nous contient, nous enveloppe et nous étouffe.”

Mais il y a aussi le milieu ambiant pas toujours amical.
“Il y avait eux (mslm), nous et les chretiens(nsara).” La relation de la rue est entre eux et nous, quant aux francais ils sont inacessibles." La relation se fait à travers la culture grâce à la bibliotheque ou l’auteur lit le Comte de Monte Cristo ou pour se divertir, Paris Match.
“ J’aurais aimé discutter de Moliere ou de Musset avec les hommes en djellaba et en tarbouch qui venaient à la maison mais c’était impensable.“

” Le Mellah offre un decor moyenageux baigné de calme et de lumiere. Mais le vrai danger au retour de l’école comme a l’aller, c’est de recevoir des pierres jetées par un jeune mslm ou par plusieurs.”


Chemin faisant, Daniel Sibony m’a fait découvrir le secret de nos mères, ce don qu’elles avaient de faire beaucoup avec de petits moyens.
” On va partir, en attendant un goût de bien être émane de nos maisons, le bien être tenait beaucoup à la saveur des repas, repas exquis ou nos mères noyaient la pénurie dans un solide savoir faire qui a traversé les siecles.
"Cette double impression de détresse et de bien être, je la vois dans les rues dans ce melange de dénuement et d’abondance.“

Le départ qui s’impose ......
”Nous étions dans le pays depuis 20 siecles, bien avant eux, bien avant qu’ils ne le conquièrent, mais justement ils l’ont conquis, alors on s’est retrouvés chez eux, on n’était pas chez nous."
"Apres le départ des français,le notre s’est imposé. A croire qu’on ne pouvait redevenir leurs “protégés”, et que pour nous, vivre libres parmi eux n’était pas évident."

"Pour nous en revanche, le départ est sans retour. c’est un exil qui prend la suite d’un autre exil ou nous étions chez nous.”

Et le voila parti à 13 ans avec son frère, son aîné de 1 ans et demi. De la gare de Marrakech, via Casa, Marseille et enfin Paris.
“Et j’ai mis du temps à voir qu’il fallait être ailleurs tout en gardant un pied ici; qu’être ailleurs sans être ici, c’etait de la fuite. Oui l’ailleurs n’a d’intérêt que si on peut y apporter ce qu’il y a ici, même en pensée.”

La prise de conscience......

“Ils auraient pu nous malmener davantage et ils ne l’ont pas fait. A peine de temps à autre quelques bouffées de violence venues de loin, d’une hostilité archaïque.”

”C’était pourtant un drôle de petit peuple que le notre: animé. pittoresque, bariolé, aves ses sages, ses riches, ses pauvres,ses érudits, ses cinglés, ses audacieux. Et il quitte ville et villages, il s’en va sans un bruit, sans demander son reste ni s’expliquer avec personne ; sans en parler sauf à titre personnel, quelquefois avec le même refrain “Ce n’était plus possible.” Il se disperse entre France, Canada, Israël et cela semble aller de soi.”

Nostalgique, mais aussi analytique de notre vie, sur cette “hostilité mutuelle bienveillante”, de nos peurs, de notre fuite, ce livre est un must, à lire pour mieux cerner ce qu’a été la vie des Juifs au Maroc durant près de 2000 ans avant et pendant la génération départ.

Daniel Sibony y apporte une analyse lucide, sociologique et sentimentale d’une époque qui fut et ne sera plus. Son témoignage est le notre. Un très bon livre ou le psychanalyste et le romancier se rejoignent. Dommage qu’il ait cru bon de monter autour de ce témoignage un roman entre le marocain Haim Bouzaglo et une ashkenaze d’origine allemande. Même les psychanalystes fantasment parfois...

Merci Daniel Sibony pour ce beau et véridique témoignage sur les Juifs du Maroc.




Marrakech, le départ de Daniel Sibony
Posté par: aaron (IP enregistré)
Date: 07 janvier 2010 a 14:24

Psychanalyste de renom, Daniel Sibony est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages. C’est aussi un mathématicien et un philosophe. Depuis 1974, Daniel Sibony anime à Paris un séminaire indépendant consacré aux questions thérapeutiques et aux pratiques créatives et symboliques dans leur rapport à l’inconscient. Et voici que le psychanalyste, dont les ouvrages, jusqu’ici, tournaient autour de Le Nom et le Corps (1), L’Autre incastrable : psychanalyse-écritures (2) ou encore Psychopathologie de l’actuel. Événements III (3) et Acte thérapeutique : au-delà du peuple « psy » (4), se lance dans le roman. Et quel roman ! Marrakech le départ est un texte d’une densité et d’une richesse inouïes qui explore les zones les plus secrètes de l’âme humaine et qui, sous prétexte d’un retour vers le passé et à travers la relation amoureuse du narrateur avec une connaissance de passage, propose une analyse fine du conflit ancestral et, semble-t-il, insurmontable, entre Juifs et Arabes, entre Israéliens et Palestiniens.
« Les vraies écritures ne sont pas le fruit d'un projet; en tout cas pour moi. Ça s'est imposé par des voies subtiles, sensuelles... » dit Daniel Sibony. « Un jour j'étais à Marrakech pour finir un de mes livres, justement, parce que j'aime travailler dans la chaleur très forte, et j'ai vu que la ville commençait à m'échapper; j'ai pris quelques notes pour tenter de l'apprivoiser, de garder certains souvenirs... Et j'ai vu que l'écriture débordait. Je me suis trouvé devant un problème de forme: quelle forme donner à ce jaillissement? Et j'ai beaucoup erré jusqu'au moment où ça a pris tout seul la forme romanesque, et cela m'a donné soudain une vraie liberté qui m'a permis, par exemple, de faire dire par des Juifs tunisiens des choses du Maroc… L'écriture de la fiction est d'autant plus libre qu'elle épouse au plus près des réalités vécues. Et j'ai plané sur ce tapis d'écriture qui se déroulait tout seul, et qui bien sûr dépasse la question des souvenirs. Ce livre est, non pas duplice mais malin: il travaille toujours à plusieurs niveaux. Certains y verront une évocation nostalgique, d'autres une histoire d'amour, d'autres le contact des cultures, le frottement des civilisations... »
Haïm Bouzaglou, le narrateur, semble être un alter ego de l’auteur. Comme lui, il est né à Marrakech, comme lui, il a milité à l’extrême gauche et critiqué les « bourgeois ». Dans sa quête éperdue du Marrakech de son enfance, des lieux chéris d’un temps hélas révolu, Bouzaglou-Sibony en vient à une réflexion profonde sur ce que fut la vie des Juifs en terre d’islam.
Le héros, par exemple, se souvient qu’enfant, il était souvent attaqué et injurié par de jeunes Arabes. Pourtant, les Juifs habitaient l’Afrique du Nord bien avant l’invasion arabe et finalement, après avoir été, pendant des siècles, des citoyens de seconde zone, des dhimmis, ils ont, d’une manière ou d’une autre, été amenés à quitter leur terroir ancestral. La création, en 1948, de l’État d’Israël, l’accession du Maroc à l’indépendance, le sentiment de ne plus être sous l’aile protectrice du colonisateur français dont la langue avait permis aux Juifs de voir le monde autrement, tout cela concourt à pousser les Juifs à partir vers d’autres cieux, à choisir l’exil. L’exil, on le découvre au fil des pages, est un thème essentiel du livre de Sibony. « Pour nous en revanche, le départ est sans retour. C’est un exil qui prend la suite d’un autre exil où nous étions chez nous. À Marrakech, nous étions très « enracinés », et nos racines étaient faites d’exil. On était un peu partis rien qu’en étant là ».
Cette relation entre Juifs et Arabes, entre Juifs et Musulmans est tellement nodale qu’au grand étonnement du lecteur, le lexique proposé en fin d’ouvrage, bien que le livre soit par ailleurs truffé de mots et d’expressions arabes ou judéo-arabes, ne comporte que deux mots : Lihoud : les Juifs, Lmslmine : les Musulmans. Comme si toute la destinée des Juifs de Marrakech et d’ailleurs en terre d’islam était contenu dans ces deux vocables.
La trame romanesque du récit repose sur la rencontre entre le narrateur et une Juive ashkénaze, Éva, dont il tombe amoureux. Dès lors, la tragédie de la Shoah s’insère dans ce roman marocain, permettant à l’auteur d’élargir sa réflexion sur la destinée du peuple juif.
Superbe.
Jean-Pierre Allali



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